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Comment les touristes LGBT+ se cachent pour mieux voyager

Avant le Covid-19, le marché mondial du tourisme gay générait plus de 218 milliards de dollars américains par an. Shutterstock

C’est officiel : l’Union européenne s’ouvre aux voyages cet été. En dépit des restrictions de quarantaine et des certificats de vaccination, la réouverture des frontières apparaît comme une bonne nouvelle, en particulier pour les communautés LGBTQ+ (lesbienne, gay, bi, trans, et autres) qui ont été confrontées à plus de difficultés que le reste de la population pendant la pandémie de Covid-19.

Ces dernières années, ce tourisme a connu un réel essor. Avant le Covid-19, le marché générait au niveau mondial plus de 218 milliards de dollars américains par an. Devenus un segment à part entière, les voyageurs LGBTQ+, et plus particulièrement les hommes homosexuels, voyagent plus fréquemment et affichent des habitudes de dépenses supérieures à la moyenne.

Carte des pays qui criminalisent les personnes LGBT+. Humandignitytrust.org

Pourtant, le tourisme et la planification des voyages restent un processus ardu pour les voyageurs gays. En 2021, quelque 71 pays criminalisent les activités sexuelles entre personnes de même sexe et, dans 11 pays, ces actes sont passibles de la peine de mort. Même parmi les pays les plus progressistes, les crimes de haine et les violences contre les homosexuels ne sont pas rares. Confrontés à une discrimination généralisée, les voyageurs homosexuels continuent de faire face à la sécurité et à l’inégalité.

Utopie « post-gay »

Marqués par des perceptions normalisées des modes de vie gays, l’adoration de la masculinité hégémonique et le déclin de l’engagement communautaire, les discours « post-gay » supposent que la stigmatisation de la communauté gay appartient désormais au passé.

Certains de ces points focaux sont attribués aux succès de la politique gay. Bon nombre des libertés dont jouit aujourd’hui une grande partie du monde occidental ont été longtemps combattues sur les marches des palais de justice, que ce soit pour le droit au mariage ou contre les discriminations professionnelles.

Pourtant, loin d’une utopie « post-gay », une étude récente (à paraître) que nous avons menée révèle que la discrimination à l’encontre de la communauté gay n’a pas disparu, mais qu’elle est au contraire devenue plus insidieuse.

D’ailleurs, si la sécurité a toujours été un problème pour les voyageurs LGBTQ+, cet aspect ne suffit plus à dissuader les hommes gays de voyager. Ainsi, de nombreux voyageurs rejettent l’idée que la culture ou la législation d’un pays puisse influer sur leur choix de destination, comme en témoigne un répondant :

« J’ai choisi une destination qui n’était pas forcément “gay-friendly”, mais ça ne m’a pas empêché d’y aller en vacances… Je ne comprends pas vraiment le concept de tourisme LGBT parce que… on est tous pareils. Gay ou hétéro, pour moi, c’est exactement la même chose ».

Dans ces destinations, les hommes s’adaptent en minimisant des caractéristiques et des comportements spécifiques stigmatisés via des processus de conformité hétéronormative. Un interviewé le reconnaît :

« Quand je voyage en couple, j’évite de prendre mon partenaire par la main ou de l’embrasser en public, ou d’avoir un geste d’affection un peu trop fort. Si je peux me taire, c’est mieux. En ce qui concerne les vêtements, j’essaie de faire attention car on ne sait pas comment ils vont réagir ».

Ce témoignage montre combien les attentes hétéronormatives sont devenues ancrées. Elles s’étendent au-delà des manifestations physiques pour inclure les dimensions comportementales les plus subtiles de l’identité d’une personne : les gestes des mains, la façon de marcher, une tenue, un look.

