Hip Hop Management

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Vivre dans un monde de non-droit

Eminem.

J’avais annoncé sept chroniques. Et trois de ces chroniques devaient se tenir les 20, 21 et 22 janvier. Elles devaient être des « récits d’audience ». Proposer un tel programme, c’est ce qu’en stratégie d’entreprise on appelle, depuis le Pr. Henry Mintzberg, formuler une « stratégie délibérée ».

Certes, avec tout le boulot qui constitue l’ordinaire d’un prof de fac, je voyais mal comment j’allais pouvoir tenir ce rythme. Mais pour rien au monde je n’y aurais renoncé : on ne passe pas cinq années de sa vie sur un terrain de recherche pour lâcher au dernier moment, « quand l’Amérique est en vue ».

Après avoir annoncé mon plan de charge, je me suis détendu. Sans trop savoir pourquoi, j’ai très rapidement pensé que les « émergences » – toujours au sens de Mintzberg – allaient être nombreuses qui allaient m’aider à tenir l’objectif formulé : je ne savais ni quand ni comment, mais à l’évidence les chroniques ne seraient pas à écrire puisque les audiences n’allaient pas se tenir. Puisque David allait forcément demander au tribunal de surseoir à juger : dans un contexte où l’audition de la demande de révision pénale avait lieu le lundi, comment imaginer que le procès en appel sur la répartition des dommages et intérêts civil allait pouvoir se tenir comme si de rien était ?

S’il était donc parfaitement logique de plaider que le procès civil ne puisse débuter qu’une fois rendue la décision sur la demande de révision pénale, j’ai toutefois eu des doutes : nulle part, aucun journal, aucune TV n’exposait ceci. L’actu couraient après l’actu, le recul sur le dossier était nullissime. Et c’est donc logiquement que moi, petit prof de fac, je me sentais face à ce « monstre » qu’est l’affaire Société Générale contre Jérôme Kerviel, tel un Eminem en featuring avec Rihanna.

Dément tout ça quand même. Parce qu’imaginez que la révision du procès soit accordée. Que tout soit repris à zéro. Que l’abus de confiance soit réinstruit et qu’il apparaisse pour ce qu’il est à l’évidence scientifique : non constitué. Alors tout change : plus de dommages et intérêts. Plus les 4 milliards. Plus les 915 millions. Plus 610 000. Ni les 150. Ou les 4 euros. Oui, vous avez bien lu : 4 915 610 154 euros, qui partent en fumée. Et ceci sans parler de la prison. Et de ces dommages et intérêts potentiellement incalculables – comment évaluer en fair value la valeur d’une seconde de vie volée ? – pour un homme qui, depuis maintenant 8 ans, aura été livré aux irresponsables renoncements et incompétences des autorités judiciaires et médiatiques. Avec, en face, une démocratie française coupable d’avoir regardé tout ça sans descendre dans la rue, sans se battre, sans demander des comptes aux irresponsables, coupables de tout ce merdier doublé d’un immense bordel.

J’en étais là quand je suis sorti de chez moi, vers dix heures, mercredi 20 janvier. À 9 heures 30, je venais de donner une interview au journal Le Soir où j’avais pas mal lâché les chevaux : sur le rapport Bouton, sur l’amende de Mustier, sur cette affaire délirante puisque, j’te l’dis, j’te l’redis comme rapperait Booba, l’abus de confiance n’est à l’évidence pas constitué dans son intentionnalité. Car si tel devait être le cas, alors il aurait fallu s’interroger sur la singularité dudit tiers dont la confiance aurait été abusée à son insu. Et là, comme le tiers dont Jérôme Kerviel aurait abusé – et intentionnellement en plus ! – la confiance, c’était un pro de chez pros, l’équipe de direction d’une des plus grandes banques européennes, vous pensez bien que personne ne peut gober de telles foutaises.

Comme je le dis à mes étudiants : un particulier vous vend une auto d’occase avec un vice caché, vous n’avez plus que vos yeux pour pleurer puisque vous avez pris le risque de faire appel à un particulier. En revanche, si vous achetez à un professionnel, il est responsable. Vous pouvez donc vous retourner contre lui. Puisqu’il est réputé être un professionnel, et donc savoir. Et fort heureusement d’ailleurs : sinon, pourquoi diable les architectes seraient, eux, soumis à des garanties sur les travaux pendant 10 ans alors même que dans les organisations ils ne seraient soumis… à rien. #megauplol, #megasuperjoke… ! :-)

Quand je suis arrivé à la cour d’appel de Versailles, c’est tout ça que j’avais en tête. J’étais très zen, très cool, puisque fort heureusement, s’il aura fallu le temps, la Cour de cassation a quand même par fini par redonner une part de son honneur à la justice française en « pliant » le game dans un sens déjà moins favorable aux dirigeants de la SG, et surtout permettant de donner droit à des suites.

