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Ces séries qui abordent les violences conjugales

Nicole Kidman joue une femme victime de violences conjugales dans Big Little Lies. Allociné

Les séries télévisées, destinées à l’origine au foyer familial, l’ont célébré comme le lieu du bonheur. Il y a parfois des enfers qui se cachent derrière les portes closes que la caméra franchit. De fait divers dans les séries policières, la violence conjugale est devenue aujourd’hui un sujet en soi.

Rattachée aux violences faites aux femmes, elle se définit comme : « l’utilisation paralysante et destructrice du pouvoir par lequel une personne impose à une autre sa vision de la vie, la contraint à la renonciation de toute idée, tout désir en opposition aux siens et l’empêche de penser et d’être elle-même », jusqu’à la mort.

Le meurtre longtemps romancé en « crime passionnel » ou « drame familial, est renommé féminicide depuis 1992 . On retrouve cette évolution dans les séries avec des représentations qui interrogent le vécu de la victime et le processus mortifère. Elles pointent également avec une acuité accrue les impasses de notre société, elle qui compte les mortes sans parvenir à les empêcher et les formes d’échappatoire possibles dans ce contexte pour les héroïnes.

Montrer les coups, faire entendre les cris

Toutes les femmes peuvent être potentiellement victimes de violences conjugales, quelle que soit leur apparence et leur force physique. Si dans Bom Dia Veronica, « Petit Oiseau », surnom terrifiant que lui donne son mari, est d’une frêle constitution, dans Glee c’est l’athlétique coach Shannon Beast qui révèle son calvaire.

Montrée du point de vue de la victime, la violence physique n’est plus épargnée au spectateur. On ne s’abrite plus derrière les stigmates, on montre la brutalité en action car il s’agit d’une réalité sociale.

Ainsi la fiction peut être tirée de faits réels (Le Monstre, Dirty John) avec mention du numéro vert des violences domestiques au début des épisodes (M’Entends-tu ?, « Bom Dia ») voire dans le titre de celui-ci (« 1-800-799-7233 » dans Grey’s Anatomy).

Les cris se font aussi entendre, parfois dès le début (Le Monstre) ou étouffés comme ceux de Céleste (Big Little Lies) qui ne veut pas que les enfants entendent. Et lorsque la musique vient les couvrir, c’est que ce seront les derniers (M’Entends-tu ?).

Les mécanismes de l’emprise conjugale

La représentation des rouages qui conduisent progressivement la personne à tomber dans l’emprise est plus complexe. La compréhension, relativement récente, de l’emprise comme : « un processus de colonisation psychique par le conjoint violent, qui a pour conséquence d’annihiler la volonté (de la femme) » est pourtant indispensable. Elle permet de balayer un discours qui lie victime et bourreau au sein d’une secrète entente qui ne regarderait qu’eux. Et ce discours peut être porté par la victime elle-même comme Céleste (Big Little Lies) qui nie sa propre souffrance : « Il m’adore comme une déesse… », dit-elle. « Même quand il vous frappe ? », lui demande sa psy. La série expose de façon subtile l’enfermement psychologique renforcé par la belle apparence sociale du couple.

S’il n’y a donc pas de niveau social ou éducatif épargné par les violences conjugales, les séries pointent la dépréciation de soi et la vulnérabilité des victimes. « J’ai toujours cru aux rêves » annonce Debra (Dirty John. Celui du Prince Charmant reste tenace. Ce jusqu’au-boutisme du rêve d’un amour parfait est aisément repérable notamment sur les réseaux sociaux. Debra semble avoir réussi sur bien des plans, mais elle a divorcé plusieurs fois. Tout est en place pour le processus d’investissement et d’isolation affectifs.

La vie amoureuse s’inscrivant dans l’obligation de réussite de la société de consommation, l’emprise fonctionne d’autant mieux que le célibat, conjugué au féminin, reste synonyme d’échec individuel. Si les réseaux sociaux peuvent constituer un terrain de chasse, ils ne sont que les leviers d’une injonction plus profonde.

