De l’agnotologie, production de l’ignorance

Puzzle. geralt/Pixabay

Nous publions ici un extrait du livre de Mathias Girel, « Science et Territoires de l’ignorance », accompagné d’une introduction de l’auteur.


Cet essai est né d’une série de réflexions sur « l’enquête », ou encore sur la recherche ressaisie dans sa dimension pratique. Mon travail sur les pragmatistes américains, et en particulier sur Peirce, m’avait conduit à m’intéresser à la production de connaissances fiables. Toute une série d’exemples, dans le domaine de controverses environnementales et sanitaires, montrait cependant que cette connaissance pouvait également être défaite, fragilisée, voire disparaître tout à fait de l’espace public, ce qui m’a progressivement confirmé dans l’idée qu’une épistémologie robuste devait rendre compte aussi bien de la production de connaissances que de l’opération contraire, la création d’ignorance. Ces exemples montraient en outre, ce qui était plus troublant, que pour contrer la science, il ne suffisait pas la nier, mais qu’il fallait entrer sur son terrain, mobiliser de la science pour attaquer la science. De ce fait, le présent livre, qui est pensé comme le point de départ d’une entreprise plus large, tente de poser et d’articuler entre elles quatre questions :

  • Tout d’abord, puisqu’il est question d’ignorance, comment rendre compte de ce que nous ne savons pas ? Comment sortir de l’idée que l’ignorance serait une page blanche dans le livre du savoir pour faire droit à la grande diversité de ses facettes ?

  • Dans quelles situations est-il pertinent de comprendre l’ignorance non seulement comme un état, mais aussi comme un effet, comme quelque chose qui peut être produit ? Parmi ces effets, lesquels sont les effets d’une cause, de mécanismes plus ou moins aveugles, lesquels peuvent être reliés à une intention ?

  • Comment expliquer que les mêmes propos, « Il faut plus de recherches », « Il y a d’autres causes », « Corrélation n’est pas causalité », puissent dans certains cas contribuer à produire de la connaissance, et dans d’autres la fragiliser ? Comment sortir de l’indiscernabilité à ce sujet ?

  • Enfin, comment faire droit à ces situations sans réinvestir une épistémologie déviante : repérer des intentions, des instrumentalisations, est-ce souscrire à une « logique conspirationniste » ? La voie est étroite, entre une attitude qui relirait toute l’Histoire et toutes les institutions à la lumière d’intentions cachées et une autre qui nierait dans son principe même la possibilité d’ententes intéressées.

De l’agnotologie, production de l’ignorance

Quae, Coll. Sciences en Questions, décembre 2017.

C’est au fond cette idée qui est au cœur des travaux parfois regroupés sous le nom d’agnotologie, littéralement : science ou connaissance de l’ignorance, que Robert N. Proctor a pu caractériser comme la « production culturelle de l’ignorance et son étude ». Comme l’existence d’ignorances produites est un constat qui a été fait maintes fois au cours de l’histoire des idées, l’intérêt de ces travaux récents tient donc moins à ce constat qu’à l’attention qu’ils portent aux mécanismes mêmes de production, intentionnelle ou non, d’ignorance. […]

Si l’on accepte de mettre au cœur de l’analyse de la connaissance le processus de l’enquête, par laquelle la connaissance est produite, si l’on accepte de comprendre nos enquêtes comme des actions, c’est-à-dire comme des choses que nous faisons et qui ne se font pas sans nous, l’approche agnotologique paraît tout de suite moins mystérieuse. Relevons en effet que nos actions peuvent réussir, qu’elles peuvent échouer, qu’elles peuvent échouer de manière persistante, qu’elles peuvent échouer sous l’action d’un tiers. Ces quatre points semblent bien faire partie de la grammaire de l’action. Si la première et la seconde possibilité sont triviales, tous les actes ne s’y exposant pas de la même manière, la troisième ne l’est pas moins, car elle est illustrée aussi bien par nos incapacités, par la méconnaissance d’obstacles structurels que, parfois, par ce que les psychologues appellent « conduites d’échec ». La quatrième est également tout à fait ordinaire : nos actions peuvent avoir pour support un objet, une chose, mais elles peuvent aussi avoir pour objet l’action des autres, elles peuvent donc viser à faciliter ces dernières ou à les contrarier.

