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Un macaque
Une jeune femelle macaque handicapée nommée Monmo au Centre des singes d'Awajishima au Japon. Sarah E. Turner, Fourni par l'auteur

Contre toute attente, des macaques japonais handicapés survivent en adaptant leur comportement et grâce au soutien de leurs proches

Nina est un macaque japonais, une espèce de singe à la face rouge qu’on voit souvent au milieu de sources d’eau chaude au Japon. Nina vit en liberté dans la forêt, mais presque chaque jour, elle se rend au centre des singes d’Awajishima afin de profiter de la nourriture distribuée aux singes par le personnel de l’endroit.

Nina est née sans mains, chose qui n’est pas rare chez ce groupe de macaques. Bien que personne ne sache exactement ce qui provoque cette malformation des membres et des doigts, de nombreux scientifiques ont émis l’hypothèse d’un lien avec des pesticides ou d’autres contaminants présents dans l’environnement.

Nina doit sa survie à une combinaison de facteurs : sa capacité à modifier son comportement pour compenser ses déficiences physiques, les soins attentifs que lui a procurés sa mère quand elle était toute petite et le fait de vivre dans un groupe de singes qui la traitent de la même manière que ses congénères sans handicap.

un bébé et un macaque plus âgé sur un sentier au Centre des singes d’Awajishima
Nina, un macaque japonais juvénile du centre des singes d’Awajishima, assise avec un juvénile plus âgé. (Brogan M. Stewart)

Au fil des ans, nous avons passé de nombreuses heures à observer Nina et d’autres singes — handicapés ou non —, dans leurs activités de tous les jours, pendant qu’ils se déplaçaient en forêt, qu’ils socialisaient entre eux ou qu’ils trouvaient des manières inédites d’adapter leur comportement pour compenser leurs déficiences physiques.

Les handicaps font partie de la vie pour les humains, puisqu’au moins 16 % de la population présente une forme ou une autre d’incapacité. Or, nous avons constaté, au cours de nos recherches à Awajishima, que dans l’esprit de bien des gens, un animal handicapé a peu de chances de survie. Pourtant, Nina et les autres macaques handicapés de son groupe sont en mesure de survivre et de se reproduire, et ils sont loin d’être les seuls primates à y parvenir sur la planète.

Handicaps chez les primates

Dans une revue de la littérature sur les primates non humains et les handicaps récemment publiée dans l’American Journal of Primatology, nous avons relevé que les handicaps physiques sont plus fréquents chez les primates sauvages et vivant en liberté que la plupart des gens ne le pensent.

Nous avons trouvé 114 articles publiés au sujet des primates handicapés, sans compter toutes les observations occasionnelles et les notes de terrain qui n’ont pas été publiées dans la documentation scientifique. Ces articles portaient sur 37 espèces de primates non humains (singes, grands singes et lémuriens) étudiés dans 70 sites différents, 38 de ceux-ci étant l’habitat d’animaux sauvages vivant en liberté.

groupe de singes au milieu d’un sentier, trois d’entre eux s’épouillant
Des singes, dont certains handicapés, socialisent et s’épouillentau centre des singes d’Awajishima, au Japon. (Sarah E. Turner)

À l’image de celui de Nina, environ 45 % des handicaps observés étaient présents à la naissance, alors que 24 % faisaient suite à des blessures et qu’une proportion similaire résultait d’un problème de santé ou d’une maladie.

La souplesse ou plasticité comportementale (soit la capacité à modifier ses activités et ses gestes dans des circonstances précises), l’adoption de nouveaux comportements et les soins maternels supplémentaires ressortent des travaux étudiés.

On dénombre 70 articles qui décrivent comment les primates font preuve de souplesse comportementale et d’innovation pour pallier leurs déficiences physiques ou qui donnent des exemples de mères capables de répondre aux besoins de leurs petits atteints de handicap. Il arrive également que des membres de la famille ou du groupe apportent leur soutien.

Dans l’ensemble, on trouve peu de preuves de sélection sociale à l’encontre des primates handicapés. En fait, il y a de nombreux exemples de traitement indifférencié de ces individus et quelques cas de soins prodigués en raison d’un handicap.

Certains des handicaps des primates trouvent leur origine chez l’humain

Ayant déjà étudié les singes handicapés, nous n’avons pas été surpris par la souplesse comportementale dont ces articles font état. Nous avons toutefois été étonnés de lire qu’un grand nombre des handicaps découlaient d’activités humaines.

De nombreuses activités humaines peuvent entraîner directement ou indirectement des invalidités à long terme chez nos plus proches parents animaux. Sur l’ensemble des handicaps recensés chez les primates, 60 % sont liés à des causes anthropiques.

Il s’agit notamment de blessures causées par des collets ; d’accidents de la route ou d’électrocutions chez le babouin sud-africain et l’alouate d’Amérique du Sud ; et des effets des maladies transmises entre les primates humains et non humains.

Un singe à la main difforme au premier plan et d’autres singes à l’arrière-plan
Un jeune macaque handicapé en compagnie de sa mère au centre des singes d’Awajishima, au Japon. (Sarah E. Turner)

Pression humaine, menaces croissantes

Alors que la majorité des primates non humains voient leur population décliner ou sont menacés d’extinction, ce lien entre les activités humaines et les handicaps physiques de certains primates est un rappel tragique des conséquences des activités humaines sur les autres formes de vie sur Terre.

Partout où on les trouve sur la planète — sous les tropiques et jusqu’au nord du Japon —, les primates non humains sont confrontés à des menaces grandissantes résultant des pressions exercées par l’humain. À mesure que les humains convertissent forêts et terres vierges en zones agricoles ou urbaines, la perte d’habitat pousse de nombreuses espèces de primates vers l’extinction.

Ces pressions sont accentuées par l’extraction des ressources (souvent afin de répondre à la demande de pays situés plus au nord), la chasse, le commerce d’animaux exotiques et les maladies. Par ailleurs, les changements climatiques laissent eux aussi présager d’importants bouleversements. En fait, il y a lieu de se demander si même les individus et les espèces qui font preuve du plus de souplesse, d’intelligence, de compassion et d’innovation seront en mesure de composer avec l’ampleur et la diversité de ces changements et pressions.

Les primates atteints de déficience physique ou de handicap trouvent souvent des moyens de modifier leur comportement pour pallier ces incapacités, survivre et se reproduire.

En exposant un aspect important du comportement des primates non humains, Nina et ses amis nous fournissent un modèle pour examiner la capacité des primates non humains à adapter leur comportement. Notre recherche souligne également le rôle essentiel joué par les humains dans l’avenir de nos plus proches parents animaux.

This article was originally published in English

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