Complotisme et « gilets jaunes » : « Il y a que les riches qui sont au courant… »

L'une des statues de la place de la République à Paris a le visage à demi dissimulé par un drapeau européen. Manifestation du 4 février 2019. JOEL SAGET / AFP

Un samedi soir de septembre 2016 dans un camping de la région Hauts-de-France. Malgré le froid, nous sommes encore sur la terrasse en bois accolée au mobile-home de Danny et Vanessa, lui en déplacement sur un chantier, elle venue l’accompagner avec leur petite fille. Christopher et Audrey, campeurs saisonniers, habitent près de là. Lui travaille comme agent de maintenance dans la région. Elle est sans profession depuis la naissance de leurs enfants. On boit quelques bières en attendant les saucisses qui grillent sur le barbecue. Christopher me charrie parce que je n’arrive pas à les décapsuler avec un briquet.

La conversation bat son plein. Gouailleur, Danny nous lance : « Sinon, une solution, c’est de m’élire président ? » « Et qu’est-ce que tu ferais ? », lui rétorque Christopher. Danny s’imagine réunir différents corps de métier pour leur demander ce dont ils auraient besoin.

« Ou un truc tout bête. Demain, si je suis président, je dis : “Je supprime la CAF à tous les branle-que-dalle ”. Comme ça, il va y avoir une révolution. »

Christopher, lui, parle de beaucoup d’amis proches « des Arabes, des blancs, des Chinois » qui n’attendent qu’une chose : « le déclic pour déjà bouger, manifester, faire le bordel. »

Je lui demande de préciser :

« Peut-être plus de choses au niveau de l’État […] faire quelque chose pour les citoyens. »

Il s’inquiète du déclenchement d’une guerre civile, peut-être même d’une guerre de religion en France. On parle aussi du carburant suite aux blocages des raffineries quelques mois auparavant. Un peu plus tard dans la soirée, Vanessa me parle du film apocalyptique 2012 :

« Qui te dit qu’ils sont pas en train de construire des trucs pour le jour où la terre sera bousillée pour aller dans l’espace ? Parce que dans 2012, il y a que les riches qui sont au courant. Le petit peuple, il sait pas. »

Le film 2012 de Roland Emmerich est sorti en 2009.

Elle s’interroge. Peut-être que des attentats terroristes sont cachés au grand public en France depuis plus de dix ans ?

« Si ça se trouve… mais on en parle pas ».

Plus tard encore, Christopher me demande :

« Tu penses qu’il va se passer quelque chose en France par rapport aux élections ? »

Je réfléchis. Le ton de Christopher se fait grave :

« Est-ce que tu penses qu’il va se passer quelque chose de très grave ? »

Danny essaye de deviner : « Un attentat ? » Christopher le reprend.

« Non, bien pire que ça. Il va se passer quelque chose. En Allemagne et aux États-Unis, les gouvernements ont demandé au peuple de faire des provisions. »

Danny en a entendu parler et confirme. Christopher insiste auprès de moi.

« Toi, vu que c’est un peu ton truc avec l’école, est-ce que tu peux me répondre ? C’est quand même bizarre… »

Donner du sens à un ordre social inquiétant

Ces extraits de conversation sont issus de mon carnet de terrain rédigé lors d’une observation ethnographique, menée à l’été 2016, dans le cadre de ma thèse sur les rapports au politique, dans un camping fréquenté par des milieux populaires.

Un petit nombre de ces campeurs ont pu discuter avec moi à l’époque de « théories du complot » et également afficher par la suite tant leur adhésion que leur participation active au mouvement des « gilets jaunes » sur les réseaux sociaux.

Bien qu’antérieurs au mouvement des « gilets jaunes », ces propos font écho, à bien des égards, à ce qui s’y joue actuellement : inquiétude autour de l’essence, expression d’un « ras-le-bol » mais aussi plus largement remise en cause du fonctionnement de l’État, de la démocratie représentative ou encore des mécanismes de redistribution jugée injuste, ou insuffisante.

Ils font aussi également ponctuellement écho à des « théories du complot » dont certains campeurs ont pu parfois me faire part au cours de mon terrain de recherche à d’autres moments.

Nombre d’interlocuteurs de l’auteur se sont mobilisés dans le mouvement « gilets jaunes ». Ici, au Mans, un groupe fait une pause, le 17 novembre 2018. Jean‑François Monier/AFP

Affinités supposées avec des théories complotistes

Danger des vaccins cachés par le gouvernement, silence coupable de l’exécutif sur le réel déroulement des attentats terroristes, élections présidentielles truquées en France : ces théories complotistes aux explications totales et englobantes, loin d’être un marqueur politique univoque, sont souvent présentées par les travaux inspirés de la psychologie sociale comme une manière symbolique et complexe de donner du sens à un ordre social inquiétant et que l’on cherche à comprendre.

