Tous hacktivistes

Darknet : faut-il démanteler la revente illégale de la liberté de s’exprimer et de s’informer ?

Hivint/Flickr, CC BY

« Quand un seul chien se met à aboyer à une ombre, dix mille chiens en font une réalité. » (proverbe chinois)

En matière de terrorisme islamique, sitôt un attentat commis, le responsable de la radicalisation, le coupable du passage à l’acte émerge rapidement. En France tout du moins, la chanson est toujours la même : le complice le plus impliqué c’est Internet.

Étrangement, pas un seul instant les médias de masse ne se remettent en question dans leur mode de traitement outrancier d’actes odieux. Nous-mêmes en tant qu’usagers nous interrogeons-nous sur le relais que nous faisons sur les réseaux sociaux des actes les plus abjectes ?

« Pardonnez-moi une question dérangeante : Quel groupuscule terroriste pourrait rêver d’attachés de presse plus forcenés répondant aussi promptement à leurs attentes : essaimer l’horreur absolue ».

Dans les situations auxquelles je me réfère, le coupable étant tout désigné, les solutions du « politique “experts” » pleuvent comme un jour de mousson : c’est à qui inventera dans l’urgence de nouvelles solutions miracles. Contraindre un peu plus Internet étant l’une des premières options. Depuis le sinistre onze septembre, à la courte paille du simplisme, vous aurez constaté que c’est toujours Internet qui gagne.

S’en suivent usuellement des interventions anxiogènes sur le « Deep web », le « dark web », le « darknet »… dans un mélange des genres invariablement orientés mauvais genre. Reconnaissons que le terme darknet sonne très « force obscure » aux oreilles de l’opinion publique.

L’évoquer est une chose, cependant, lorsqu’il est mis en avant dans ces contextes dramatiques, c’est de façon réductrice, pour ne pas dire totalement dévoyée. Que cela soit intentionnel ou pas, je vous en laisse juge. Il s’agit toutefois de mettre en avant la face sombre de la bête. Cela se traduit par un défilé d’orateurs alarmistes décrivant un espace qui est pourtant bien éloigné de la réalité qu’ils décrivent.

De la différence entre deep web, dark web et le darknet

Ben Ward/Flickr

La disqualification systématisée du « darknet »

Dans le contexte d’attentats que j’évoque, les discours les plus abracadabrants sur le sujet ne manquent pas, et ce, jusqu’ ce au plus haut sommet de l’état. Feindre d’avoir identifié le problème c’est déjà rassurer la population. Cependant si le problème est mal posé… je vous laisse le soin d’imaginer l’efficacité de la solution.

Certains n’hésiteront pas à mettre le darknet sur le banc des accusés, des assertions aussi surprenantes qu’invérifiables comme le fera Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’intérieur, le 22 mars 2016 – immédiatement après l’attentat ayant frappé le l’aéroport et une rame de métro de Bruxelles – d’abord à l’Assemblée nationale, pour surenchérir le lendemain au Sénat :

« Ceux qui nous frappent utilisent le darknet et des messages chiffrés. »

Que dire, face à ce type de déclaration à l’emporte-pièce ? Nous pouvons ajouter qu’ils utilisent vraisemblablement des voitures, des téléphones portables et ont même parfois – croyez-le ou non – une télévision… et rajouter, pour être taquin, qu’il fut un temps où Ben Laden et ses comparses étaient les rois de la cryptographie.

Ce type de discours de diabolisation sert à légitimer et enchaîner des lois qui restreignent nos libertés, en favorisant l’acceptation sociale d’absurdités. Le sulfureux darknet de Monsieur Cazeneuve, est en cela un levier puissant, régulièrement de sortie. Le traitement médiatique de ce dernier est naturellement concentré sur les usages criminels possibles comme nous avons pu l’observer encore récemment avec le démantèlement de BlackHand, un forum qui proposait à la vente depuis plus de deux ans de nombreux produits et services illicites : stupéfiants, armes, faux papiers, données bancaires volées…

Au-delà du terrorisme, le darknet est ainsi brandi à toutes occasions par ses détracteurs. Rien de très étonnant, vous conviendrez que de par son nom même, c’est celui qui peut générer le plus de fantasmes et rendre légitime un contrôle – pour votre bien et le mien – de plus en plus exagéré. Tout est donc mis en œuvre pour ancrer dans les esprits le darknet comme un repère infesté de crapules sans foi ni loi. Les gouvernances, quels que soient les régimes, utilisent le sempiternel même argument réducteur – la cybercriminalité – pour rendre acceptable leur volonté de destruction de toute possibilité d’anonymat des citoyens.