Avançant vers le tribunal, j’ai vu le camion de France Info qui cherchait à se garer. Celui de BFM TV qui était garé à deux pas de ma propre auto. J’ai pris une photo souvenir.

Journalistes.

Et puis j’ai passé la grille, le détecteur de métaux, j’ai demandé mon chemin. On m’a dit que « l’audience » était au fond à gauche, salle 1. J’ai vu aussi une caméra dans la cour.

Quand je suis rentré dans la salle, j’ai vu Jérôme, assis au milieu. Il n’avait pas l’air au mieux. David plaidait et tournait la situation en ridicule. Avec une ironie redoutable, il « croquait à la ge-gor », les avocats de la SG (l’éternel trio Martineau – Reinhart – Veil) comme le parquet. Un rare courage dans les morsures et les punch-lines. Très bon, très drôle. Vraiment très, très drôle. As usual.

Maître François Martineau intervint alors. C’était drôle pour moi de voir tout ce petit monde que j’avais vu officier sur « Paname » se retrouver sur mon terrain, et donc de jouer ici à domicile. De voir Jean Veil assis, sans pouvoir arpenter la salle et aller distiller aux journalistes les « éléments de langage ». Oui, à l’évidence, tous les trois, à Versailles ils étaient bien moins à l’aise qu’à la première chambre de la cour d’appel du TGI de Paris. Parce qu’ici, avec un procès en appel dépaysé dans cette petite salle, l’éloquence paye moins. Parce que les réseaux divers et variés sont plus éloignés et leurs fils distendus. Parce que pour des Parisiens pur sucre, habitués aux joutes et autres jeux de cour, tenir procès «dépaysé» à Versailles ça doit faire l’effet d’un très violent back to the future, d’un véritable saut spatio-temporel.

François Martineau a rappelé que ça fait huit ans que ça dure. Il a dit qu’il ne fallait pas faire droit à la demande formulée par les conseils de Jérôme Kerviel. Que cette stratégie est cousue de fil blanc, qui consiste à bloquer le civil par le pénal. En filigrane, il donnait donc l’impression du boxeur qui commente sa défaite.

Les deux compères Maître Reinhart d’abord, Maître Veil ensuite n’ont pour l’un quasiment rien, et pour l’autre absolument rien ajouté. Faire taire Maître Veil, pas le moindre des succès que l’Histoire retiendra de la paradoxale victoire ce jour-là de Jérôme Kerviel.

L’avocat général a plaidé à son tour. Franchement, un moment hallucinant. Où après une envolée sur le thème que tout ceci est inadmissible, qu’en aucune façon l’hypothèse d’une révision pénale ne devrait impacter le déroulé des audiences civiles, il fallait bien se rendre à l’évidence : le procès doit être reporté postérieurement au 21 mars, donc après la décision de la cour de révision. Magique.

Suspension audience.

Suspension d’audience. Tout le monde se retrouve dehors. Jérôme demande où sont les toilettes. On lui indique. Je discute avec deux, trois personnes, les années passant, on finit par se connaître un peu. Et puis je me retire un peu à l’écart, par respect pour le secret de leurs discussions autour d’une clope bien méritée.

Reprise du game. Décision mise en délibéré au 29 janvier. Dans la salle, les magistrats se retirent. Tout le monde se lève. On se prépare à emprunter le chemin de la sortie. Et j’immortalise cette photo, où Jérôme semble dire, dossier en main : à la revoyure, Maître Martineau !

La sortie.

Dehors, selon un rituel désormais bien rôdé, les caméras se jettent sur David. Il expédie en grand Maître de l’art martial médiatique l’interview dont quelques morceaux choisis inonderont illico les antennes d’I-Télé et de BFM. La petite foule se disperse. Je me tiens encore un peu à l’écart, derrière. Je vois tout le monde prendre à gauche, rue Carnot. Et puis s’arrêter, Place Hoche.