Dès le début du mouvement et sans discontinuer depuis, certains commentateurs médiatiques ou issus du monde universitaire ont ainsi pu insister sur des affinités supposées entre ce mouvement et la propagation de théories du complot en mobilisant tout à la fois des propos tenus par certaines de ces figures médiatiques et des publications sur des groupes Facebook de « gilets jaunes ».

Un tout récent sondage commandé par la fondation Jean‑Jaurès et Conspiracy Watch – aux interprétations par ailleurs contestées – soutient même que plus de 40 % des « gilets jaunes » seraient résolument complotistes.

Si certaines de ces publications contestent ou nuancent l’association mécanique entre les « gilets jaunes » et la diffusion de théories du complot, d’autres – sous un jour misérabiliste voire dénonciateur – s’inscrivent dans un usage « repoussoir » du complotisme.

Discrédit des classes populaires

Pour celles-ci, l’évocation du complot discréditerait ce mouvement en l’associant notamment à l’extrême droite et s’accompagne d’un procès en incompétence proche des suspicions routinières d’autoritarisme prêtées aux classes populaires.

Ainsi, une publication de cette même Fondation Jean‑Jaurès fustige « l’impressionnante absence de culture citoyenne et politique pour qui prétend représenter ‟ le peuple “ » d’Éric Drouet, une des figures de ce mouvement.

Cette même publication soutient, par ailleurs, que cette « perméabilité aux théories complotistes » aurait la conséquence suivante : « Si, individuellement, les [gilets jaunes] ne viennent pas tous de l’extrême droite, ils s’y dirigent collectivement. »

Pourtant, comme le rappelle Le Monde, les thématiques portées par les partis d’extrême droite ne sont que peu ou pas abordées parmi les publications les plus partagées sur les groupes Facebook de « gilets jaunes ».

Quelles données ?

Ces discours présentant les mobilisations des « gilets jaunes » comme particulièrement sensibles aux théories du complot en tout genre s’accordent avant tout sur le terrain des méthodes.

Ceux-ci ne s’appuient, en grande partie, que sur des données empiriques tirées des réseaux sociaux et ne confrontent pas leurs analyses à d’autres formes d’observations menées sur des carrefours bloqués, lors de manifestations, de réunions ou auprès de « gilets jaunes » hors des mobilisations.

Surtout, ces interprétations interrogent peu ou prou les formes d’adhésion aux théories du complot lorsqu’elles sont soulevées. Sans ignorer la diffusion de théories complotistes par et parmi certains « gilets jaunes » (tout comme par ailleurs au sein de la haute bourgeoisie ou d’institutions étatiques), la mobilisation des travaux sur la sociologie de la rumeur ou sur l’histoire des croyances permet de jeter un autre regard sur la question des croyances au complot, notamment en milieu populaire.

La diffusion des théories complotistes existent aussi bien parmi les classes populaires que celles issues de la haute bourgeoisie. Uhmus/Flickr, CC BY

Le complot comme une activité sociale

Comprendre la diffusion de théories du complot nécessite de se départir d’une conception de la croyance (au complot) comme un stock de savoirs que l’on possède et auquel on adhère (et les signes disqualifiant d’une paranoïa ou d’une incompétence).

Ma propre observation de la diffusion de théories du complot au sein de certains milieux populaires, bien que diachronique par rapport au mouvement actuel des « gilets jaunes », souligne ainsi que l’évocation de complots se comprend d’autant mieux comme une activité sociale, ajustable selon les contextes d’énonciation et souvent bien éloignée de la question de leur véracité.

Pour reprendre la formule de l’historien de l’antiquité Paul Veyne,

« Les gens croient et ne croient pas à leurs mythes : ils y croient, mais ils s’en servent et ils cessent d’y croire là où ils n’y ont plus d’intérêt. »

Au-delà d’une interprétation restrictive du complot comme un mode de compréhension du monde, porter l’attention sur les contextes sociaux de l’évocation de telles théories permet d’éclairer différemment cette pratique sociale.

La rumeur comme mode d’énonciation

Les quelques campeurs à m’avoir fait part de ces « théories du complot » l’ont fait, la plupart du temps, selon des règles d’énonciation propres à la rumeur. Comme le rappelle le professeur de science politique Philippe Aldrin, les récits de rumeurs se démarquent par une révélation scandaleuse mais présentent surtout « une véracité encore incertaine ou douteuse ». Ici, les nombreuses précautions énonciatives (« Si ça se trouve »), des formulations sur le mode interrogatif (« Est-ce que tu penses […] ? », « Qu’est-ce qui te dit que […] ? ») ou du sous-entendu (« quelque chose de très grave ») soulignent la prudence initiale réservée à ces échanges, loin des contextes d’énonciation sur les réseaux sociaux.

