« Astérix et la transitalique » : peuples, nationalismes et construction européenne

Un hommage à la bande d'Astérix, à Bruxelles. Ferran Cornellà/Wikimedia, CC BY-SA

Le droit et la bande dessinée ne s’ignorent pas ! La fantaisie du neuvième art permet, par exemple, de se référer aux deux volumes de chroniques diplomatiques de Quai d’Orsay, abordant les débats au Conseil de sécurité de l’ONU ayant précédé l’intervention américano-britannique en Irak en 2003, aux aventures de Tintin (Le Lotus bleu et la tribune de la Société des Nations) ou bien encore à celles d’Astérix le Gaulois. Dans l’album Astérix chez les Helvètes, les Gaulois se cachent ainsi dans le Palais des Conférences internationales, allusion au Palais des Nations de l’ONU à Genève.

Le 37e album des aventures d’Astérix et Obélix, Astérix et la transitalique, a pour thème une course de chars à laquelle participent les deux irréductibles Gaulois, avec pour adversaires une dizaine d’équipages représentant les peuples de l’époque – romains, italiques et barbares. Elle est organisée par le sénateur Lactus Bifidus, accusé de financer ses orgies avec les fonds publics destinés à l’entretien des voies romaines, détériorées par d’innombrables nids de poule.

Ce décor planté, une première remarque s’impose : 2017 est l’année du 60ᵉ anniversaire des traités CEE et CEEA de Rome du 25 mars 1957, même si la « transitalique » part de Modicia (Monza) et arrive à Neapolis (Naples), sans faire étape dans la capitale italienne. De plus, si la course se déroule à l’époque de l’empire romain, plusieurs auteurs d’horizon divers, comme Pierre Manent (dans La Revue des deux mondes, en janvier 2011) ou Ulrich Beck et Edgard Grande (Pour un empire européen, Flammarion, 2007) ont comparé l’Union européenne à un empire.

Inversement, alors que l’UE peut être qualifiée de Fédération d’États-nations ou de Fédération plurinationale, la Gaule est parfois présentée comme « une fédération inattendue de peuples libres ».

Une seconde remarque est tout aussi capitale : César aspire à un empire unifié, alors qu’il est formé d’une multitude de régions tenant à leur indépendance. Sans forcer le trait, ce nouvel album est incontestablement placé sous le signe des peuples, et de leurs stéréotypes spécifiques avec lesquels il est possible de jouer, si le lecteur procède à une lecture à plusieurs degrés.

Cette prégnance de l’identité des peuples conduit immanquablement à l’actualité, qui est une source d’inspiration pour Didier Conrad et Jean‑Yves Ferri, les deux auteurs de ce nouvel opus. Elle fait clairement ressortir que les nationalismes régionaux taraudent l’Europe actuelle, mais qu’une fraternité ou une solidarité européenne tente d’y porter remède. Conformément à sa devise « Unie dans la diversité », l’unité et la diversité au sein de l’UE, la « difficulté de penser l’un dans le multiple, le multiple dans l’un », ne vont pas sans une relation dialogique au sens où l’entend Edgar Morin. C’est sans doute une des raisons qui ont conduit les auteurs à dénommer un irréductible ombrien Erasmus, du nom du célèbre programme européen d’échange d’étudiants.

L’actualité, source d’inspiration

Si les épisodes d’Astérix se déroulent en Gaule (conquête romaine, 50 av. J.-C.), René Goscinny et Albert Uderzo, puis Jean‑Yves Ferri et Didier Conrad, ont toujours trouvé au moins une partie de leur inspiration dans l’air du temps – ce qui aboutit à des albums en prise avec l’actualité. Ce choix les conduit à s’appuyer sur des paraboles, des métaphores ayant une résonance actuelle, et leur permettant de porter un regard désabusé sur de nombreuses institutions. Ces techniques sont indispensables pour aborder des questions contemporaines de premier plan, et offrir au lecteur (de tous âges) des lectures plurielles.

Jules César, par Uderzo. Tagadasurprise/Wikimedia, CC BY-SA

Les références sur l’actualité abondent dans une bande dessinée comme Astérix. Présentant Astérix chez les Pictes à la presse britannique, inspiré par l’aphorisme célèbre du Général de Gaulle au Québec, J.-Y. Ferri lança – imprudemment sans doute – « Vive l’Écosse libre ! », pour donner l’opinion d’Astérix sur le référendum d’indépendance écossais de septembre 2014. Le volume suivant, Le papyrus de César, possède incontestablement une dimension « communication et réseaux sociaux », avec des références à Wikileaks, Twitter, Rézowifix, la caricature de Julian Assange (Doublepolémix) renforçant ce trait.

« L’unité des peuples de la péninsule… italique »

L’opus Astérix et la transitalique n’échappe pas à la règle. Il est tout à fait justifié d’admettre que la course de chars « opère comme une parabole de la construction européenne où les nationalismes ont la vie dure ». Cela d’autant plus que l’album sort au moment où la question de la proclamation de l’indépendance de la Catalogne fait polémique, les indépendantistes catalans n’imaginant pas leur avenir ailleurs qu’au sein de l’UE. Comme César qui réclame « l’unité des peuples de la péninsule italique », en écho en quelque sorte, dans sa Déclaration relative aux évènements en Catalogne, la Commission européenne est « d’avis que dans les temps actuels, nous avons besoin d’unité et de stabilité, et non de division et de fragmentation ».

