Sur cette photo prise le 8 janvier 2020, des secouristes fouillent la scène où un avion ukrainien s'est écrasé à Shahedshahr, au sud-ouest de la capitale Téhéran, en Iran. La Presse Canadienne/AP-Ebrahim Noroozi

Vol PS752 : une combinaison mortelle d’insouciance et d’incompétence de l’Iran

L’écrasement du vol PS752 d’Ukraine International Airlines, entrainant la mort de 176 personnes à bord, dont 15 enfants et 63 Canadiens, est une horrible tragédie. Il soulève également plusieurs questions fondamentales concernant l’Iran.

Le vol PS752 s’est écrasé peu après son décollage de l’aéroport de Téhéran, quelques heures seulement après que l’Iran eut tiré une quinzaine de missiles balistiques sur deux grandes bases en Irak qui abritaient des forces américaines et alliées, en représailles à l’attaque de drones qui a tué Quassem Soleimani.

La coïncidence entre l’accident d’avion et les représailles iraniennes a suscité spéculations et soupçons dès le départ. Le régime iranien a immédiatement – et de manière peu plausible – invoqué des problèmes mécaniques comme étant la cause de l’accident. Mais alors que des preuves éloquentes étaient apportées confirmant que l’avion avait été abattu par des missiles antiaériens iraniens, le chef de l’Organisation de l’aviation civile iranienne, Ali Abedzadeh, niait catégoriquement cette hypothèse.

Et puis, vendredi soir, la version officielle a de nouveau changé : l’Iran a finalement admis qu’il avait « involontairement » abattu l’avion et mis le blâme sur une « erreur humaine ».

Pas d’armes de destruction massive

Il est certain que les premières affirmations des services de renseignement occidentaux selon lesquelles l’avion de ligne avait été abattu par des missiles iraniens méritaient un examen minutieux. Les affirmations de George W. Bush et de Dick Cheney selon lesquelles il y avait des armes de destruction massive en Irak, après tout, se sont révélées fausses.

Néanmoins, cette hypothèse semblait raisonnable. Des dirigeants extrêmement prudents comme le premier ministre canadien Justin Trudeau ont affirmé que, sur la base de preuves solides, y compris celles des services de renseignements canadiens, il était fort probable que des missiles iraniens aient abattu l’avion de ligne – une affirmation appuyée par le premier ministre britannique.

Le premier ministre Justin Trudeau assiste à une veillée à la chandelle pour les victimes de l’écrasement de l’Ukraine International Airlines à Téhéran, à Ottawa, le 9 janvier. THE CANADIAN PRESS/Adrian Wyld

Il y avait aussi une vidéo authentifiée par le New York Times qui semblait montrer un missile iranien percutant un avion dans les airs près de l’aéroport de Téhéran.

De plus, des rapports ont émergé selon lesquels l’Iran a détruit au bulldozer une partie du site de l’écrasement, qu’il n’a pas sécurisé le site comme le protocole l’exigeait et qu’une grande partie des preuves au sol avait maintenant disparu. Enfin, Téhéran a refusé de remettre les boîtes noires comme l’exige la procédure normale.

Tout cela a fortement renforcé l’impression que le régime iranien dissimulait la cause de l’accident.

Un plus vaste portrait du régime iranien

Mais ce qui risque d’être le plus troublant pour le peuple iranien, c’est le tableau général qui émerge sur le régime qui les gouverne.

Le régime théocratique a efficacement et violemment réprimé toute dissidence intérieure, et a soigneusement mais brutalement favorisé une image d’invincibilité à la fois sur le plan régional et intérieur. Il a agi activement pour créer une alliance chiite contrôlée depuis Téhéran, s’étendant de l’Iran à la Méditerranée. Une aura d’invulnérabilité entourait Soleimani, qui a dirigé la Force Quds, représentant le fer de lance des ambitions régionales impérialistes iraniennes, de la répression intérieure et du soutien mondial au terrorisme.

Soleimani semblait intouchable. Pourtant, les Américains ont réussi à l’atteindre et à l’éliminer de manière très efficace.

Des manifestants manifestent à Téhéran, en Iran, le 4 janvier 2020, contre l’attaque aérienne américaine en Irak qui a tué le général Quassem Soleimani, garde révolutionnaire iranien. AP Photo/Ebrahim Noroozi

Le régime iranien, qui a promis une « dure vengeance », à la suite de l’assassinat ciblé de Soleimani, s’est contenté de sauver symboliquement et maladroitement sa face. Certains de ses missiles balistiques ont mal fonctionné et d’autres, soit par conception, soit par prudence, n’ont pas fait de victimes lorsqu’ils ont été tirés sur des bases américaines en Irak.

La réponse a agi comme un révélateur. L’efficacité dont le régime iranien a fait preuve à maintes reprises pour réprimer toute dissidence interne semble s’être évaporée face à un adversaire imprévisible, narcissique et vindicatif comme le président américain Donald Trump, qui a choisi de ne pas jouer le jeu selon les anciennes règles.

Non seulement la réaction iranienne a été étonnamment faible, mais elle a reflété la crainte d’un affrontement total.


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Téméraires et incompétents

L’admission par l’Iran que ses missiles ont abattu l’avion ukrainien est plus qu’une terrible tragédie.

Elle a également mis en lumière une combinaison mortelle d’incroyable imprudence du régime et d'incompétence monumentale. Le fait que le régime iranien n’ait pas interrompu le trafic aérien lorsqu’il a tiré des missiles sur les bases irakiennes, comme le veut toute procédure normale, n’est rien d’autre qu’une négligence grave.

La mort de tant de civils, principalement des Iraniens, démontre la faiblesse et l’incompétence du régime, ainsi que son mépris impitoyable pour la sécurité de ses propres citoyens.

Il est probable qu’à l’avenir, le régime pourrait bien s’engager dans une guerre asymétrique. Les dirigeants militaires iraniens parlent fort et lancent de terribles menaces contre les États-Unis et l’Occident. Mais l’image d’invulnérabilité du régime est à jamais ternie.

Pour l’instant, les États-Unis imposent des sanctions supplémentaires en plus de celles existantes, déjà dévastatrices. Et Soleimani est parti.

Le peuple iranien manifeste massivement depuis des mois, clamant qu’il ne veut pas mourir en se battant pour l’Irak, la Syrie ou le Liban, ni dépenser les maigres ressources dont il a si désespérément besoin chez lui.

Les manifestants peuvent maintenant commencer à blâmer plus ouvertement le régime.

La tragédie du vol PS752 pourrait finalement convaincre la dictature théocratique iranienne qu’il est temps de cesser de poursuivre ses dangereuses aventures à l’étranger.

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This article was originally published in English

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