En effet, l’expression de tels discours n’est pas exempte de coûts symboliques et peut faire l’objet de conflits et d’oppositions parmi les enquêté·e·s que j’ai pu rencontrer, notamment quant à savoir si ces propos sont suffisamment respectables.

À l’image de Didier, un chef d’équipe tireur de câble qui, commentant en entretien les propos de sa compagne sur la possible existence de formes de vie extra-terrestres cachées par le gouvernement, me précise, entre la gêne et l’amusement :

« Là, tu marques qu’on est bourrés. »

À prendre au pied de la lettre l’évocation de théories complotistes comme un acte de foi, le risque est de projeter sur ces discours notre propre croyance légitime qu’ils y croient.

En fait, ces rumeurs colportées parmi les campeurs que j’ai rencontrés permettent également de mettre en lumière un même rapport défiant aux institutions politiques. Les théories du complot que j’ai pu recueillir ont en effet en commun une représentation d’une puissance étatique indéchiffrable, parfois inquiétante et marquée par le secret. D’abord prudente, l’évocation du complot peut se faire plus explicite une fois (r)assuré du fait que tous les participants partagent cette même critique d’un État, et de ses représentants, pour le moins cachottiers.

« Les présidents, les machins, ils disent ce qu’ils veulent. Mais c’est jamais comme ça. »

« C’est comme Coluche »

Ainsi, quelques semaines avant le repas relaté plus haut, au boulodrome du camping lors d’une partie de pétanque, Danny parle subrepticement de la mort de Coluche :

« Bah, de toute façon, c’est comme Coluche. Il est mort fauché par un camion… »

Christopher lui rétorque, avec un air entendu : « C’est clair… » La seule approbation de l’ironie implicite autour du décès de Coluche (et du sous-entendu qu’il aurait été secrètement assassiné) participe d’une parole plus libre par la suite sur des enjeux politiques davantage controversés ou pouvant être jugés incongrus.

La rumeur opère ici comme une pratique sociale cohésive permettant d’éprouver à peu de frais les sensibilités politiques des autres campeurs et ce qu’il est permis de partager par la suite ou non quant à son propre rapport défiant à l’État (« Le gouvernement, il nous cache des choses »).

Justifier ses petits arrangements

Comme étudié à propos des « croyances de l’action publique locale », la rumeur sert aussi bien davantage de mise en récit et de justifications de pratiques (comme de petits arrangements aux guichets de l’État social) que comme savoir mobilisable afin de se positionner sur la scène partisane.

Ainsi, les rumeurs selon laquelle l’État serait sur le point « d’imposer l’accueil de migrants aux célibataires » dont me fait part un campeur lors de notre entrevue ou encore celles voulant que « les femmes voilées soient reçues en priorité par Pôle emploi » s’accompagnent de l’aveu et de la justification d’un rapport parfois stratège à l’État social.

« [À la CAF], faut être malin »

« La prochaine fois que je vais à Pôle emploi, je vais mythoner ».

La croyance s’apparente ici surtout à une ressource pour justifier de ses pratiques en soulignant l’absurdité ou l’iniquité de règles à contourner pour mieux faire valoir ses droits.

Ceux à qui « on ne la fait pas »

Ce bref détour par le camping ambitionne d’interroger les statuts et les rôles des croyances dans la diffusion des thèses complotistes, notamment en milieu populaire. A interpréter l’évocation du complot comme la seule marque du discrédit et de l’incompétence politique, ne s’empêche-t-on pas d’entendre et de (se) confronter (à) des revendications parfois hétérogènes de ce mouvement, mais portées centralement par des exigences de démocratie et de justice sociale ?

Ne peut-on pas plutôt y lire aussi une forme « d’aristocratisme de paria » de la politique.

Colporter une théorie du complot, certes incertaine, peut aussi se comprendre comme une présentation de soi parmi les rares « à qui on ne la fait pas » ; à la manière du personnage du film 2012 dont parle Vanessa :

« Dans le film, il y a qu’un illuminé que personne ne voulait croire ! Et les autres, ils ont fini crevés dans des trous. »

Cette recherche de distinction « dominée » est ainsi vouée à tout le moins à « produire des effets paradoxaux ». Car la mise en scène de son incrédulité en matière politique peut avoir pour effet d’alimenter des discours publics discréditant des croyances coupables. À ne pas vouloir « se laisser endormir », on risque de se faire taire.