Des vacanciers s'agglutinent sur la plage de Destin, en Floride, le 18 mars. Le bureau du shérif du comté avait annoncé qu'il appliquerait le décret émis par le gouvernement pour limiter les rassemblements à un maximum de 10 personnes sur les plages publiques, mais qu'ils chercheront à obtenir une conformité volontaire plutôt qu'une application plus stricte. Devon Ravine/Northwest Florida Daily News via AP

Coronavirus : pourquoi certains sont irresponsables et d’autres pas ?

Tout récemment, c’est avec stupeur qu’on a vu un grand nombre de personnes ignorer les conseils des gouvernements de nombreux pays occidentaux, en envahissant les marchés, les parcs urbains, les parcs nationaux et les plages pour profiter du soleil.

À chacune de ses apparitions publiques, le premier ministre Justin Trudeau hausse le ton contre ces réfractaires à la distanciation sociale. À cela s’ajoute une autre menace de santé publique : les voyageurs canadiens qui ne s’isolent pas à leur retour au pays. « Certains ne semblent pas prendre nos recommandations au sérieux. C’est non seulement décevant, c’est dangereux », a-t-il dit.

La progression du Covid-19 a déclenché une mission de « responsabilisation » à grande échelle. Cela signifie que les dirigeants politiques, les spécialistes de la santé, des voisins, des êtres chers et même des vedettes nous ont demandé d’agir de façon responsable pour ralentir la propagation du virus et minimiser les effets préjudiciables de la pandémie.

Les comportements irresponsables et égoïstes observés dans le monde, de la Floride à Hongkong, ont suscité beaucoup de colère. Pourquoi certaines personnes se soustraient-elles à leur responsabilité en cette période difficile ? Et d’une manière générale, peut-on compter sur les gens et s’attendre à ce qu’ils fassent des choix responsables ?

Un panneau avertit les gens de se tenir à au moins 2 mètres les uns des autres en raison des inquiétudes concernant la propagation du coronavirus, à Vancouver, le 25 mars. La Presse Canadienne/Darryl Dyck

Je fais de la recherche sur la responsabilisation des consommateurs, ce qui veut dire que j’étudie la façon dont ils viennent à assumer (ou à rejeter) la responsabilité des conséquences de leurs actes. J’observe notamment l’effet des opinions culturellement prévalentes sur les problèmes sociaux, et les réactions émotionnelles à ces derniers, sur la responsabilisation des consommateurs, ainsi que la manière dont les consommateurs peuvent être motivés à accepter des responsabilités. Mon travail m’a donné l’idée d’observer les développements actuels du Covid-19 selon ce point de vue.

Au Danemark, où je réside, la reine a lancé un cri du cœur à la nation, en soulignant que pour briser la chaîne de contamination, il faut « tous se comporter de façon raisonnable », et en déplorant que certains continuent à se comporter de façon irresponsable. On n’avait pas eu de tel discours de crise depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Comme beaucoup de gens, la reine Marguerite est préoccupée par les actes irréfléchis et irresponsables de certaines personnes.

Comportement irresponsable

La fête, le stockage de produits de première nécessité, les achats dictés par la panique et « la fuite » dans les zones rurales sont des comportements largement critiqués dans les médias et les réseaux sociaux. Ces exemples montrent certaines des difficultés auxquelles les gouvernements se heurtent en demandant au public de se montrer responsable.

En tant que consommateurs, on nous dit qu’il ne faut pas paniquer, que le cours de la vie demeure inchangé et qu’on ne manquera pas de produits essentiels.

En tant que citoyens responsables, on nous déclare que notre vie doit radicalement changer, que nos vieilles habitudes nous mettent en danger nous, ainsi que les personnes vulnérables. Comme le dit la chanteuse Billie Eilish, « responsabilisatrice » autoproclamée, dans une formule sage, quoique paradoxale : « Ne paniquez pas, mais ne soyez pas stupides ».

Pendant la semaine de relâche, les jeunes qui faisaient la fête dans les rues et sur les plages de Miami ont excellé dans la partie « ne paniquez pas », mais n’ont malheureusement pas bien saisi l’aspect distanciation sociale. Les personnes jeunes et en bonne santé ne se sentent pas concernées par les dangers de le Covid-19, dont on estime communément qu’elle ne menace que les gens âgés et fragiles.

Pire, la probabilité qu’on ne fasse que freiner la propagation du virus plutôt que de l’éradiquer a un effet dissuasif, aggravé par l’absence de communication convaincante, du moins jusqu’ici, sur la valeur critique du ralentissement de la contagion.

Bien qu’on l’envisage généralement en termes de « sensibilisation » du public et de diffusion des connaissances des experts, la responsabilisation est tout autant une question d’émotion que de raison. Les émotions telles que l’espoir, la honte et la fierté jouent un rôle décisif. Se sent-on responsable ? A-t-on le sentiment que nos actes peuvent réellement apporter un changement ? A-t-on honte quand on n’agit pas de manière responsable ? C’est une chose d’être indifférent aux statistiques et aux avertissements des experts, mais c’en est une autre d’avoir honte de contribuer à la souffrance et à la mort d’autrui, tandis que les hôpitaux manquent de lits et de respirateurs. La responsabilité personnelle est souvent fondée sur la capacité à comprendre les émotions des autres : leurs espoirs et leurs peurs, leur douleur et leur souffrance.

Responsabilité collective et individuelle

Outre la question d’empathie, la responsabilisation dans la crise du Covid-19 semble contre nature, dans une certaine mesure. Contrairement aux crises récentes causées par les attaques terroristes, les événements climatiques et les divisions politiques, on nous demande cette fois d’être solidaires en nous tenant à distance. Au lieu de nous inviter à occuper les rues en signe de protestation ou à fréquenter les boutiques et les bars pour soutenir l’économie locale, on nous incite à rester chez nous et à garder nos distances. Reconnaître cette différence pourrait nous aider à aller de l’avant.

Pourtant, ce sens des responsabilités ne s’est pas manifesté chez certaines personnes. Dans notre hâte de trouver les meilleures façons d’amener le public, notamment les imprudents et les insouciants, à assumer ses responsabilités, l’accent mis sur la responsabilité personnelle et le choix individuel ne devrait jamais empêcher la société de prendre les mesures collectives nécessaires. Le gouvernement britannique a fini par passer à l’acte.

Comme l’a récemment fait remarquer Charlie Warzel, chroniqueur du New York Times, une des raisons pour lesquelles les directives dans la crise du Covid-19 ont été présentées comme une question de choix et de responsabilité personnels, c’était d’éviter les coûts et les devoirs d’une intervention politique et collective. La recherche politico-économique nous a appris que la responsabilisation suppose un déplacement de la charge de l’État et des entreprises vers les citoyens et les consommateurs individuels : un déplacement qui ne sert pas toujours l’intérêt public.

Gouvernements, entreprises et autres institutions doivent aussi assumer leur part de responsabilité, même si cela implique de prendre des mesures impopulaires et coûteuses. De toute évidence, le premier ministre Boris Johnson a décidé que pour amener le public à faire le bon choix, les règles et les interventions collectives fermes constituent une solution plus rapide et plus fiable qu’un « petit coup de coude ».

Cela dit, comme pour tous les pays qui ont pris cette décision, d’autres dilemmes se posent quant à la manière de garantir le respect des nouvelles mesures. Plus que jamais, le fragile équilibre entre les responsabilités collective et individuelle devrait être au premier plan du débat public et universitaire.

This article was originally published in English

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