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Combattre l’antisémitisme : l’enseignement de la Shoah à l’ère de Twitter et TikTok

Crypte du Mémorial de la Shoah, à Paris. BrnGrby, via Wikimedia Commons, CC BY-SA

A l’heure d’Internet, les propos antisémites et les discours niant l’Holocauste ne circulent plus seulement dans des groupes haineux marginaux mais s’exposent à tous sur les réseaux sociaux. Des personnalités très en vue comme Ye – anciennement connu sous le nom de Kayne West – ou le joueur de NBA Kyrie Irving ont récemment fait écho à des idées antisémites sur leurs comptes en ligne.

Au-delà de ces personnages médiatiques, des résultats d’enquêtes préoccupants montrent aussi que l’antisémitisme est de plus en plus répandu. En 2021, en utilisant les données disponibles les plus récentes aux États-Unis, l’Anti-Defamation League a signalé que les incidents antisémites aux ont atteint un niveau record. Selon une autre enquête de l’ADL, 85 % des Américains croient au moins un trope anti-juif, et environ 20 % croient six tropes ou plus – une forte augmentation par rapport à seulement quatre ans auparavant.

En 2021, une enquête publiée par l’Action and Protection League (APL), organisation partenaire de l’Association juive européenne (EJA), et menée sur deux ans, estimait que 20 % des Européens auraient des vues antisémites.


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Tout ceci se cumule à un manque généralisé de connaissances sur l’Holocauste. Alors que se tient ce 27 janvier la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste – date anniversaire de la libération du camp de concentration et d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau – il est important de repenser la façon dont sont conçus les cours traitant de l’antisémitisme et la façon dont on enseigne l’Holocauste.

Au-delà de son étude en tant qu’événement historique, il faudrait s’interroger sur ses liens avec l’antisémitisme passé et présent, ce qui implique de s’adapter aux modes d’information et de vie actuels autour du numérique.

Un paysage d’information toxique

L’écosystème numérique dans lequel prospère l’antisémitisme actuel est un Far West d’informations et de désinformations publiées par n’importe qui et distribuées en temps réel. Les messages distribués sur les réseaux sociaux et dans les fils d’actualité sont régulièrement filtrés par des algorithmes qui ciblent les contenus que les utilisateurs reçoivent en fonction de leur profil, ce qui peut renforcer les croyances préexistantes.

Des plates-formes grand public comme TikTok, dont la croissance est fulgurante auprès des jeunes, peuvent être utilisées pour promouvoir l’antisémitisme, tout comme des applications moins connues comme Telegram.

L’écosystème numérique est un Far West où se croisent informations et désinformations. Shutterstock

Selon un rapport publié en 2022 par les Nations unies, 17 % du contenu TikTok public concernant l’Holocauste le niait ou déformait l’histoire. Il en va de même pour près d’un message Twitter sur cinq sur le sujet et 49 % du contenu sur Telegram.

Si elle peut offrir de nouvelles ressources pédagogiques, l’intelligence artificielle constitue aussi la menace d’une désinformation facile à diffuser et non contrôlée. Par exemple, character AI et Historical Figures Chat vous permettent de chatter avec des personnages historiques, y compris des victimes de l’Holocauste comme Anne Frank ou des responsables de crimes comme Joseph Goebbels, le ministre de la propagande d’Adolf Hitler.

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Ces sites s’accompagnent d’avertissements indiquant que les réponses des personnages peuvent être inventées et que les utilisateurs doivent en vérifier l’exactitude historique, mais on imagine facilement comment les internautes peuvent être trompés par ces dialogues.

Les vidéos « deepfake » sont un autre danger potentiel pour l’IA. Les experts des médias mettent en garde contre le risque de déstabilisation que représente cette « dégradation de la vérité », c’est-à-dire cette absence de distinction entre le vrai et le faux, à mesure que se diffusent ce type de contenu artificiel. Les spécialistes de l’Holocauste se préparent à lutter contre la manipulation par les deepfakes des sources historiques et du matériel pédagogique. On craint particulièrement que les deepfakes soient utilisés pour retravailler et minimiser les témoignages des survivants.

Education aux médias

Une grande partie de mes recherches portent sur les approches contemporaines de l’enseignement de l’Holocauste – par exemple, la nécessité de repenser la transmission l’histoire alors que le nombre de survivants encore capables de témoigner diminue rapidement. S’attaquer à un paysage d’information toxique représente un autre défi fondamental qui nécessite des solutions innovantes.


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Dans un premier temps, les éducateurs peuvent promouvoir l’éducation aux médias, c’est-à-dire les connaissances et les compétences nécessaires pour naviguer et parmi les informations en ligne et les évaluer. Il s’agit de leur apprendre à se demander qui est à l’origine d’une information particulière, quelles sont les preuves fournies, et à enquêter sur les auteurs d’une source inconnue en consultant ce que des sites Web fiables en disent. Cela implique de s’interroger sur l’objectif de la source et de réfléchir à son propre point de vue. Enfin il est important remonter jusqu’à la source ou au contexte d’origine des citations.

L’application de ces compétences dans un cours sur l’Holocauste pourrait se concentrer sur l’identification des stéréotypes implicites et des fausses informations sur lesquelles les sources en ligne s’appuient, et sur l’attention à porter à l’identité de ces sources et à leur objectif. Les cours peuvent également analyser la manière dont les réseaux sociaux permettent le déni de l’Holocauste et étudier les formats courants de l’antisémitisme en ligne, tels que les deepfake videos, les mèmes et les attaques de trolls.

Apprendre à l’ère du numérique

Les spécialistes de l’Holocauste peuvent également tirer parti des nouvelles technologies, au lieu de se contenter de déplorer leurs pièges. Par exemple, longtemps après la mort des survivants, elles permettraient de « converser » avec eux dans les musées et les salles de classe à l’aide de témoignages spécialement enregistrés et de technologies du langage. Ces programmes peuvent faire correspondre les questions d’un visiteur avec les parties pertinentes d’interviews préenregistrées.

Rescapée de la Shoah, Lili Leignel transmet son histoire aux enfants (Brut).

Il existe également des programmes immersifs qui combinent des enregistrements de témoignages de survivants avec des visites en réalité virtuelle de camps de concentration, de villes natales de survivants et d’autres sites historiques comme « The Journey Back » au musée de l’Holocauste de l’Illinois. Dans les entretiens réalisés dans le cadre de mes recherches actuelles, les visiteurs déclarent que ces expériences leur donnent le sentiment d’être émotionnellement engagés avec les survivants.

Explorer leur arbre généalogique, examiner les objets hérités d’aïeux et se transmettre des histoires autour d’un dîner aide souvent les gens à donner un sens à leur identité.

Le même principe s’applique à la société. L’étude du passé permet de comprendre comment les personnes et les événements antérieurs ont façonné les phénomènes présents, y compris l’antisémitisme. Il est important que les jeunes comprennent que l’histoire horrible de l’antisémitisme a commencé avant l’Holocauste. Conduire les élèves à réfléchir sur la façon dont l’indifférence et la collaboration ont alimenté la haine – ou sur la façon dont des gens ordinaires s’y sont opposés – peuvent les inciter à s’exprimer et à s’engager contre montée de l’antisémitisme.

L’enseignement de l’Holocauste n’est pas une entreprise neutre. Comme l’a déclaré le survivant et universitaire Elie Wiesel en recevant le prix Nobel de la paix en 1986, « Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime ».

This article was originally published in English

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