Le chef libéral Justin Trudeau prononce son discours suivant sa victoire, à Montreal, dans la nuit du 21 au 22 octobre. La Presse Canadienne/Paul Chiasson

Comment Justin Trudeau, sensation mondiale, a perdu sa majorité aux élections canadiennes

Le premier ministre sortant, Justin Trudeau, va diriger un gouvernement minoritaire. Avec un pourcentage de voix légèrement inférieur (33,1 pour cent) à son rival conservateur Andrew Scheer (34,4 pour cent), il conserve néanmoins son poste… mais sort affaibli de cette campagne.

La campagne pour la 43 ème législature du Canada avait déjà mis en lumière, à la surprise du monde entier, les difficultés que connaissait Justin Trudeau.

Ce dernier a dû se battre avec acharnement au cours de cette campagne électorale, quatre ans seulement après son ascension fulgurante au pouvoir et son succès d'estime dans le monde entier.

Toutefois, les progressistes canadiens n'ont pas été aussi surpris de voir ce qui est arrivé à celui qu'ils ont propulsé vers ces sommets.

Justin Trudeau pose pour un selfie à son arrivée à l'aéroport Pearson, à Toronto. La Presse Canadienne

L'arrivée de Trudeau au pouvoir, en octobre 2015, a été accueilli avec enthousiasme. Il mettait fin au règne des conservateurs de Stephen Harper.

Trudeau a mené son parti à la victoire, avec un gouvernement majoritaire, en misant sur un électorat qui souhaitait en finir avec un gouvernement conservateur de droite, au pouvoir pendant une décennie.

Le monde a pris note de son arrivée, d'autant plus que le célèbre père de Justin Trudeau, Pierre, avait été porté au pouvoir de la même façon en 1968, au milieu d'une vague qu'on a appelé la Trudeaumanie.

Pierre Elliott Trudeau présentait aussi une plateforme progressiste et, pendant un certain temps, il a joui d'une popularité semblable à celle d'une rock star parmi les Canadiens.

Cette victoire, il y a plus de 50 ans, a jeté les bases d'un régime libéral presque ininterrompu pendant 16 ans. Trudeau père a été l'architecte du multiculturalisme au Canada et c'est lui qui a engagé son pays dans la promotion d'un système international fondé sur des règles de droit.

C'est une vision à laquelle de nombreux Canadiens ont adhéré, mais que les conservateurs de Harper, au pouvoir de 2006 à 2015, ont malmené. De sorte que l'élection de Justin Trudeau a semblé pour plusieurs être une répudiation du programme Harper et un retour à la normale pour le Canada.

Le Canada est de retour

Au début, Trudeau semblait incapable de décevoir. Il ne pouvait pas paraître plus différent que Stephen Harper, considéré par de nombreux Canadiens comme froid et peu charismatique. Jeune, charmant et beau, le message progressiste de Justin Trudeau s'est immédiatement démarqué de celui de son prédécesseur. Ses politiques semblaient le faire tout autant.

Il a d'abord ouvert le Canada à l'arrivée de dizaines de milliers de réfugiés syriens, ce que Harper semblait initialement réticent à faire. Justin Trudeau s'est même rendu à l'aéroport Lester B. Pearson de Toronto pour accueillir certains des premiers réfugiés, en disant : « Vous êtes chez vous. »

Les libéraux de Trudeau ont mis l'accent sur un Canada multiculturel, ouvert aux réfugiés. Cette diversité était également représentée dans leur gouvernement. Le gouvernement Trudeau a inclus un nombre record de députés musulmans. Trudeau est également devenu le premier premier premier ministre canadien à participer à un défilé de la fierté.

Trudeau fait la promotion de l'égalité des genres à Davos, en 2016. La Presse Canadienne

Justin Trudeau s'est présenté en 2015 avec un message pro-environnement, de soutien aux nations autochtones du Canada et de féminisme. Cela comprenait la mise en place tant d'un programme de politique étrangère féministe que d'aide internationale féministe. Lorsqu'on lui a demandé pourquoi il avait établi la parité entre les sexes dans son premier cabinet, il a répliqué : « Parce que nous sommes en 2015. »

Son gouvernement a légalisé la vente du cannabis et a aboli les nombreuses restrictions que Stephen Harper imposait aux scientifiques. Il a augmenté les quotas d'immigration et réaffirmé l'appui du Canada aux institutions multilatérales et au droit international. Cela semblait être un retour à la forme pour le Canada sur la scène internationale. Justin Trudeau l'a souligné en disant : « Le Canada est de retour. »

Justin Trudeau sur la couverture du magazine Rolling Stone en août 2017. Rolling Stone

Les Canadiens semblaient en grande partie satisfaits de son leadership et son gouvernement se classait en tête des sondages. Sa popularité a monté en flèche tant au pays qu'à l'étranger avec l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2016.

Pour les libéraux du monde entier, Trudeau semblait représenter tout ce que le nouveau président américain n'était pas. En peu de temps, le premier ministre canadien est devenu un symbole mondial dans la lutte contre la montée de l'autoritarisme, du populisme et du nationalisme blanc.