Si les difficultés de la construction européenne sont évoquées fort à propos, d’autres thèmes d’actualité, déjà abordés dans des albums précédents, ne sont pas absents non plus. Il est ainsi possible de mentionner la corruption dans la politique ou le sport. Nouveau, une allusion au changement climatique et à la montée du niveau de la mer a vocation à sensibiliser le lecteur à cet immense défi environnemental du XXIe siècle : lors de l’étape vers Parme, à Astérix, égaré en Vénétie et qui affirme que Venexia (Venise) s’enfonce, un autochtone répond « C’est la lagune qui monte, nuance ! Le climat n’est plus ce qu’il était ! »

« Amphoré » et « Écraseur »

À l’évocation de la multitude des peuples d’Italie (Calabrais, Étrusques Ligures, Ombriens, Osques, Vénètes…) ou d’autres parties de l’Europe (Bretons, Cimbres venant du Jutland, Goths, Grecs, Lusitaniens, Sarmates originaires d’Europe de l’Est…), à l’évidence, le spectre des nationalismes régionaux est bien présent. Or, il est notoire que l’UE est actuellement confrontée aux sécessionnismes régionaux, du fait notamment de la montée en puissance des régions des États membres en son sein.

Depuis le Plan d’Union fédérale européenne d’Aristide Briand de 1929, il est évident que projet européen et dépassement des nationalismes vont de pair. Il en va de même avec la promotion de la diversité culturelle. Comme Robert Menasse, faut-il, dans un plaidoyer contre les nationalismes et en raison des faiblesses des États nations, envisager qu’« un jour, toutes les provinces s’uniront dans une grande fraternité. Ce sera la République européenne » ?

Astérix l’Européen, ici sur un mur à Saint-Trond, en Belgique. Andrewke/Wikimedia, CC BY-SA

Les nationalismes sont pourtant encore vigoureux dans Astérix et la transitalique, comme peut en témoigner le fait que dans les « italiques régions, on parle beaucoup avec ses mains », ou encore cet échange acerbe lors d’une bagarre entre auriges. Un d’entre eux, goth, hurle « Amphoré », et un de ses homologues réplique par « Écraseur », terme qui évoque certainement le poids et l’influence politique actuelle de l’Allemagne au sein de l’UE, voire même l’idée d’« Europe allemande ».

Un début de solution vient, cependant, éclairer l’avenir commun européen : la fraternité, voire même la solidarité, qui clôt l’album. Elle se matérialise à la fin de la course par la remise de la Coupe de la victoire – finalement partagée par l’ensemble des concurrents – par les Grecs aux deux auriges lusitaniens, les « plus opiniâtres d’entre nous ». Employé à deux reprises dans la Déclaration Robert Schuman du 9 mai 1950, le concept de solidarité est également présent dans plusieurs articles des traités européens actuels.

En dépit des difficultés rencontrées, il a vocation à s’imposer dans les relations entre les États membres (et leurs régions), ainsi que dans les relations avec le reste du monde. Astérix est effectivement une série « résolument ouverte sur le monde et (qui) développe un idéal de fraternité entre les peuples. ».

« Nous avons fait l’Italie, il reste à bâtir les Italiens »

En introduisant dans cet opus une occurrence au programme Erasmus de l’UE, dont on a célébré cette année les 30 ans, les nouveaux auteurs d’Astérix veulent certainement lui adresser un coup de chapeau pour son apport à la construction européenne. Il est unanimement reconnu qu’il incarne la coopération entre les États membres et les peuples d’Europe, et que son but prioritaire est de renforcer le sentiment d’être Européen. L’actuel programme « Erasmus + » est effectivement un vecteur capital tant pour l’apprentissage des langues européennes que pour une meilleure compréhension entre Européens.

Le comte de Cavour, unificateur de l’Italie (ici en 1861). Mayer & Pierson/Wikimedia

Erasmus est également destiné à favoriser l’émergence de la citoyenneté de l’Union européenne, citoyenneté postnationale qui reste freinée par le maintien d’un lien persistant entre citoyenneté européenne et nationalité des États membres. Comme Cavour l’avait exprimé à propos de l’unité italienne naissante, « Nous avons fait l’Italie, il reste à bâtir les Italiens », il est logique d’affirmer en paraphrasant Massimo d’Azeglio, grand Piémontais du Risorgimento, qu’« après avoir fait l’Europe, nous devons maintenant faire les Européens ». Et ajouter : « Sinon nous risquons de la perdre ».

L’initiative pour l’Europe du président de la République Emmanuel Macron, qui souhaite ardemment oeuvrer à la refondation d’une Europe souveraine, unie et démocratique, entend également être le point de départ d’une nouvelle bataille pour l’unité européenne, en particulier entre l’Est et l’Ouest, mais en tenant compte de la sophistication européenne, « cette capacité à prendre les fragments d’Europe sans lesquels l’Europe n’est jamais tout à fait elle-même ».

À l’évidence, les charmes de la diversité des peuples et des régions imposeront encore longtemps la prise en compte de nombreuses particularités, qui peuvent malheureusement se transformer à tout moment en nationalismes tombant sur la tête de l'Union européenne.