Dans l’est de l’Ukraine, le calvaire des civils encore aggravé par le Covid-19

Poste de contrôle près du village de Novotroitske, dans la région de Donetsk, le 16 mars 2020. Sergey Volskiy

La guerre du Donbass, dans l’est de l’Ukraine, qui dure depuis le printemps 2014, n’occupe désormais plus la première place dans l’actualité. Pourtant, si les combats ont baissé en intensité, le conflit est loin d’être gelé.

Après six ans de guerre, les perspectives de paix demeurent incertaines et la situation est particulièrement difficile pour les populations civiles qui doivent faire face à des menaces multiples.

L’épidémie de Covid-19 n’a fait que renforcer la vulnérabilité des populations prises dans la guerre de part et d’autre de la ligne de démarcation.

Des perspectives de paix incertaines

Le conflit qui oppose depuis plus de six ans l’armée ukrainienne régulière aux deux républiques séparatistes autoproclamées – la République populaire de Lougansk (LNR) et la République populaire de Donetsk (DNR) – soutenues par la Fédération de Russie a fait plus de 13 000 morts dont plus de 3 000 civils et 1,5 million de déplacés. Le cessez-le-feu prévu par les accords de Minsk II signés en 2015 est violé quotidiennement et les affrontements continuent de faire des victimes chaque semaine.

Un militaire ukrainien contrôle un véhicule blindé de transport de troupes sur la ligne de front avec les séparatistes, près du village de Krasnogorivka, dans la région de Donetsk, le 28 février 2020. Anatolii Stepanov/AFP

Les républiques autoproclamées sont aujourd’hui séparées des territoires que contrôle l’armée ukrainienne par une ligne de démarcation dite ligne de contact.

L’élection au printemps 2019 avec plus de 70 % des suffrages au second tour d’un nouveau président, Volodymyr Zelensky, comédien sans expérience politique, a donné un nouvel élan aux négociations de paix enlisées sous son prédécesseur Petro Porochenko. En quelques mois, Volodymyr Zelensky a mis en place aussi bien des actions concrètes que symboliques au niveau diplomatique – notamment des échanges de prisonniers en septembre et décembre 2019 puis en avril 2020 ou encore la démilitarisation conjointe, sous l’égide de l’OSCE, de trois villes situées sur la ligne de contact –, montrant ainsi sa volonté de faire avancer le dialogue sur le Donbass.

Le président ukrainien n’est toutefois pas en position de force dans ces négociations, et sa marge de manœuvre est limitée : il doit s’assurer du soutien des partenaires occidentaux, notamment la France et l’Allemagne, mais également veiller à ne pas adopter vis-à-vis de la Russie une attitude qui pourrait être perçue par la population ukrainienne comme accommodante, voire complaisante. Enfin, le sommet qui devait se tenir au printemps entre la Russie et l’Ukraine sous médiation franco-allemande a été reporté à une date ultérieure en raison de l’épidémie de coronavirus, mettant à nouveau en suspens les négociations en vue d’un processus de paix.

Après plus d’un an de présidence Zelensky, la situation dans le Donbass demeure extrêmement tendue et les civils habitant la région continuent de payer au quotidien le prix fort de la guerre.

La forte précarisation des populations de la région

Le conflit du Donbass a fait, nous l’avons dit, plus de 1,5 million de déplacés, dont la majorité sont restés dans des régions proches de la zone de conflit. Un grand nombre de personnes ont également fui vers la Russie. L’ONU estime qu’en 2019 plus de 40 000 Ukrainiens ont reçu le statut de réfugié temporaire en Russie.

Environ 200 000 personnes vivent dans la zone située à moins de 10 km de la ligne de contact, du côté de la ligne contrôlée par l’armée ukrainienne. Dès octobre 2014, le gouvernement ukrainien a adopté une loi permettant aux citoyens ayant dû fuir la région de s’enregistrer comme « déplacés internes ». Ce statut permet notamment de recevoir la somme de 400 hryvnias (environ 13 euros) par mois. Une telle allocation est loin de suffire à couvrir tous les frais de ces gens qui ont parfois dû quitter leur lieu de vie du jour au lendemain sans rien pouvoir emporter.

