Bombardements nucléaires d’Hiroshima et de Nagasaki : 75 ans d’hypocrisie

Lukasz Pawel Szczepanski/shutterstock

En août 2020, cela fera 75 ans que l’avion Enola Gay bombarda la ville d’Hiroshima. Alors que des commémorations sont prévues, le discours « deux poids, deux mesures » des chefs d’État sur les armes nucléaires vide les hommages de leur sens.

« Enola Gay, aujourd’hui, maman est fière de son petit garçon. Ce baiser que tu donnes, il ne s’effacera jamais » : ce refrain entonné par Andy McCluskey, leader du groupe Orchestral Manœuvres in the Dark, berça l’année 1980. Tube planétaire, la chanson « Enola Gay » soulignait une des blessures les plus profondes du XXe siècle. Au moment de sa sortie, en pleine guerre froide, les bombardements des villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki continuaient à faire trembler le monde.

Aujourd’hui, presque 30 ans après la dissolution de l’Union soviétique, et 75 ans après le largage de la bombe « Little Boy », l’onde de peur continue à se faire ressentir.

13 865 bombes nucléaires sont encore détenues par neuf pays alors que quelques centaines pourraient suffire à détruire la vie sur Terre.

Des États qui possèdent l’arme interdisent à d’autres d’enrichir de l’uranium. Quant à la Belgique, qui se positionne pour le désarmement, elle abrite « secrètement » des ogives nucléaires sur son territoire.

Un discours en forme de crypte

Après les bombardements, alors que l’on négociait la mise en place du tribunal de Nuremberg, les autorités des États-Unis ont imposé une censure à tout ce qui touchait à Hiroshima. Les journalistes japonais n’avaient pas le droit de parler de la destruction de la ville. Des films et photos pris lors du bombardement furent saisis. La majorité des images d’Hiroshima qui circulaient ne permettaient pas de distinguer clairement cette attaque de celles menées avec des bombes explosives « classiques ». Les photos qui représentaient les effets de l’arme atomique sur les corps humains, causés par le souffle, les incendies et la radioactivité, étaient également assez rares.

De fait, le récit et la mise en image imposées par les autorités masquaient l’horreur provoquée par la « bombe A ».

Il en va de même pour le discours sur la dissuasion nucléaire qui a vu le jour au cours de la guerre froide. Les dégâts humains et matériels des bombardements contre le Japon étaient systématiquement recensés par les militaires, transformant ces opérations en cruelles expérimentations. Dès lors, la rhétorique de la dissuasion a fondé sa crédibilité sur les morts d’Hiroshima et Nagasaki. Néanmoins, les experts prenaient soin, dans leurs écrits publics, de ne pas rendre trop visibles les souffrances endurées par les victimes. Le discours de la dissuasion jouait le rôle de crypte ; il rappelait la mort tout en cachant le cadavre. Au cours de la guerre froide, l’atome militaire se trouvait aussi illustré par les photos des champignons des essais nucléaires qui ont fini par esthétiser l’arme. En dépit des pollutions causées par plus de 2 000 tests, la bombe était donc embellie.

Carte animée des explosions nucléaires entre 1945 et 1998 (Isao Hashimoto).

Deux poids, deux mesures

L’année 2017 est marquée par un basculement dans le domaine des armes nucléaires. De nombreux États signent un traité sur leur interdiction. Sur les 122 pays signataires, aucun ne possède la bombe, et on n’y trouve aucun membre de l’OTAN. Ce traité expose au grand jour l’hypocrisie et l’incohérence des États : ils dénoncent l’horreur d’Hiroshima tout en affirmant que l’arme nucléaire est la panacée pour garantir leur sécurité. En même temps, ils nient à d’autres États, tels que l’Iran ou la Corée du Nord, le droit de pouvoir développer leurs propres arsenaux.

L’arme « suprême » serait réservée à un club restreint d’États dont la devise est « faites ce que je dis, pas ce que je fais ».

La perception de la détention de l’arme nucléaire se fait selon des règles à géométrie variable. Certains analystes y voient même une conception raciste des rapports internationaux. La possession de ces armes serait l’apanage d’États (« occidentaux », voire « blancs », si possible) supposés rationnels et capables de jouer le jeu de la dissuasion. Perçus comme « fous », « irrationnels », « immoraux », « politiquement immatures », les autres ne sont pas considérés comme des possesseurs (potentiels) légitimes. Le summum en la matière est atteint lorsque le régime blanc en Afrique du Sud démantèle son arsenal craignant qu’il ne tombe en de « mauvaises mains » à la fin du régime d’apartheid. Ces catégories, il est vrai, ont aussi fait l’objet de récupérations dans le Sud, par exemple par l’Inde et le Pakistan dans le contexte de leurs rivalités nucléaires.

Au bord du gouffre, nous resterons

En réalité, la notion de dissuasion, le cœur de l’argumentaire des zélateurs de l’arme, a permis de maquiller le fait, largement attesté par la crise des missiles de Cuba de 1962, que les armes nucléaires sont d’abord génératrices de tensions. Avec l’installation des rampes de missiles à Cuba, les États-Unis craignaient que la technologie qu’ils avaient créée ne se retourne contre eux. Faisant fi de tout bon sens, les experts des questions de sécurité ont affirmé ensuite que les armes avaient permis d’éviter une guerre. Par un tour de passe-passe intellectuel, ces experts sont en fait parvenus à faire transformer une des causes de la crise en son remède.

La mémoire d’Hiroshima et de Nagasaki a été soumise à un intense travail de mise en forme, pour ne pas dire de discipline, mené par les militaires, les experts et les décideurs politiques. La peur qu’engendre l’arme, fondée sur les bombardements japonais, a été et continue d’être, pour eux, une ressource politique précieuse. C’est notamment cette peur qui a servi à l’administration G. W. Bush pour justifier sa guerre contre l’Irak en 2003, alors même que cet État ne détenait pas d’armes nucléaires. Après 75 ans, il n’est donc pas uniquement important de commémorer ce qui s’est passé à Hiroshima et à Nagasaki, mais aussi de s’interroger sur le sens politique à donner à cet événement.


Mathieu Léonard (Service Communication Recherche de l’ULB) a contribué à la rédaction de cet article. Cliquez ici pour retrouver le dossier « 12 mois, 12 experts » de l’Université Libre de Bruxelles.

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