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Covid-19 : des ascètes hindous espèrent sauver la planète

Le Gange à Rishikesh
Durant la période de confinement, l'évaluation du taux de pollution du Gange a révélé que pour la première fois depuis des décennies l'eau du fleuve était à nouveau potable à Rishikesh. Johan Krieg, CC BY-SA

La ville sainte de Rishikesh (Inde du Nord), située au bord du Gange, attire chaque année plusieurs centaines de milliers de pèlerins indiens et de visiteurs du monde entier qui viennent recevoir l’enseignement de maîtres spirituels.

Rishikesh est en effet considérée comme la « porte » physique et symbolique par laquelle on accède à Dev Bhūmi (littéralement, « la terre des dieux »). D’avril à octobre, ce lieu est le principal point d’accès à un des plus grands pèlerinages de l’Inde du Nord : le « pèlerinage des quatre demeures divines ».

Mais aussi, ce qui était autrefois un petit village – non loin des ermitages forestiers où les ascètes venaient se recueillir – a aujourd’hui acquis la réputation internationale d’être la « capitale mondiale du yoga ».

Cependant, depuis l’épidémie de Covid-19 qui a touché plus d’un million de personnes en Inde à ce jour et l’annonce du confinement, le 24 mars 2020, les rues de Rishikesh sont quasi désertes.

Rues désertes, ascètes actifs

Dans la rue Geeta Bhavan où se trouve le monastère Parmarth Niketan que j’étudie parmi d’autres établissements dans le cadre de ma thèse, seules quelques vaches déambulent, indifférentes à la pandémie.

Malgré l’interdiction de sortir, des ascètes hindous de ce monastère accompagnés de leurs disciples laïcs prennent soin des animaux errants ainsi que des mendiants qui n’ont pas de lieu de confinement et qui dépendent des dons pour se nourrir.

La porte d’entrée principale du monastère Parmarth Niketan.

Quand il est question d’ascètes en Asie, la première image qui vient à l’esprit est souvent celle de sages vivant dans des endroits reculés, des mystiques absorbés dans leurs contemplations.

Si cette image correspond à une certaine réalité, nombreux sont les religieux qui vivent et agissent dans le monde. Parmi ces derniers, il y en a qui s’organisent pour lutter contre la pandémie et ses conséquences.

Le cri silencieux de la Terre-Mère

À Rishikesh, pour certains ascètes du monastère Parmarth Niketan, la pandémie de Covid-19 serait une punition infligée par la Terre-Mère à ses enfants. Sadhvi Bhagawati Saraswati, une ascète américaine qui tient un rôle important dans le travail réalisé par les différentes ONG du monastère, écrit dans un article publié par le journal en ligne ThriveGlobal :

« Je réalise que telle une mère exaspérée, après avoir essayé pendant des décennies de nous faire changer notre mode de vie, elle n’avait pas d’autre choix que de crier silencieusement “Asseyez-vous, fermez-la et allez dans vos chambres jusqu’à ce que vous ayez appris votre leçon” ! »

La Covid-19 serait ainsi le cri silencieux de la Terre-Mère. Comme l’illustre l’extrait suivant du Mahabharata, l’une des deux grandes épopées hindoues avec le Ramayana, cette manière d’appréhender les problèmes actuels n’est en fait pas si actuelle que cela :

« Les hommes ont pris de l’arrogance. Ils m’accablent chaque jour de blessures. Ils sont innombrables et violents, animés par l’esprit de conquête. Je tremble sous les pas de l’homme dépourvu de sagesse et je me demande : Que va-t-il encore me faire ? ».

Sadhvi Bhagawati, « Ecology and the Common Destiny » Panel at Peace With No Borders Conference 2019.

Selon la vision cyclique du temps, héritée de la cosmologie hindoue, la complainte de la Terre au Dieu Brahmā se situe à un moment où le dharma (ordre socio-cosmique) est affaibli. Pour les hindous qui considèrent le présent du point de vue d’une ère cosmique, l’époque actuelle (Kali Yuga) est la pire de toutes. Seulement voilà, le Kali Yuga est censé se poursuivre pour une longue période d’au moins 400 mille années ! Faut-il se résigner pour autant ?

Les ascètes de Parmarth Niketan refusent cette option. Selon eux, même si les luttes à venir auxquelles l’humanité devra faire face sont innombrables, il est du devoir de chacun d’œuvrer pour le bien de tous.

Au service de ceux qui vivent dans le monde

Le chef du monastère Parmarth Niketan, Swami Chidananda Saraswati, enjoint à ses disciples de s’élever au-dessus de leurs intérêts personnels afin de partager le souci du bien commun et de se mettre au service (sevā) des autres. Pourquoi des ascètes qui ont renoncé au monde se mettent-ils au service de ceux qui vivent dans le monde ?