Au-delà des difficultés économiques, il arrive aux déplacés d’être confrontés à une certaine défiance de la part du reste de la population du fait d’un amalgame – en partie véhiculé par les autorités de Kiev au début du conflit – entre les séparatistes ayant combattu contre l’armée ukrainienne et l’ensemble des habitants de la DNR et de la LNR. Ces derniers sont parfois soupçonnés d’avoir soutenu les séparatistes et donc d’être partiellement responsables du conflit armé qu’ils essayent de fuir.

Cette photo prise le 8 novembre 2018 à Donetsk, trois jours avant les élections présidentielles et législatives organisées par la DNR et la LNR, montre des affiches représentant Denis Pouchiline (président par intérim qui sera élu le 8 novembre) et feu Arsen « Motorola » Pavlov, un chef militaire séparatiste tué le 16 octobre 2016 dans un attentat à la bombe. Aleksey Filippov/AFP

En novembre 2014, les autorités de Kiev ont annoncé la cessation de toute activité gouvernementale sur les territoires non contrôlés par l’armée ukrainienne et l’arrêt du versement des allocations sociales – y compris les retraites – à tous les résidents n’étant pas enregistrés en tant que déplacés internes. Cette décision a été justifiée par le refus de prendre le risque de financer d’une façon ou d’une autre les républiques séparatistes. Les personnes restées dans les territoires séparatistes mais s’étant enregistrées comme déplacés internes ont donc toujours droit aux allocations de Kiev ; mais, pour les percevoir, elles doivent passer la ligne de contact, et cela représente une véritable épreuve. Bon nombre des habitants de la région se sont donc sentis abandonnés par les autorités ukrainiennes.

La précarité socio-économique des personnes restées dans les républiques autoproclamées a été renforcée par la hausse du chômage dans la région, du fait de la fermeture de plusieurs structures industrielles au début de la guerre et de l’embargo économique déclaré sur les républiques autoproclamées par Kiev en 2017. Il existe peu d’informations fiables sur les conditions de vie réelles dans les deux républiques séparatistes car l’accès y est toujours difficile. Depuis la stabilisation de la ligne de démarcation, et malgré les difficultés économiques de la région, la vie a pu reprendre petit à petit. Mais plusieurs associations ont déjà dénoncé les violations des droits de l’homme en LNR et DNR, parmi lesquelles des arrestations arbitraires et l’apparition de lieux de détention illégale.

L’absence de solutions durables pour les personnes déplacées d’une part, et le maintien par de nombreux Ukrainiens de liens des deux côtés de la ligne de contact, notamment pour des raisons économiques ou sociales d’autre part, font du passage de la ligne de contact un enjeu majeur.

L’épreuve de la traversée de la ligne de contact

L’existence de cette ligne de contact représente pour les habitants de la région des obstacles juridiques, socio-économiques et humains. Malgré les affrontements, il y a environ 1 million de passages par mois, en premier lieu pour régler des problèmes administratifs (par exemple, quand de jeunes parents vivant dans les républiques autoproclamées souhaitent que leur enfant obtienne la nationalité ukrainienne), recevoir une retraite ou acheter des provisions.

Passer d’un côté ou de l’autre de la ligne de contact est une véritable épreuve. Sur cette ligne longue de 427 kilomètres, seulement 5 points de passage sont ouverts aux populations civiles : un seul point de passage uniquement piéton dans la région de Lougansk, et quatre autres dans la région de Donetsk.

Des personnes rejoignent le territoire aux mains des séparatistes à un point de passage près du village de Stanytsia Luhanska, dans la région de Luhansk, le 1ᵉʳ août 2019. Evgeniya Maksymova/AFP

La traversée se fait essentiellement depuis les républiques autoproclamées vers les territoires contrôlés par l’armée ukrainienne. La plupart des personnes qui traversent – majoritairement des femmes de plus de 65 ans – habitent à plus de 20 km de la ligne. Si une personne vit en territoire séparatiste, elle doit dans un premier temps se rendre à l’un de ces points de passage, passer un premier contrôle mis en place par les autorités séparatistes, puis traverser la zone grise – le no man’s land de chaque côté de la ligne –, puis en franchir un deuxième, installé par les autorités ukrainiennes. La traversée prend en moyenne quatre à cinq heures.

L’aller-retour est donc pratiquement impossible en une journée puisque les points de passage ferment le soir. L’attente interminable dans des conditions difficiles – il n’y pas toujours d’eau potable ni de toilettes –, particulièrement au cœur de l’hiver ou pendant les grosses chaleurs estivales, représente un stress énorme et peut parfois être mortelle. Entre janvier et juillet 2019, 25 personnes sont mortes en attendant de pouvoir traverser.