À destination, les couples adaptent leurs comportements, en décidant par exemple de ne plus se tenir par la main. Shutterstock

Les moindres éléments d’information peuvent envoyer un mauvais signal, souligne un voyageur :

« Si vous regardez quelqu’un de travers ou si vous observez un détail qui vous plaît chez une personne, cela peut être très mal interprété ».

Cette anxiété omniprésente à l’idée de « s’intégrer » illustre une autre forme de préjugés auxquels les homosexuels sont de plus en plus exposés, qui ne proviennent non pas de la culture hétéro-dominante, mais de la communauté gay elle-même.

« Type gay idéal »

Ces fractions et divisions sont attisées par la montée du « néo-tribalisme », popularisé par des plates-formes de rencontre telles que Grindr. Les hommes gays sont désormais de plus en plus appelés à s’identifier à des stéréotypes physiques :

« Vous pouvez cocher une case, et ils appellent ça des “tribus” dont vous faites partie, ou autre. Je m’identifierais à quoi ? Jock (stéréotype de l’athlète en Amérique du Nord), Muscle (musclé), Daddy (à la recherche de partenaires plus jeunes), Bear (poilu), Butch Queen (drag queen au look masculin) ? ».

Cela donne lieu à l’émergence d’une élite sociale « homonormative » fondée presque entièrement sur le physique. On convoite des expressions banalisées d’un corps hyper-masculin et un engouement pour les muscles. Les fêtes, qui en sont venues à dominer l’espace du tourisme gay, ponctuent notamment l’importance de ce « type gay idéal ».

Or, tout cela entraîne d’autres formes de discriminations, en particulier pour ceux qui n’incarnent pas ces marqueurs de statut. Les personnes obèses, efféminés et les non-Blancs peuvent ainsi revenir déçues de leur voyage :

« En tant que personne de couleur, je me suis aussi sentie un peu négligée. Le fait de ne pas être super musclé, ou blanc, ou autre, a eu un effet, je pense, sur ma confiance générale. J’ai réalisé que la culture gay n’était pas inclusive. Au contraire, c’est très exclusif ».

Cette exclusion peut même entraîner une augmentation de la toxicomanie, une surconsommation d’alcool, voire des comportements sexuels à risque.

Dans les fêtes, les hommes gays sont désormais de plus en plus appelés à s’identifier à des stéréotypes physiques comme le corps musclé. Shutterstock

Pour expliquer les stéréotypes négatifs au sein de la communauté gay, certains s’en prennent aux offres dédiées spécifiquement aux LGBTQ+. La critique s’articule autour des bars gays, des soirées dédiées ou encore des plates-formes de location communautaire comme MisterB&B. Un répondant reprend même dans sa critique des arguments selon lesquelles les homosexuels sont en quelque sorte responsables de l’effondrement des valeurs traditionnelles et de la moralité sexuelle :

« Ce que l’on trouve dans les bars et quartiers gays, c’est de la débauche, des gens qui sont là pour s’amuser, du tourisme sexuel, des soirées décalées. Je ne juge pas, mais ce n’est pas ma façon de vivre ».

Avec l’attrait des sensibilités « post-gay », au milieu des brochures de voyage sur papier glacé et des clichés Instagram de rêve, il est facile de se perdre dans l’illusion que la lutte pour les droits des homosexuels touche enfin à sa fin. Mais ne vous y trompez pas, il s’agit bien d’un fantasme.

Ce qui a changé, ce sont les origines de la discrimination – un processus désormais très individualisé. Les fragmentations et les stigmatisations au sein de la communauté gay renforcent mutuellement celles qui proviennent de l’extérieur.

Derrière le mythe d’une société « post-gay », les voyageurs gays masquent toujours volontairement leurs différences par rapport à une culture hétéro-dominante et se conforment également de plus en plus aux attentes homonormatives. La lutte pour l’acceptation sociale est donc loin d’être terminée, même si les interdictions de voyager le sont.


Florian Maurice, ancien étudiant en master à l’ICN Business school, a participé à la rédaction de cet article.

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