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Aux États-Unis, avec l’affaire Dominion vs Fox News, la désinformation a désormais un prix

Un homme parle devant des micros, derrière lui un panneau sur lequel il est écrit « Fox is guilty »
Le PDG de Dominion, John Poulos, s’exprime le 18 avril 2023, immédiatement après l’annonce du règlement à l’amiable du procès que son entreprise avait intenté à la Fox. Andrew Caballero-Reynolds/AFP

Le très attendu procès opposant l’entreprise spécialisée dans la fabrication de machines à voter électroniques Dominion Voting Systems à Fox News Channel, dont la maison mère est Fox Corporation, s’est ouvert le 17 avril 2023… et s’est clos dès le lendemain, le 18 avril, par un règlement à l’amiable.

En échange de l’abandon des poursuites, Fox News a accepté de verser la somme de 787,5 millions de dollars à Dominion. Celle-ci avait traîné la chaîne devant les tribunaux pour diffamation, Fox News ayant amplement affirmé, trois ans durant, que les machines de Dominion avaient permis à Joe Biden de « voler » l’élection présidentielle de 2020 à Donald Trump.

Cette séquence juridique aura été amplement commentée. Faut-il y voir une défaite sans appel des tenants des fake news et théories du complot ou bien, au contraire, le signe que, désormais, tout se monnaie, y compris le droit de diffuser des informations mensongères ?

Quand Fox News accusait Dominion d’avoir truqué l’élection de 2020

Dominion Voting Systems est une entreprise qui édite un logiciel électoral et vend des « urnes numériques », ce qui permet de voter à distance. Entreprise canadienne créée en 2003, elle est le deuxième fournisseur de services électoraux aux États-Unis, derrière l’américain Election Systems and Software, créé dès 1979. Et ce, dans un écosystème bien établi du fait des distances à couvrir pour aller voter, des millions d’électeurs à traiter et de la confiance implicite des Américains dans la technologie. En 2020, 28 États ont utilisé Dominion, dont les États-pivots que sont la Georgie, le Michigan, la Pennsylvanie et le Wisconsin.

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La plainte de Dominion concernait les théories du complot propagées par Fox News selon lesquelles les urnes auraient été manipulées pour truquer le résultat des élections 2020 en faveur de Joe Biden, au détriment de Donald Trump.

Les accusations de fraude électorale furent nombreuses, relayées par Donald Trump sur Twitter dès le 12 novembre (soit une semaine après l’annonce des résultats) et reprises par Fox News, Newsmax et un faisceau de médias pro-Trump. Selon eux, des millions de votes auraient été effacés, des votes Trump auraient été attribués à Joe Biden, des vulnérabilités techniques auraient facilité le piratage, etc.

Suite à une série de harcèlements et même de menaces de mort visant ses employés, Dominion a contre-attaqué, réclamant 1,6 milliard de dollars de dommages et intérêts pour compenser la perte de nombreux clients et la baisse de son chiffre d’affaires… et pour protéger sa réputation et son avenir dans le milieu très concurrentiel des services électoraux.

Fox News, quant à elle, s’est réclamée du Premier amendement, affirmant qu’elle était dans son droit en rapportant de telles théories, car celles-ci étaient « newsworthy » (dignes d’intérêt). Et d’ajouter que la somme demandée n’était pas réaliste, au vu du coût d’achat de Dominion (80 millions de dollars) en 2018 par ses nouveaux propriétaires, Staple Street Capital, un fonds d’investissement basé à New York.

L’affaire devait être jugée devant la Delaware Superior Court, reconnue pour ses compétences en matière de litiges technologiques et de droit à la concurrence.

Fox News, machine de propagande pro-Trump

Selon les preuves fournies par Dominion en préparation de son dossier, les présentateurs de Fox News auraient propagé ces infox pour satisfaire leur auditoire, largement acquis à Trump, lequel refusait de reconnaître sa défaite.

Fait sans précédent, les détails des échanges d’emails internes, des mémos et autres conversations entre les animateurs de talk-shows et la direction, y compris le propriétaire de Fox Corp, Rupert Murdoch, et son fils Lachlan (directeur en titre du réseau), sont désormais publics. Ils démontrent une mauvaise foi manifeste : les responsables de Fox News avaient conscience que leurs messages étaient mensongers mais ont continué à les diffuser pour ne pas froisser les auditeurs… et surtout pour ne pas perdre les revenus attenants (les taux d’audience élevés de Fox lui permettent de vendre ses programmes aux autres chaînes câblées du pays, aux tarifs les plus forts).

Ce faisant, le personnel de Fox News a délibérément propagé de fausses informations pour complaire à l’extrême droite du Parti républicain, qui voit le média comme son porte-parole.

Manifestation de partisans de Donald Trump le 14 novembre 2020 à Washington, DC. Bob Korn/Shutterstock

C’est la confirmation que Fox News est une machine de propagande en lien direct avec l’aile du parti qui est dominée par Donald Trump. Et cela, dans un contexte marqué par une concurrence croissante au sein de ce camp, où Fox doit se méfier d’autres organes plus radicaux comme NewsMax (de Christopher Rudy, ami proche de Donald Trump), War Room (de Steve Bannon, ancien directeur de campagne de Donald Trump) ou encore One America News Network (de Robert Herring Sr, conservateur pro-Trump).