Remplie par cette illusion d’amour, la victime rejette alors la critique, ce qui déconcerte les proches jusqu’à leur retrait. La jeune et brillante Sophie vide ses comptes et claque la porte à la première observation (Le Monstre).

Sans appui extérieur, l’effondrement du moi conduit à l’incompréhensible : la culpabilisation de la victime et la difficulté intime de la rupture. Ainsi en dépit des coups mais se raccrochant aux promesses, Carolana retourne avec Keven (M'Entends-tu ?) et rompt avec ses amies. Voulant toujours y croire, Debra pardonne mensonges et escroqueries (Dirty John). « C’est un bon père ! » répète Céleste. L’aboutissement de l’emprise s’opère lorsque toute velléité de révolte disparaît au profit d’un confus sentiment de loyauté, comme le décrit clairement la spécialiste du traumatisme des victimes, Muriel Salmona.

Pointer l’insuffisance des systèmes d’aide

La durée des séries permet de suivre très précisément le long chemin de la violence conjugale qui peut déboucher sur la mort.

Les séries abordent la difficulté de l’entourage et des institutions à comprendre la nature du traumatisme subi par la victime et l’insuffisance des systèmes d’aide. Le traumatisme est d’autant plus profond que la victime semble détachée lorsqu’elle l’évoque. « C’est rien » disent Carolana, Céleste ou « Petit Oiseau ». À peine grimacent-elles. Pour survivre à la confrontation permanente avec leur agresseur, elles ont développé en effet des symptômes dissociatifs de personnalité qui anesthésient une partie de leur être, augmentant même leur seuil de tolérance à la douleur. Cependant l’entourage n’a pas les codes de déchiffrage. « Comment n’avons nous rien vu ? », s’exclame horrifiée l’amie de Céleste.

Si en France, la loi du 29 juillet 2010 qualifie de délit les violences psychologiques au sein du couple, la reconnaissance des faits reste toutefois complexe quand les signaux d’alarme s’actionnent. La protection judiciaire de la victime est fragile en dépit des mesures judiciaires d’éloignement, tandis que la menace perdure voire grandit. Debra découvre que John est recherché dans plusieurs États. Keven ne respecte pas son injonction. Le mari de « Petit Oiseau « est un haut gradé militaire au Brésil.

Toute volonté d’affranchissement est, de toute façon, intolérable pour le conjoint. You, raconté du point de vue du meurtrier, a au moins le mérite de clairement le montrer. De ce fait, le moment de la rupture constitue un moment d’exposition particulièrement dangereux.

De nombreuses héroïnes cherchent un refuge. Depuis les années 1970, il existe des foyers d’accueil mis en place par des collectifs militants. La mère de Carolana invite sa fille à l’y rejoindre pour « apprendre à vivre en sécurité ». Rarement abordée, cette étape communautaire n’est pas facile (M’Entends-tu ?). Mais Carolana veut retourner chez elle et Debra est fatiguée de fuir.

La fiction pour mieux réfléchir

Des pistes de réflexion sur la construction de cette violence, très majoritairement masculine, se dessinent autour de traumatismes fondateurs. Elles montrent la spirale des victimes devenues à leur tour bourreaux (Big Little Lies, Bom Dia Veronica). Céleste tremble soudain pour ses fils.

Mais il en va de même pour elle. La mémoire traumatique ne guérit pas toute seule et engendre ses propres démons. La victime ne peut se reconstruire sans appui thérapeutique.

Dans la fiction sérielle, en général, c’est le meurtre du bourreau par les amies de la victime qui protège définitivement la victime. Il est souvent accidentel.

La solidarité féminine supplée ainsi momentanément les impasses d’une justice défaillante.

Cette résolution ne constitue qu’une solution purement fictionnelle, une pirouette gratifiante du « méchant mis hors état de nuire ». Elle constitue peut-être également un appel à une véritable prise en compte du féminicide à tous les niveaux de la société.

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