Des manifestants tiennent des fleurs lors de protestations survenues le 11 janvier à l'Université Amir Kabir à Téhéran, en hommage aux victimes de l'écrasement du vol PS752. La police réplique avec des gaz lacrymogène. L'apparente unanimité qui a suivi l’assassinat de Soleimani s’est vite effondrée face à la présence de revendications populaires et d’un mécontentement général. AP Photo

Assassinat de Suleimani : malgré l'apparente unanimité, l'Iran est plus divisé que jamais

Les deux événements majeurs qui ont secoué l’Iran ces dernières semaines ont des répercussions internes majeures.

L’assassinat de Ghassem Soleimani par un drone américain a lancé le bal, provoquant une onde de choc à travers le monde, et augmentant les risques d’escalade d’un conflit armé entre l’Iran et les États-Unis. À la suite de cet assassinat, l’Iran a été le théâtre de manifestations massives pour commémorer la mémoire du général et dénoncer les Américains.

Quelques jours plus tard, au moment où l'Iran lançait en représailles un raid contre des bases américaines en Irak, un avion civil ukrainien s'écrasait non loin de l'éroport de Téhéran, tuant 176 personnes dont 57 Canadiens. Cette tragédie a provoqué cette fois des manifestations anti-régime. Des milliers d’Iraniens sont sortis dans les rues, en colère contre leur gouvernement qui venait d'avouer être responsable de l'écrasement, après trois jours de déni.

FILE - Des débris de l'avion écrasé non loin de Téhéran photographiés mercredi le 8 janvier 2020. La Presse Canadienne/AP-Ebrahim Noroozi

Ainsi, en l’espace de 10 jours, l'Iran a été le théâtre de manifestations pro et anti-régime.

Lors de celles en faveur du gouvernement, certains commentateurs avaient affirmé que les Iraniens se ralliaient autour du régime après l’assassinat de Soleimani. Était-ce réellement le cas? Est-ce que l’assassinat du général avait véritablement changé les perceptions des Iraniens vis-à-vis du régime?

Pour mieux comprendre le contexte actuel en Iran, il faut noter que Soleimani a été assassiné un mois et demi après les plus grandes manifestations anti-régime, survenues en novembre dernier. Ces manifestations ont été si menaçantes pour le régime que le Guide suprême, Khamenei, a dirigé la répression la plus meurtrière depuis 1979, en disant : « la République islamique est en danger. Il faut faire tout ce qui est nécessaire. C’est un ordre ».

Selon un rapport de Reuters, 1500 protestataires ont été tués en novembre. La répression a été telle que les forces de sécurité ont même empêché la tenue de cérémonies de deuil de certaines victimes.


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Pourquoi tant de monde dans les rues pour commémorer Soleimani?

Comment le régime a-t-il réussi à amener tant de personnes dans les rues pour Soleimani dans un climat de mécontentement public contre les deux factions du régime (réformatrice et conservatrice) ? Il existe plusieurs facteurs qui expliquent comment Téhéran a réussi à donner cette illusion d’unité en utilisant les funérailles de Soleimani.

Une manifestation près de la Grande Mosquée de Téhéran, le 17 janvier, en hommage au général Ghassem Soleimani. Le leader suprême l'ayatollah Khameini a déclaré dans son sermon que le président Donald Trump était un « clown ». Office of the Iranian Supreme Leader via AP

Tout d’abord, Soleimani était très populaire tant parmi les factions réformatrice que conservatrice du régime. Ses funérailles ont bénéficié d’une énorme couverture médiatique en Iran. Cette couverture contrastait avec celle, inexistante, entourant les manifestations anti-régime de novembre, ciblant à la fois les réformateurs et les conservateurs. Les autorités avaient alors bloqué l’accès à internet pendant plus de sept jours tandis qu’elles massacraient les protestataires dans la rue, selon un documentaire réalisé par France 24.

Deuxièmement, l’État a déployé d’énormes ressources pour augmenter le nombre de participants lors des manifestations pro-Soleimani. Les étudiants, fonctionnaires et les commerçants ont été contraints d’y aller. Comme l’a si bien décrit un journaliste de BBC Persan au sujet de la capacité du régime à orchestrer leurs propres manifestations: « Les organisateurs sont maintenant experts dans leur travail. De la déclaration de fêtes nationales au rassemblement d'étudiants universitaires en passant par l'exigence que les militaires et les fonctionnaires sortent avec leurs familles, tous les moyens ont été utilisés pour rassembler les foules. Des bus, des trains et des camions sont fournis pour transporter les gens des villages et des villes à travers l'Iran vers les rassemblements qui sont sans cesse annoncés par la télévision d'État. »

Cela dit, il y a aussi des citoyens qui sont véritablement fascinés par Soleimani. Depuis plusieurs années, il y a un certain engouement pour le général, très présent à la télévision d'État, dans les sermons des mosquées et même auprès de certaines célébrités. Soleimani y est présenté comme un héros qui a sauvé le Moyen-Orient de l’influence du Groupe État Islamique. En raison de son rôle dans la lutte contre l’organisation terroriste, Soleimani incarne pour certains Iraniens l’image d’un commandant bienveillant qui est au-dessus de la politique interne du pays. La présence de ces admirateurs était aussi marquée dans ces manifestations pro-Soleimani.

Manifestations anti-régime après l’écrasement du vol PS752

Mais cette apparente unanimité qui a suivi l’assassinat de Soleimani, commentée par plusieurs comme un ralliement autour du drapeau et contre les Américains, s’est vite effondrée face à la présence de revendications populaires et d’un mécontentement général.

Un manifestant s'apprête à lancer une bombe lacrymogène sur la police devant l'université Amir Kabir à Téhéran, le 11 janvier, lors d'une manifestation en souvenir des victimes du vol PS752. L'apparente unanimité qui a suivi l'assassinat de Soleimani s'est vite effondrée. AP Photo

Dès l'annonce par les dirigeants iraniens, face à la pression internationale, que l’avion d’Ukraine Airlines avait été abattu par un missile iranien (on sait aujourd'hui qu'il s'agissait de deux missiles), des manifestations anti-régime ont éclaté dans de grandes villes comme Téhéran, Meched, Ispahan et Racht ainsi que dans plusieurs autres régions.

Les protestataires ont scandé plusieurs des mêmes slogans anti-régime qu'en novembre : « on nous avait dit que l’ennemi sont les États-Unis. Pourtant, notre ennemi est ici » (en référence au régime en Iran). Les manifestants ont été dispersés par la force, comme d’habitude, ce qui est le modus operandi de la république iranienne.

Des policiers prennent position alors que des manifestants se rassemblent devant l'université Amir Kabir à Téhéran, le 11 janvier, pour commémorer les victimes du vol PS752. Les forces de l'ordre ont tiré à la fois des balles réelles et des gaz lacrymogènes pour disperser les manifestants. AP Photo

En somme, la mort de Soleimani n'a pas soudé la société. Elle demeure aux prises avec des problèmes structurels qui ne peuvent pas être solutionnés du jour au lendemain sans une réelle volonté de changement. Le fossé entre le régime et le peuple ne va que s'accroître si les tendances actuelles persistent. Et parmi ces tendances, il faut s'attendre à de plus en plus de manifestations anti-régime.

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