« Ceux qui ne sont rien »… ou l’éloge d’une nouvelle classe entrepreneuriale

Emmanuel Macron à l'inauguration de Station F à la Halle Freyssinet le 29 juin 2017. Marc Chabot /YouTube

En distinguant clairement, le 29 juin 2017, « ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien », le président Macron abandonne la rhétorique prétendument complexe du « et en même temps » pour mettre en relief la puissance du discours entrepreneurial, ses effets en termes d’inclusion et d’exclusion, mais aussi ses conséquences perverses en termes d’assignation identitaire.

Entendons-nous : il ne s’agit pas ici d’adopter un propos anti-entrepreneurial. Simplement mettre en évidence que, dévoyé ou mobilisé sans limites, ce discours entrepreneurial conduit, d’une part, à faire surgir une classe entrepreneuriale et, d’autre part, à mettre de manière inconsciente au rebut une kyrielle de personnes.

Puissance innée du discours entrepreneurial

Le regain d’intérêt pour l’entrepreneuriat des acteurs publics est très souvent concomitant de périodes de crise économique, qui plus est, devenues lancinantes. Le pendant naturel de l’abandon plus ou moins relatif des politiques publiques de soutien à l’emploi va de pair avec une injonction renforcée à entreprendre. L’état ne pouvant plus rien pour vous, les solidarités institutionnalisées ayant tendance à de plus en plus être détricotées, prenez-vous en main et entreprenez !

Ce discours est d’autant plus puissant que l’entrepreneuriat est chargé de valeurs auxquelles chacun souhaiterait adhérer : innovation, action, optimisme, autonomie, prise de risque, volontarisme. Des experts ont ainsi mis en évidence que le discours entrepreneurial présente la particularité d’être plein et creux.

Plein de ces valeurs positives quasi-mythologiques qu’il charrie et qui se centrent sur l’action volontaire. Au passage, ces valeurs sont chargées de virilité et d’ethnocentrisme en ce qu’elles décrivent plutôt un Homme blanc et occidental dans la force de l’âge, idéal à atteindre.

Creux, parce que ce discours est peuplé d’un vocabulaire tautologique avec lequel il est difficile d’être en désaccord.

À la fois pleine et creuse, la rhétorique entrepreneuriale permet dès lors d’impacter lourdement un large ensemble de pratiques, de métiers… Passé au karcher du discours entrepreneurial, l’échec devient ainsi quelque chose de sexy par lequel il faudrait quasiment tous passer. Réinventé comme entrepreneurial, n’importe quel challenge promotionnel dans une banque, pourtant saisonnier, devient un enjeu stimulant !

S’entreprendre : une note au-dessus sur la gamme

Comme on ne fait rien, on n’est rien. De faire à être, la différence est loin d’être neutre et mince. Le discours entrepreneurial qui se réduit à une injonction au tout agir n’est déjà pas rien. « Ceux qui ne sont rien » renvoie à l’élaboration des identités, à ce qui est censé nous constituer. Le discours entrepreneurial devient une injonction non seulement à entreprendre, mais surtout à s’entreprendre, à inventer un soi entreprenant. Mais ce soi entreprenant ne donne aucune marge de manœuvre et n’autorise aucune variété dans la manière d’être. Il s’agit alors d’une identité assignée qui renvoie aux valeurs déjà évoquées. Il indique une manière de se conduire, de se fabriquer une trajectoire…

Cette colonisation des identités par le discours entrepreneurial se traduit de nos jours par la prolifération des images entrepreneuriales dans la pop culture. Rare auparavant, les entrepreneurs font l’objet de manière récurrente de biopics (parfois même concurrents).

Les comparaisons les plus surprenantes sont osées : le lanceur d’alerte est lui aussi entrepreneur. Le sans-abri qui sort de sa condition en entreprenant est célébré. L’artiste incité à trouver par lui-même les moyens de son art est renommé cultur-preneur. Et bien sûr, par leurs parcours ou leur tempérament, les hommes politiques sont salués dans leur identité entrepreneuriale.

En somme, illustration de la puissance de ce discours, tout est revu sous le prisme de l’entrepreneuriat, ce qui conduit à nourrir et renforcer la mythologie en place.

Une redéfinition de la lutte des classes ?

En travaillant et orientant nos identités, le discours entrepreneurial exclut « en même temps » qu’il inclut. Et cela n’a rien du paradoxe mais relève du pouvoir propre à ce discours qui a nécessairement des effets sur les personnes, la manière dont elles se considèrent, veulent se montrer aux autres. etc. Le discours entrepreneurial en caractérisant les traits de ceux qui réussissent (pouvoir inclusif) trace en négatif les contours de la foule des outsiders et losers « qui ne sont rien » (pouvoir exclusif) mais sont sans relâche enjoints d’essayer.

En cela, si l’on admet que les mots font les choses, qu’ils ont un effet sur ceux qui les écoutent, l’adossement au discours de l’entrepreneuriat comme action d’un discours de l’être entreprenant met en évidence une nouvelle ligne de démarcation entre ceux qui se prennent en main et ceux qui se laisse porter. Les classes ne se définiraient plus seulement en fonction de revenus, de conditions sociales… mais aussi de comportements attendus dans une société qui ne peut plus rien pour chacun.

La classe entrepreneuriale est celle qui agit de manière proactive contre les éléments et se prend en main. En cela, elle constitue une sorte de prolongement de la classe créative qui porte un imaginaire déjà puissant de la créativité et redéfinit les espaces urbains en les gentrifiant (Richard Florida – porteur de cette notion – ayant lui-même récemment questionné les dommages créés par son approche). Elle s’en distingue par le passage à l’acte et la création de valeur.

Et ceux qui entreprennent… ?

La prolifération de ce discours du « tous entrepreneurs » ne peut que conduire à la constitution d’une classe. L’idée d’une société entrepreneuriale n’est au mieux qu’une chimère, au pire forme une idéologie conduisant encore et toujours au bonheur de quelques-uns. Là où l’on croit libérer, un peu plus encore on enchaîne… Les chaînes les plus puissantes sont celles que soi-même on se forge. Là est la puissance de ce discours entrepreneurial : donner le sentiment d’une autonomie qu’on a soi-même recherché.

Le problème est qu’on enjoignant inefficacement tout le monde et personne à (s’)entreprendre, les acteurs publics prennent le risque de dissuader ou d’oublier celles et ceux qui véritablement entreprennent. Porter un discours du volontarisme, de la surpuissance, etc. écarte de la pratique quotidienne des entrepreneurs assez éloignée des mythes, faite de persévérance, de petites réussites, de résilience et de vulnérabilité… en somme, d’un héroïsme ordinaire.