Questions de politique étrangère

Alors que s'est-il passé ? Pourquoi Justin Trudeau a-t-il dû se battre pour sa survie politique lors de cette élection contre les conservateurs et le NPD à l'échelle du pays, et le Bloc Québécois au Québec ?

Le leader du NPD Jameet Singh fait campagne. Instagram

Comme c'est souvent le cas au Canada, la question du Moyen-Orient a mis à mal le progressisme d'un élu, dans ce cas, de Justin Trudeau.

Être progressiste au Canada inclut souvent un soutien aux droits des Palestiniens. L'approche de Stephen Harper sur cette question était très pro-israélienne. Elle comprenait une répression des défenseurs canadiens des droits des Palestiniens.

Bien que les libéraux de Trudeau aient réinvesti les fonds que les conservateurs de Harper ont retirés aux réfugiés palestiniens, les progressistes ont rapidement vu comment le premier ministre et son gouvernement faisaient tout pour attaquer les Canadiens qui défendaient les droits des Palestiniens. Cela s'est accompagné d'un solide appui diplomatique aux politiques de droite de Benjamin Netanyahou, l'antithèse de tout ce que Trudeau était censé représenter.

Dans toutes les régions, la politique étrangère libérale semblait sortir de l'agenda de Stephen Harper. Le Canada a participé à une campagne visant à forcer un changement de régime au Venezuela, riche en pétrole et approuvé des ventes d'armes records à un transgresseur notoire des droits de la personne, l'Arabie saoudite, dans sa guerre brutale au Yémen.

Même la politique étrangère féministe de Trudeau semblait creuse.

Quel bien cela a-t-il apporté aux femmes yéménites dont les communautés sont en train d'être détruites avec des armes canadiennes, aux Palestiniennes abattues pour avoir protesté contre le blocus de Gaza ou aux femmes vénézuéliennes appauvries par un blocus économique soutenu par le Canada ?

La mort d'une marque

De son retrait rapide d'une promesse électorale visant à établir une représentation proportionnelle à sa fascination étrange pour les déguisements fantaisistes et ses inquiétudes au sujet de sa réelle sincérité vis-à-vis du progressisme, des questions se sont posées sur Justin Trudeau au Canada.

Deux événements particuliers, cependant, ont constitué un point tournant.

Il y a d'abord eu l'achat par son gouvernement (pour 4,5 milliards de dollars) du pipeline Trans Mountain de la société américaine Kinder Morgan. Une décision très impopulaire auprès des environnementalistes et des communautés des Premières nations qu'il allait traverser. Cela a soulevé de sérieuses questions quant à l'engagement de Trudeau à lutter contre les changements climatiques et à promouvoir l'autonomie des peuples autochtones.


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Des manifestants contre le pipeline, dont la chef du Parti Vert Elizabeth May, en 2018. La Presse Canadienne/Darryl Dyck

Par ailleurs, son gouvernement a tenté de faire cesser les poursuites criminelles contre la firme montréalaise SNC-Lavalin embourbé dans un scandale de corruption à l'étranger. Cela a mené à la démission du cabinet de Jody Wilson-Raybould, la première ministre de la Justice autochtone du Canada.

Elle s'est plainte d'avoir fait l'objet de pressions pour qu'on l'incite à envisager un Accord de poursuite différée pour SNC-Lavalin. En guise de solidarité, une autre éminente femme ministre du cabinet Trudeau, Jane Philpott, a démissioné.

Toutes deux ont ensuite été chassées du caucus libéral. Le scandale a soulevé des questions tant sur l'engagement de Trudeau envers la bonne gouvernance d'entreprise, que sur l'autonomie des femmes et le leadership autochtone.


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Enfin, la publication de photos d'un jeune Trudeau au visage noirci, lors d'une fête déguisée, a également été choquante pour certains électeurs progressistes. Les photos -car il y a eu plusieurs incidents- ont terni son image, tant au pays qu'à l'étranger.

Les progressistes regardent ailleurs

Le Canada est un pays diversifié avec un électorat qui l'est tout autant. De nombreux électeurs appuient toujours Trudeau et on le voit lors de ces élections. Une intervention dans la campagne de l'ancien président américain Barack Obama en faveur de Justin Trudeau nous rappelle également ce que ce dernier symbolise aux yeux de nombreux libéraux dans le monde.

Il a été incapable de s'attaquer véritablement aux inégalités structurelles, qui s'inscrivent dans la tendance à la fracturation du paysage politique dans presque toutes les autres démocraties libérales. L'administration d'Obama en a également souffert.


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Le fait d'avoir un nom de famille et des antécédents qui symbolisent le privilège, dans un monde où les inégalités et le népotisme sont devenus très d'actualité, n'a pas aidé Justin Trudeau.

Insatisfaits de leur premier ministre, les électeurs progressistes du Canada, de même que ceux du Québec, se sont tournés vers d'autres partis, soit le NPD et les Verts. Au Québec, un Bloc québécois que l'on croyait moribond avant le début de la campagne a particulièrement profité des faux pas de Trudeau en matière d'environnement.

Alors que s'est-il passé ?

Trudeau s'est égaré en perdant la base progressiste qui l'a propulsé au sommet en 2015.

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This article was originally published in English