CRISPR : construire des normes pour rattraper la science

La Chine fait partie des Etats qui peuvent faire évoluer leur position vis-à-vis de l'édition du génome très rapidement. Flickr/Remko Tanis, CC BY-NC-ND

CRISPR : construire des normes pour rattraper la science

La naissance de Lulu et Nana, si elle est définitivement confirmée et bien de la nature décrite par le chercheur chinois qui a organisé leur conception, ouvre un large champ de possibilités pour le futur. Les technologies biomédicales reposant sur les nucléases, dont CRISPR-Cas9 mais aussi les TALEn et les « Doigts de Zinc », ont un très large domaine d’intervention. Être capable d’intervenir de façon précise sur l’ADN ou l’ARN, éléments fondamentaux et constitutifs du vivant, c’est changer notre rapport au corps, aux soins et à la santé.

Cette transformation se fera dans les esprits avant d’être déployée par la puissance publique. Non pas que les États soient contre l’innovation médicale : ils sont bien souvent les premiers à être demandeurs, en particulier lorsque les techniques permettent de combattre les affections de longue durée (ALD), coûteuses pour les systèmes de santé. Le projet de loi de financement de la sécurité sociale, PLFSS 2019, actuellement en discussion au Sénat, prévoit ainsi dans son article 29 de compléter le dispositif d’expérimentation ouvert en 2018 pour « l’innovation du système de santé ». Près de 370 projets auraient déjà été déposés, et l’élargissement doit ouvrir la porte au soutien de projets plus ambitieux. Pour autant, le cadre actuel des recherches sur l’embryon en France ne permettra pas d’y faire naître les prochaines thérapies géniques in vitro, à moins que la révision de la loi de bioéthique devant intervenir au cours de l’année 2019 ne change radicalement la donne.

Les modifications génétiques sur le vivant ne sont pas un objet politique non identifié. Des décennies de débats sur les OGM (organismes génétiquement modifiés, désignant dans le langage courant des produits agricoles dont certains gènes ont été insérés par des techniques de génie génétique) ont structuré un fort clivage sur ces questions.

C’est la première rupture qui politise cette intervention. La promotion organisée beaucoup plus ancienne, de certains caractères de modification des génomes, n’avait pas fait de tels débats. La banane et la pastèque, parmi bien d’autres, ont aussi fait les frais d’une sélection peut-être plus utile à notre stratégie évolutive qu’à la leur. Les technologies et infrastructures biologiques et politiques capables d’intervenir sur les gènes ne sont donc pas nouvelles en elles-mêmes.

Le niveau de leur intervention qui est en train de changer quand on passe de la sélection à la précision, du plasmide à la nucléase, du maïs au grand primate. La technologie de gouvernement des modifications du vivant doit évoluer en conséquence.

Ambiguïté chinoise

Certains pays sont en avance sur d’autres sur ces sujets. Alors que les Européens ont toujours été précautionneux, la Chine avance à grands pas. Elle n’y a pas toujours été ouverte. Mais un signal important a été donné en 2013, lorsque Xi Jinping, président chinois, a livré lors d’un discours de politique agricole sa propre expérience du début des années 1960, époque de disette qui est restée traumatique dans l’histoire politique de la RPC.

C’est un sujet politique sensible : la Chine posséderait dans ses greniers une « réserve stratégique » de grain pour les cas d’urgence deux fois plus importante que ce qui serait considéré comme suffisant par les autres pays (six mois au lieu de trois).

En 2015, 3,7 millions d’hectares de cultures transgéniques (dont beaucoup de coton) étaient cultivés sur le sol chinois. La culture du maïs transgénique, parfois importé des États-Unis, reste problématique. La structure institutionnelle chinoise, portée par une conception de la séparation des pouvoirs étrangère à la nôtre et qui laisse peu de place à certaines formes de contestation sociale, permet parfois d’avancer vite sur des sujets considérés comme stratégiques.

Le passage de la modification génétique à l’humain sera peut-être d’autant plus facile que la présence de l’État dans l’intime est déjà intériorisée pour une bonne partie de la société chinoise. Des années de politique de l’enfant unique ont fait de la notion de « planning familial » une mécanique d’invasion de l’intimité procréatrice.

La modification de cette politique en 2016 n’a pas entraîné de rebond massif de natalité : l’idée de l’enfant unique « qualitatif », bénéficiant de la totalité de l’investissement familial dans son éducation, dans sa santé et dans la réalisation de son potentiel futur, semble fermement ancrée dans toute une partie de la société, notamment urbaine. Dans ce cadre, faire en sorte que l’enfant à naître soit issu d’un embryon dont on aura sélectionné, apporté et promu certains variants ne serait qu’un maillon de plus dans une longue chaîne. Le généticien Georges Church aurait commencé la liste des gènes à explorer, parmi lesquels se trouve CCR5 (Lulu serait homozygote sur le variant delta 32 de ce gène, ce qui lui conférerait une immunité innée à un certain type de VIH).

Dans un tel contexte, si d’autres nations incorporent dans leurs schémas de planning familial ces nouvelles technologies de procréation, il nous sera difficile de rester en arrière par rapport à une certaine idée que l’on peut se faire de l’évolution. Ce serait même insupportable pour des parents porteurs de variants pouvant provoquer des maladies monogéniques graves de devoir se résoudre à prendre le risque de faire naître des enfants malades alors que la technologie pouvant les faire naître en meilleure santé existe dans d’autres pays.

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