Pourquoi Dominion a accepté de transiger

Si Dominion a, au dernier moment, accepté la transaction proposée par Fox News – 787,5 millions de dollars, ce qui correspond à la moitié de la somme réclamée –, c’est parce que l’entreprise n’avait pas la garantie qu’elle remporterait son procès pour diffamation.

Si le tribunal avait donné tort à Fox News, cette dernière aurait sans doute invoqué le Premier amendement de la Constitution et fait appel devant la Cour suprême. Celle-ci défend traditionnellement la liberté d’expression et de la presse, et, dans sa configuration actuelle, est favorable à Trump (et donc, on peut imaginer, à Murdoch). Dominion a jugé que le risque n’en valait pas la chandelle et que ses révélations avaient suffi à rétablir sa réputation.


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La compagnie n’a même pas demandé d’excuses officielles à Fox. Justin Nelson, l’avocat de Dominion, a pourtant commenté l’accord en des termes non pas commerciaux mais politiques : « Les mensonges ont des conséquences. […] Ce jour représente un soutien retentissant à la vérité et à la démocratie. »

De son côté, Fox a émis un communiqué ne reconnaissant pas sa culpabilité sur le fond de l’affaire :

« Ce règlement reflète l’engagement continu de Fox à respecter les normes journalistiques les plus élevées. Nous espérons que notre décision de résoudre ce litige avec Dominion à l’amiable, au lieu de l’acrimonie d’un procès qui divise, permettra au pays d’aller de l’avant sur ces questions. »

Les retombées pour Fox et les autres diffuseurs de « fake news »

En creux, cet épisode montre que la désinformation est désormais un business comme un autre, normalisé dans le contexte américain, qui peut se régler comme du droit commercial.

Certains considèrent que Fox a essuyé une lourde défaite. Verser cette somme faramineuse revient à reconnaître ses torts. La résolution hors procès est venue tard, avec des révélations sordides pour l’entreprise, montrant notamment son mépris envers le public, malgré la course à l’audience. Cette affaire peut mettre une limite à la propagande abusive et à la création malveillante de « faits alternatifs » pour reprendre l’expression de KellyAnne Conway. Elle peut obliger les diffuseurs des théories du complot à prendre davantage de précautions ou à se cacher dans des médias plus obscurs. Le renvoi rapide et sans appel de Tucker Carlson, animateur vedette dont les propos ont contribué à diffuser la fake news sur le trucage de l’élection de 2020 (malgré son antipathie révélée pour Trump), montre que la firme procède à un nettoyage interne, pour marquer son retour au business as usual.

D’autres estiment que Fox a gagné. Les 787,5 millions versés à Dominion n’entament qu’à peine le trésor de guerre accumulé par la firme de Murdoch, qui s’évite l’humiliation d’un procès prolongé et la présentation d’excuses publiques.

C’est l’essentiel, somme toute : cette absence d’humiliation n’a pas de prix ! Elle ouvre la porte à tous les abus car cela confirme l’impunité politique, voire économique, de la désinformation – quand on a les moyens financiers – et l’absence de conséquences légales liées à sa propagation et à ses effets dans la vie réelle, y compris quand la diffusion de fake news mène à l’insurrection.

Une victoire à la Pyrrhus pour l’information

Les révélations faites sur le fonctionnement interne de Fox News ont éclairé et confirmé bien des mécanismes à l’œuvre dans la désinformation comme norme des relations d’un média avec son audience. Le choix de la désinformation comme stratégie commerciale par une entreprise de communication ayant pignon sur rue et faisant concurrence frontale à CNN et autres médias de référence est révélateur du risque qui pèse sur l’intégrité de l’information.

Paradoxalement, le journalisme de référence et de vérification, aux États-Unis et ailleurs, ressort affaibli de cet épisode, qui entérine l’avènement d’une nouvelle ère, avec le passage d’un journalisme de l’offre à celui d’un journalisme de la demande. Celui-ci touche toutes les formes de journalisme. Le journalisme basé sur les faits repose déjà sur des pratiques très imprégnées de la veille en ligne et des recommandations faites par les algorithmes. Le journalisme d’opinion plie son agenda en réponse aux attentes de certains publics cibles, au détriment des autres et de l’attention aux faits avérés.

Il ressort de cette affaire que les institutions et le système judiciaire américains ne sont pas vraiment prêts à faire face aux défis de la désinformation. En outre, les fake news diffusées par Fox News sur Dominion peuvent affaiblir la confiance de nombreux citoyens dans le vote électronique. L’affaire est close, mais ses effets n’ont pas fini de se faire ressentir…


Nous proposons cet article dans le cadre du Forum mondial Normandie pour la Paix organisé par la Région Normandie les 28 et 29 septembre 2023 et dont The Conversation France est partenaire. Pour en savoir plus, visiter le site du Forum mondial Normandie pour la Paix.

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