On notera que nous pouvons faire échouer l’action d’autrui, du fait de la nôtre, de manière tout à fait involontaire – je peux faire échouer un anniversaire-surprise si un mot m’échappe devant la mauvaise personne – ou volontaire – ce qui correspondrait ici à de plus noirs desseins. Il y a donc au moins deux variantes correspondant au dernier cas. Pourquoi n’en serait-il pas ainsi pour cette action particulière qu’est l’enquête ? Il s’agirait d’intégrer dans notre approche de la connaissance la dimension de l’échec, à travers les trois figures de l’échec ordinaire, de l’échec persistant et de l’échec induit, non pas pour réduire la portée de l’épistémologie mais bien au contraire pour l’étendre. […]

Une indécision s’ouvre pourtant car, dans la masse de textes consacrés à l’ignorance produite, l’effet est parfois celui d’une cause, biologique, structurelle, historique, politique, il est parfois saisi comme l’effet d’une intention, ce qui est très différent et correspond sans doute à une explication relevant d’une grammaire spécifique. Le terme de « production », employé par Proctor, est lui aussi ambigu car il peut renvoyer à un mécanisme aveugle comme à une stratégie.

C’est à partir de cette indécision que se sont jouées beaucoup d’incompréhensions, et peut-être de confusions. Dans le premier cas, on veut dire qu’un individu ou un collectif pourrait ou aurait pu savoir X, et toute la question est alors de se prononcer sur le statut de cette possibilité, ainsi que sur les attentes éventuelles de cet individu ou de ce collectif. Dans le second cas, on veut dire qu’un agent, individuel ou collectif, désire qu’un autre agent, lui aussi individuel ou collectif, ne sache pas X, ce qui pose trois séries de questions de natures très différentes, que nous relevons simplement ici, en notant qu’elles ne sont pas toujours traitées explicitement et jusqu’au bout, dans la littérature existante :

1. La question de l’objectivation de cette intention

À partir de quand pouvons-nous l’attribuer ? Nous sommes parfois conduits à attribuer à autrui une intention, même s’il ne la manifeste pas expressément, même si elle n’a aucune existence écrite ou verbale. Cette attribution est lourde de sens, c’est celle qui peut faire la différence entre un homicide involontaire et un homicide volontaire ou même un assassinat. Cela n’en fait pas pour autant une affaire triviale : attribuer une intention à une personnalité morale, à un État ou à un groupe industriel, peut toujours être contré par l’objection selon laquelle les documents saisis, et qui formulent une telle intention, ne reflètent pas les intentions du groupe ou du collectif, mais sont le fait d’un franc-tireur ou d’une personnalité isolée. Si nous devons écrire l’histoire d’une ignorance produite stratégiquement, prendrons-nous en compte ces intentions implicites ou devrons-nous privilégier les expressions explicites, telles qu’elles peuvent par exemple apparaître dans des « mémos » internes à tel ou tel agent collectif, parfois saisis par la justice ou divulgués par des lanceurs d’alerte ?

2. La question du succès de cette intention

Une chose est d’attribuer une intention, une autre chose est d’imputer un changement d’aspect de notre situation à cette intention. Je peux réciter des prières vaudoues pour que mon athlète favori l’emporte aux Jeux olympiques, et il peut se trouver qu’il réussisse, mais la conjonction entre une intention de ma part et un effet qui corresponde à cette intention n’en fait pas pour autant un effet de mon intention ; il faut pouvoir reconstituer une chaîne de causalité intentionnelle. Cette question soulève des problèmes métaphysiques redoutables, mais elle est souvent réglée concrètement, de manière acceptable : nous établissons sans cesse, au prix d’enquêtes parfois longues, des responsabilités. Il est significatif que les enquêtes faisant l’hypothèse d’une production intentionnelle d’ignorance et qui engagent donc une forme d’enquête causale relèvent d’un type d’histoire ou de sociologie massivement étayées par des archives ou des données de terrain, nécessaires pour l’administration de la preuve. Quels sont les matériaux minimaux pour faire l’hypothèse d’un succès de ce type d’intention ?

3. La question de la motivation profonde

Si l’on admet qu’il y ait des stratégies pour produire de l’ignorance, on peut se demander ce qui change quand un individu ou un collectif ne sait pas quelque chose, qu’il pourrait pourtant savoir ou vouloir savoir. Paradoxalement, les tentatives délibérées de production d’ignorance sont un témoignage et une affirmation de la valeur de la connaissance. En effet, elles présupposent que la possession d’une connaissance et la capacité à s’en servir changeraient l’issue des choses, du point de vue de l’intérêt de celui qui cherche à produire de l’ignorance. Cela engage un pari sur l’importance de la connaissance dans des actions collectives, cela engage aussi un pari sur ce que nous faisons à partir de ce que nous savons. Le caractère incontestable des effets prouvés du tabac n’a pas anéanti sa consommation, car cette dernière ne repose pas que sur des facteurs cognitifs, l’addiction jouant un rôle primordial ici. Le consensus des climatologues sur les causes anthropiques du réchauffement climatique n’a pas conduit à cette réforme totale des politiques et des comportements qui devrait en être le corollaire.

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