J’ai ensuite vu tourner en boucle les images. J’ai à peine lu le billet de cette fan de Jacques Ellul (mais qui l’a si mal lu et compris) qu’est Olivia Dufour. Pas mauvais, juste à côté, as usual. Son cas mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête. Sur cette « blogueuse » avec laquelle j’ai déjà eu l’occasion de quelques battles, et qui n’aime pas trop qu’on lui rappelle qu’elle est un peu plus qu’une blogueuse lambda puisqu’elle s’est fait une spécialité d’animer voire même de présider les colloques qu’organise la commission des sanctions de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF), et ceci au moins depuis 2011. Elle qui, si j’en juge par nos échanges passés sur France Culture, ignore toujours que l’entreprise, en droit, n’existe pas. « Vous polémiquez ! » m’avait-elle dit. Je continue de lui répondre : un peu court Mademoiselle Dufour, retournez plutôt à vos études de « nouvelle science morale et politique » sous la plume du Pr. Martinet dans la Revue Française de Gestion !

Le cas de Jean-Charles Simon, blogueur sur La Tribune et chroniqueur sur BFM qui nous propose d’« en finir avec l’imposture Kerviel » mérite aussi qu’on s’y arrête. Un texte bien écrit et surtout remarquablement informé. Forcément ça sème le reasonable doubt sur ses intentions. Alors vous cherchez, et vous découvrez que ce « chroniqueur » a fait l’essentiel de sa carrière dans le secteur bancaire en général, et à diverses fonctions de lobbying en particulier. Qu’il a été aussi, Directeur général du Medef de décembre 2008 à janvier 2010. Le tout après avoir été Directeur de l’Association Française des Entreprises Privées (AFEP) de janvier 2004 à novembre 2008.

Et là, d’un coup, vous vous souvenez que tous les codes de bonnes pratiques de gouvernance sont signées AFEP-Medef. Et que le rapport Bouton 2002 « pour un meilleur gouvernement des entreprises cotées », c’était un code AFEP-Medef. Et là vous vous dites, qu’Olivia Dufour et Jean-Charles Simon, le plus simple est encore de s’inviter dans leur conversation sur les réseaux sociaux…

… Pour leur répondre que la seule question c’est l’abus de confiance. Et que jusqu’à preuve du contraire, l’intentionnalité dudit abus de confiance n’apparaît pas davantage constituée dans l’ordonnance de renvoi du Juge Van Ruymbeke et des divers jugements rendus jusqu'ici que ne sont évoquées quelques-unes des singularités “managériales” de la partie dont la confiance aurait été “abusée”. Par exemple, être la banque du rapport (AFEP-MEDEF) “Bouton”. Voilà donc comment dans un cas comme celui de l'affaire de la Société Générale contre Jérôme Kerviel vous avez un peu l'impression, les années passant, de revivre sans cesse la même journée de la série “Day Break”.

Le lendemain, j’avais cours avec mes étudiants de Licence. Un vrai régal. Sur la route, j’ai lu le papier de Pascale Robert-Diard. Très fin. Très honnête. Elle met les mots : Kerviel, désormais, a gagné puisqu’il gagne à tous les coups. Elle semble le regretter. Regretter que le droit et la justice désormais ne soient plus que des instruments au service des stratégies des parties. Elle semble oublier que dans les affaires médiatico-politico-financières, c’est toujours le cas. Que simplement la roue a tourné, et que c’est désormais Jérôme Kerviel et ses conseils qui ont la main, pour lui sauver la vie. Que les dirigeants de la Société Générale, qui en ont usé et abusé quand ils l’avaient cette main, ont perdu la partie.

Le journaliste du journal Le Soir m’avait demandé ce que tout cela m’inspirait en tant que citoyen. Je lui ai répondu qu’avec le recul je me félicite de cette chance immense : m’être rendu aux audiences, avoir assisté aux dérives concrètes de la justice. Ne pas avoir hurlé avec les loups contre Jérôme Kerviel. Que cela m’ait donné des motifs pour le défendre, en pleine conscience et sens de la responsabilité scientifique, plutôt que de commenter comme un chroniqueur judiciaire qui refuserait les enregistrements Bettencourt en croyant bien faire son travail. Beau billet : « L’affaire Bettencourt, le Monde, Olivier Metzner et moi », parce que oui on mesure aussi les qualités d’un(e) journaliste à sa capacité à tirer, d’abord, des leçons de ses erreurs passées. Et si j’écris ceci, c’est aussi parce que je mesure pleinement ma chance : une indépendance des professeurs des universités, garantie par principe à valeur constitutionnelle. Puisque tous ceux qui se sont engagés dans cette affaire, comme Jacques Werren, Philippe Houbbé, Sylvain Passemar ou Nathalie Le Roy désormais, n’ont pas cette chance.