Cette question complexe nécessiterait des réponses multiples. On a choisi ici de se limiter à une approche historique pour y répondre. C’est pendant la période coloniale, au XIXe siècle, qu’émergèrent des mouvements réformistes hindous.

Swami Vivekananda, septembre 1893, Chicago
Le réformiste Swami Vivekananda, septembre 1893, Chicago. La photo comporte une ligne de sa main : « Un pur et pur infini, au-delà de la pensée au-delà des qualités, je m’incline devant toi. ». Wikimedia

La Ramakrishna Math and Mission fondée en 1897 par Vivekananda (1863-1902) appartient à l’un de ces mouvements. Pour l’ascète anglicisé Vivekananda, l’idéologie du renoncement et le service rendu à autrui de façon désintéressée (sevā) étaient les valeurs qui caractérisaient le mieux la société indienne.

Or les pratiques religieuses des ascètes de Parmarth Niketan s’inscrivent pleinement dans la continuité d’un tel mouvement.

Libération et politique

Si le service rendu aux pauvres, aux malades ou aux animaux errants durant la pandémie de Covid-19 permet de construire une société meilleure, c’est aussi un chemin censé mener à la libération (mokṣa). Rappelons que dans l’hindouisme classique, le but ultime de la vie est d’obtenir la délivrance ; c’est-à-dire sortir du cycle indéfini des transmigrations. La sevā est désignée comme une méthode qui permet l’union de l’être individuel au Soi suprême. Si tout est une émanation du Principe suprême, servir le monde revient à servir Dieu.

Une nouvelle acception du terme sevā est cependant apparue dans le contexte de cette pandémie. Swami Chidananda Saraswati, qui entretient des liens étroits avec le Parti du Peuple Indien (BJP) au pouvoir, a relayé en des termes religieux l’injonction gouvernementale à rester dans son domicile. Être confiné chez soi dépasse ainsi le simple fait d’obéir à la loi, cela devient ici un devoir religieux (dharma) et le principal service (sevā) que chacun puisse rendre à la communauté.

Ces considérations nous amènent à suivre le développement sémantique de termes tels que dharma ou sevā. En effet les concepts religieux se transforment en fonction des nécessités du temps présent, et sont toujours le produit d’une période historique donnée.

Et après la Covid-19 ?

Durant le confinement, Parmarth Niketan a mis en ligne de nombreuses vidéos de cours de yoga pour que les disciples du monastère puissent traverser plus sereinement la période difficile de l’épidémie. Parmi eux, nombreux sont les Occidentaux ou les Indiens appartenant aux classes moyennes urbanisées connectés à la toile.

Swami Chidananda Saraswati incite à pratiquer le yoga et la méditation durant la période de confinement.

Mais il s’agissait aussi de préparer l’après Covid-19. Selon les ascètes du monastère, si les crises sanitaires ou écologiques sont un reflet de notre « pollution intérieure », la purification de l’individu par le yoga est un prérequis nécessaire afin de pouvoir prévenir les futures crises.

Pour Sadhvi Bhagawati Saraswati, le pire est à venir :

« La plus grande menace pour notre vie, même aujourd’hui, n’est certainement pas la Covid. L’année dernière, la pollution atmosphérique a provoqué des millions de morts en Inde. Des millions d’autres morts sont directement liées à la pollution de l’eau. Dans quelques mois ou quelques années, l’épidémie sera derrière nous. Mais les menaces importantes sont devant nous. Le retour à ce qui nous paraissait comme normal n’est pas souhaitable. Ce qui est ironique, c’est que cette nouvelle normalité à inventer n’est pas inconnue de la culture traditionnelle indienne. Les hindous vénèrent la Terre-Mère et toutes les créatures. »

Idéologie hindoue et soft-power indien

Il y a dans les discours tenus par les ascètes de Parmarth Niketan une opposition que l’on retrouve chez beaucoup d’activistes militants se réclamant de l’hindouisme. D’un côté, l’idéologie sceptico-matérialiste dominante en Occident et qui serait responsable des crises majeures que traverse notre époque.

De l’autre, l’hindouisme qui donne une vision unifiée du monde et qui encourage le respect de toute forme de vie, qu’elle soit humaine, végétale ou animale.

En marchant dans les pas de Vivekananda qui présentait le Vedānta (la fin du Veda) comme l’unique religion à portée universelle, ces ascètes définissent à leur tour l’hindouisme comme l’essence de toutes les religions.

Pour cette raison, plus qu’aucune autre, la tradition hindoue posséderait les ressources nécessaires pour faire face aux problèmes auxquels est confronté le monde moderne.

L’idée que l’« Inde hindoue » soit un modèle à suivre par les autres pays du monde fait écho aux discours des suprémacistes hindous au pouvoir qui rêvent d’un soft power indien.

La question se pose alors de savoir quel sera le rôle de ces ascètes proches du pouvoir en place dans la gestion des crises à venir.

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