Diplo-focus : politiques étrangères

Cinquante nuances de brun ? Paris annonce la couleur

Emmanuel Macron et Viktor Orban, à Salzbourg (Autriche), le 20 septembre 20218, lors d'un sommet informel de l'UE. Georg Hochmuth / AFP

On est en train de jouer « 50 nuances de brun en Europe », dit la ministre des Affaires européennes, Nathalie Loiseau. « Des esprits fous » qui « mentent à leur peuple », tranche Emmanuel Macron à propos des dirigeants polonais et hongrois, lors d’un déplacement en République tchèque et en Slovaquie.

Le registre, émanant de si hautes autorités, n’est pas banal, et l’expliquer par la seule approche des élections européennes serait un peu court. Depuis déjà plusieurs semaines, la diplomatie française a décidé de rendre explicite la confrontation entre, d’une part, une ligne libérale, européiste et fidèle à la tradition des fondateurs de l’Europe (soutenue par Paris) et, d’autre part, l’« illibéralisme », en réalité l’autoritarisme, qui fleurit en Europe centrale, mais également en Italie et même dans certains ministères allemands.

La vague populiste-nationaliste est prise d’autant plus au sérieux qu’elle trouve un écho et même des sponsors à l’échelle globale, de Moscou à – plus gênant – Washington. Faut-il, face à ce phénomène, jouer la partition de la cohésion européenne à tout prix, ou bien appeler un chat un chat ?

Le rouge est mis

Il y a désormais une offensive concertée pour mettre fin à la construction européenne, estime-t-on, et explique-t-on, à la tête de l’État français. « Présence gouvernementale de l’extrême droite en Autriche, en Finlande et au Danemark, offensive antidémocratique de Viktor Orban, tournée européenne de l’Américain Steve Bannon, qui veut la mort de l’Union européenne. Faut-il continuer de regarder ailleurs et d’affirmer que ce n’est pas grave ? », clarifie Nathalie Loiseau.

Depuis son voyage dans les deux ex-États de la Tchécoslovaquie, Emmanuel Macron prévient :

« Quand je vois de grandes affiches disant “Stop à Bruxelles”, qu’est-ce que ça veut dire ? Ils veulent stopper Bruxelles et ses fonds structurels ? Mais qu’ils le fassent. Comment vivent-ils ? Comment se finance le parti de Viktor Orban, le Fidesz ? Qui les a payés ? Qui a fait leur carrière ? Les fonds structurels européens ! »

On retrouve, en plus dramatique car désormais sur fond de succès électoraux extrémistes, les accents chiraco-villepinistes des années 2003. Le désaccord portait alors sur le soutien donné par une partie de l’Europe orientale à l’administration Bush dans sa croisade irakienne.

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Désormais, on désigne l’adversaire nommément, Salvini et Orban en tête pour la partie européenne de l’iceberg. En cohérence avec ce qui fut le programme de politique étrangère du candidat Macron (faire de la France « une puissance indépendante, européenne, humaniste »), l’anti-européen nationaliste extrémiste est logiquement désigné comme ennemi. Ses connexions extérieures sont tout autant ciblées, et à ce titre le projet européen de Steve Bannon est considéré comme une déclaration de guerre, d’autant qu’il semble indiquer le sponsoring trumpien derrière cette entreprise. Le soutien apporté par Moscou aux détricoteurs de l’Europe n’inquiète pas moins, tout comme les succès plus tropicaux des Bolsonaro ou Dutertre.

Une vague mondiale mais hétérogène

Comment, justement, qualifier (et donc combattre) cette vague apparente qui se propage sous plusieurs climats ? S’agit-il, comme on l’avance souvent, d’une vague d’extrême droite nourrie par la xénophobie et la défiance envers les élites ? En désignant dans cette analyse des acteurs tels que Trump ou Erdogan, le vocable d’« extrême droite » passe parfois à côté d’autres dynamiques, notamment religieuse dans le cas turc.

Il ne permet pas non plus d’inclure d’autres adversaires de l’Europe, du multilatéralisme et du libéralisme, comme le cas Mélenchon en France. Mettre Modi (en Inde) dans la même catégorie que Trump reste compliqué, tout comme il est difficile de faire l’impasse sur l’autoritarisme chinois, hors compétition si l’on suit ces points de repère, mais en bien des points solidaires d’autres nationalismes souverainistes et autoritaires.

Le concept de populisme, tout aussi fréquemment convoqué, rend compte, quant à lui, d’une demande par le bas en faveur d’un changement de registre, ou de la volonté de sortir d’un discours convenu, considéré comme imposé par des catégories privilégiées. Mais, d’une part, il ne s’applique pas aux leaders de ce populisme eux-mêmes : on peine à qualifier Trump, Bolsonaro ou Salvini d’acteurs issus des classes populaires. Ils ne sont pas tout à fait Lula…

D’autre part et surtout, ce « populisme » autoproclamé est aujourd’hui très pluriel. Comme le rappellent les auteurs de la dernière livraison de L’état du monde (2019) consacré au « retour des populismes », on ne trouve pas, en cette fin de décennie 2010, l’unité idéologique du populisme des années 30.

Ethno-nationalisme, autoritarisme, culte de l’homme fort peuvent également être mobilisés. Mais aucun de ces termes ne permet seul de donner une unité à l’ensemble du phénomène, dont on sent bien, pourtant, qu’il participe d’une attraction contagieuse que n’arrête pas – au contraire – le politiquement correct consacré (et narcissique) des réseaux sociaux, prétendant pourtant le combattre à coups d’émoticons illustrant avec force l’état « très en colère » (50 nuances de grrr), « très triste », ou « stupéfait » (« Waouh »)… Pour généralement se terminer par « RIP ».

Débat sur la stratégie à suivre

Revenons à l’Europe. Les valeurs qui ont présidé à son projet, la promesse, pour sa politique étrangère, de défendre ces valeurs dans le monde, font que les nombreux succès électoraux récents de ceux qui n’y souscrivent pas résonnent désormais comme un échec de l’ambition européenne dans son ensemble.

Plus encore, l’histoire du continent au XXe siècle fait planer systématiquement l’ombre du fascisme sur ce type de débat. Le « brun » évoqué par Nathalie Loiseau n’est naturellement pas fortuit (même si la référence aux cinquante nuances s’appliquerait davantage au président américain). Faut-il, dans ce contexte, nommer l’adversaire au risque de diviser ceux qui demeurent malgré tout des partenaires ?

Deux méthodes s’affrontent ici. La première consiste à estimer que la cohésion des 27 (ou 28 tant que le Brexit n’est pas effectif) doit primer, encore et toujours, afin de ne pas donner aux ennemis de l’Union cette satisfaction de voir que la division est déjà installée.

La seconde, à l’inverse, repose sur l’idée que les défenseurs des valeurs européennes ne peuvent plus avancer masquer, et que c’est précisément le monopole du parler fort et du fighting spirit qui a donné l’avantage aux autoritaristes sur les démocrates. Il conviendrait donc d’assumer le combat, tout en soutenant ceux qui, dans les pays les plus touchés par la dérive (Pologne, Hongrie, Italie…) s’opposent à celle-ci, et pourraient, en des jours meilleurs, revenir au pouvoir.

Une seule certitude pour l’instant : les démocrates européens n’ont plus beaucoup de droit à l’erreur.

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