Le darknet une zone de non-droit ? Ah bon !

Paradoxe et non des moindres – n’en déplaise à ceux et celles qui souhaiteraient voir disparaître « le monstre » – évoquer une zone de non-droit peuplée de criminels est une absurdité. La preuve en est : puis-je me permettre de souligner que le « darknet », contrairement à ce qui est raconté – dans la partie mineure au service de la délinquance qu’il représente – n’est pas une zone de non-droit comme le démontre l’affaire « Black Hunt ». C’est un endroit permettant aux services de renseignement mondiaux l’infiltration, la mise en place de honey pots, le suivi au plus près de l’évolution de la criminalité, etc. !

« Darknet » : le dernier refuge de la liberté d’informer et de s’informer

Il faut garder à l’esprit que cet « Internet de l’ombre » n’est pas un grand dédale où s’organisent les pires trafics : il est avant tout l’outil qui a permis et qui permet, lorsque la situation l’exige, de relayer des idées à l’abri de l’oppression, de faire savoir au monde la teneur d’une situation sans exposer sa vie pour avoir parlé.

Allons faire un tour en « enfer » ! Suivez le guide !

Pour vous faire une idée par vous même : téléchargez Tor, puis lancez-le. Un navigateur va s’ouvrir. Dans un second temps, accédez alors à « hidden wiki » en copiant l’adresse suivante dans votre navigateur : http://zqktlwi4fecvo6ri.onion/wiki/ vous découvrirez une sorte de Wikipedia proposant de nombreuses ressources classées par thème.

Expérimenter c’est connaître !

Vous constaterez par vous-même qu’une majorité de ressources présentes ne sont aucunement destinées à recruter des assassins, vendre des armes, de la drogue… mais peuvent servir à des personnes qui risquent leur vie en s’exprimant. Toutes les ressources traditionnelles du Web de surface sont disponibles pour : mettre en place des sites, des blogs, discuter en ligne, etc. en minimisant le risque d’être tracé.

(Attention : n’allez pas traîner là où il ne faut pas ! Il y a les bons là où rodent les méchants et la loi est la loi. L’expérimentation à ses limites en forme de barreaux de prison.)

Avec Internet, le citoyen-monde où qu’il se trouve, s’il y a accès, peut disposer d’outils lui permettant d’accéder à une information non contrainte et d’en diffuser sans risque. Quel individu assez fou et mégalomane pourrait encore avoir la prétention de faire taire une conscience humaine en train de se mondialiser et empêcher certains hommes d’informer et d’être informés ?

Voilà la raison même d’être du darknet. Lorsque la parole est brimée, il faut aux hommes un espace protégé pour qu’elle puisse s’exprimer. Je m’étonne d’ailleurs que les agences de presse n’y soient pas (sauf erreur de ma part) présentes, pour permettre un accès à l’information par-delà la censure exercée dans certains pays.

Que le « darknet » dérange de nombreux États est indéniable, mais est-ce bien pour la raison qu’ils invoquent ? Alors plutôt que de dire n’importe quoi à son sujet. Messieurs les censeurs de ce monde, laissez donc faire le renseignement pour ce qui concerne les délinquants avérés qui s’y promènent et laissez donc le darknet en paix au service de la liberté inaliénable d’informer et d’être informé.

Maurice Clavel : « Messieurs les censeurs, bonsoir ! »

« Pourvu que je ne parle ni de l’autorité, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, je puis tout imprimer librement, sous la direction, néanmoins, de deux ou trois censeurs. » (Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais)

À suivre

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