La traversée est particulièrement épineuse dans la région de Lougansk car le passage se fait à pieds. Ces personnes, le plus souvent âgées, on l’a dit, doivent donc attendre plusieurs heures, puis marcher plusieurs centaines de mètres afin de traverser la ligne pour enfin recevoir leur argent. Par ailleurs, la retraite est perçue en devise ukrainienne. Au retour, il faudra donc la changer en roubles, devise officielle des deux républiques autoproclamées. Enfin, les difficultés rencontrées par les personnes vivant de part et d’autre de la ligne ont été encore aggravées par l’épidémie de Covid-19.

L’impact de l’épidémie de Covid-19 sur la région

Si les autorités des républiques autoproclamées ont reconnu l’existence de plusieurs cas avérés de Covid-19 sur leur territoire, il est difficile de connaître la situation sanitaire exacte liée à l’épidémie.

On sait cependant que le système de santé sur le territoire ukrainien était déjà caractérisé avant le début de la guerre par un net sous-investissement et une corruption généralisée. Dans la région du Donbass, la situation est particulièrement préoccupante du fait de l’âge avancé des résidents, des passages fréquents des populations de part et d’autre de la ligne de contact et de la fragilité du système de santé. Il faut également rappeler que les affrontements ne se sont jamais arrêtés malgré l’appel du secrétaire général de l’ONU António Guterres à un cessez-le-feu pendant l’épidémie de Covid-19. Le bureau de la coordination des affaires humanitaires de l’ONU estime que 3,4 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire dans la région. Un plan d’urgence en réponse à l’épidémie a d’ailleurs été lancé par l’ONU en collaboration avec plusieurs ONG dès le mois de mars. Certaines conséquences indirectes de cette épidémie ont déjà pu être identifiées. La fermeture des points de passage a rendu la situation encore plus difficile pour de nombreux civils.

Un garde-frontière ukrainien au poste de contrôle de Goptivka, près de Kharkiv, à la frontière entre l’Ukraine et la Russie, le 16 mars 2020. Sergey Bobok/AFP

La Russie a décrété la fermeture de ses frontières le 18 mars, y compris les frontières avec les républiques autoproclamées (sauf pour les personnes détentrices d’un passeport russe). L’Ukraine a elle aussi fermé ses frontières internationales et a par ailleurs annoncé le 16 mars la fermeture des cinq points de passage situés sur la ligne de contact. Les républiques autoproclamées lui ont emboîté le pas quelques jours plus tard. Un délai a néanmoins été mis en place pour permettre aux personnes le souhaitant de pouvoir rentrer chez elles. Pendant ce délai, seules ont été autorisées à entrer sur le territoire contrôlé par l’armée ukrainienne les personnes qui y sont officiellement domiciliées.

Le passage vers les républiques autoproclamées se fait selon les mêmes modalités. C’est bien là que le bât blesse car le lieu officiel de domiciliation ne correspond pas toujours au lieu réel de vie. Certaines personnes sont toujours domiciliées dans les républiques autoproclamées mais travaillent et vivent désormais au quotidien dans les territoires contrôlés par l’armée ukrainienne. Si pour une raison ou pour une autre, ces personnes se trouvaient dans les républiques autoproclamées au moment de l’annonce de la fermeture des points de passage, elles n’ont pas pu retourner sur leur lieu réel de vie. Les étudiants, par exemple, sont comme le veut l’usage domiciliés à leur résidence universitaire. Or de nombreux étudiants venant des républiques autoproclamées font leurs études dans des universités sur le territoire contrôlé par l’armée ukrainienne. Ils n’ont donc pas pu rentrer auprès de leur famille.

Pour les personnes ayant reçu le statut de déplacé interne, la domiciliation n’a pas nécessairement été modifiée. Si elles rendaient visite à un proche resté sur le territoire des républiques autoproclamées au moment de l’annonce de la fermeture des points de passage, elles n’ont eu d’autre choix que d’y rester, sans argent, sans vêtements, sans ressources.

L’impact humain de l’épidémie est difficile à évaluer pour l’instant. Ces derniers jours, l’Ukraine a enregistré un nombre de nouveaux cas record depuis le début de l’épidémie. Mais au vu du gel des négociations de paix et de la situation avant l’épidémie dans la région, il y a fort à parier que ce sont les civils, déjà précarisés par la guerre, qui payeront le plus lourd tribut.

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