L’interview que j’ai donnée mercredi matin au journal Le Soir est sortie samedi. Au bon moment pour faire contrepoids aux intox savamment distillées dans Les Echos. Puisque Jean-Pierre Mustier, pour ne parler que de lui, n’est pas parti « grand seigneur » comme le laisse supposer le papier. Puisqu’il n’a pas immédiatement « démissionné » par noble souci d’exemplarité vis-à-vis de ses équipes. Puisque ce n’est qu’en août 2009 qu’il a été contraint à la démission, au cœur de la tempête déclenchée par les soupçons d’initié dont il faisait l’objet. Et que cela ne lui laissait d’autres choix que de quitter la scène.

Et puis parce que, contrairement à ce qui est écrit dans l’article, le même Jean-Pierre Mustier n’a pas été « blanchi » de son amende pour délit d’initié… tout simplement parce qu’il n’a pas interjeté appel de la décision de la commission des sanctions de l’AMF. Parce qu’il a visiblement préféré jouer le droit pénal pour mieux plaider la « faute morale ». Cet argument a visiblement porté puisque le parquet a abandonné les poursuites, ouvrant évidemment la porte à un procès en éventuelles complaisances. Il est vrai que dans ce dossier un point n'a jamais été abordé : et si les politiques en matière de rémunérations et de bonus des uns et/ou des autres avaient fourni un « mobile » non négligeable ? Un point qui mériterait assurément examen plus approfondi qu’un revers de non-lieu quand on est contraint d'aborder la relation entre dettes privées et crises des dettes souveraines lors d’une table ronde à Mines ParisTech…

On notera d'ailleurs que la ligne a fait jurisprudence : la faute morale, c’est ainsi que Dominique Strauss-Khan avait formulé la reconnaissance de sa culpabilité…

… comme Jérôme Cahuzac d'ailleurs.

La faute morale, d’ailleurs ligne de défense très prisée depuis la jurisprudence Bill Clinton dans l’affaire Monica Lewinsky.

Et voilà comment, en France, on constate une fois encore que le complexe du Corn Flakes n'impacte pas que le monde de la recherche ou de l'entertainment et qu'il inonde aussi le monde de la communication judiciaire…

Paradoxe d'ailleurs - on n'en est plus à un près dans le cas de cette “affaire” ! - dans un dossier qui pèse des milliards comme celui de la Société Générale, aux États-Unis les « Whistleblowers » seraient protégés par la loi Sarbanes-Oxley et la question se poserait de la récompense à donner au regard de la qualité des informations apportées. Parce que la justice américaine croit, elle, dans le principe d’égalité des parties-prenantes, avec une information prioritaire pour les investisseurs. C'est donc logiquement que les amendes pleuvent aux US contre les banques ou les constructeurs automobiles, comme autant de buts de l’AC Milan. Et cela conduit d'abord à déplorer que les contribuables français ne bénéficient d’une telle protection de la part de ce service public de la justice qu’ils financent pourtant.

En France, la déraison d’Etat reste plus forte que jamais, une fois que l’on a accédé à la fonction suprême. Et c’est pourquoi l’Histoire pourrait ne pas oublier de dire au président Hollande : « merci pour ce non-moment ». Celui où il aurait pu avoir le courage de sortir de cette si facile réserve pour tenir sa promesse du Bourget : « mon ennemi c’est le monde de la finance ». Parce qu’il aurait ainsi pu faire valoir qu’avec les zones de non-droit de la République, il faut bien en finir. Et que pour mieux en convaincre les gamins des quartiers de certaines banlieues, on va commencer par montrer l’exemple en haut lieu, en faisant d’abord le ménage dans les beaux quartiers de Paris où il réside, ce « monde de la finance ».

On notera que cela aurait été aussi un bon moyen aussi de faire passer la pédagogie des futures réformes à venir dans le cadre du traité transatlantique : oui, les whistleblowers en matière de dénonciation fiscale, il faudra bien finir un jour par les protéger et les récompenser. Comme l’a un temps laissé entendre le Ministre Michel Sapin. Avant de se raviser, et de ne pas récupérer les 2,2 milliards de ristourne fiscale que l’Etat avait, avant tout procès, attribués à la Société de capitaux de l’entreprise Société Générale.

Voilà. Maintenant je peux rallumer ma TV en mode Eminem. Attendre la suite de l’agonie de l’affaire Société Générale. Avec le secret espoir que la démocratie française pourrait avoir le courage, un jour peut-être, de sortir de son opportuniste déni. Et de réviser ses définitions. Puisque dans le monde du non-droit, c’est à ça que l’on reconnaît un Hip-Hop Manager : à sa capacité à vivre et à agir en se battant, et donc en ne renonçant jamais. Souvent seul contre tous. Avec une chance immense : on n’a pas peur de mourir quand on est un survivant. Rap music, Maestro !

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