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Un soldat américain à côté d'un gendarme à Cherbourg en juillet 1944.
Un soldat américain à côté d'un gendarme à Cherbourg en juillet 1944. Author provided

Débarquement de Normandie : le rôle méconnu des gendarmes

L’histoire du Débarquement du 6 juin 1944, dont nous fêtons le 80e anniversaire, est aujourd’hui bien connue. La publication récente de la somme de l’historien anglais Peter Caddick-Adams en est la meilleure illustration. Des acteurs importants demeurent pourtant dans l’ombre de l’historiographie : les gendarmes. Les archives et les témoignages montrent que non seulement ils continuent leur service dans des conditions effroyables, mais ils contribuent à faciliter les opérations du jour J avant de s’engager spontanément dans la bataille pour la Libération.

À la veille du Débarquement, les unités de gendarmerie installées en Normandie se situent dans une situation particulièrement complexe. L’enjeu stratégique de la région, face à l’Angleterre, conduit les Allemands à la sur-occuper et à la verrouiller en limitant drastiquement les déplacements de la population, avec toutes les conséquences économiques que cela engendre.

Les gendarmes normands, répartis au sein des cinq compagnies (Seine-Inférieure, Eure, Calvados, Manche, Orne) de la légion de gendarmerie de Normandie à Rouen, seuls militaires français armés, sont écartelés entre les directives d’un État français moribond et les exigences incessantes des Allemands. Outre leurs missions traditionnelles, ces gendarmes sont ainsi contraints d’exécuter la politique de collaboration mise en œuvre par le gouvernement de Vichy qui se caractérise par des missions aussi ingrates qu’impopulaires, telles que, par exemple, les gardes statiques, les traques des Juifs et des réfractaires au Service du Travail Obligatoire ou la garde des camps d’internement.

Résister et se préparer

La radicalisation de la collaboration pousse progressivement certains gendarmes sur le chemin de la dissidence. Ils se révèlent alors de précieux alliés. Nichés au cœur des territoires, ils occupent en effet une position stratégique pour recueillir et transmettre des informations cruciales à Londres. Leurs connaissances du terrain, des infrastructures locales et des mouvements de troupes ennemies font d’eux des informateurs de premier plan, à l’image de l’adjudant Jean-Baptiste Groult de la brigade de Bayeux qui, comme le chef d’escadron Guillaudot dans le Morbihan, transmet des plans des fortifications et la position des effectifs allemands dans le secteur de Bayeux et de Villers-Bocage. En outre, le statut de gendarme leur permet une certaine mobilité et une couverture légale pour leurs actions clandestines.

Prévenus de l’imminence du débarquement par les ondes de la BBC, à partir du 1er juin 1944, les gendarmes normands résistants participent activement à la mise en œuvre du plan Tortue qui consiste en des opérations de sabotage des infrastructures ferroviaires et routières afin de retarder les renforts allemands vers les plages de Normandie. Ils contribuent également à propager de fausses informations pour désorienter les forces allemandes. Le gendarme Annic de la brigade de Vimoutiers dans l’Orne arrache par exemple les panneaux de signalisation allemands, abat des arbres pour bloquer les routes et indique de mauvaises directions à l’occupant. Ayant constitué de véritables arsenaux grâce aux parachutages, les réseaux de résistance confient parfois aux gendarmes le soin de les cacher au sein des brigades avant qu’ils ne les redistribuent, à l’image du gendarme Lampérière de la brigade de Breteville-sur-Laize (Calvados) qui, le 5 juin 1944, achemine pas moins d’une tonne d’armes et d’explosifs.

Combien sont-ils à résister ? L’historien est incapable de répondre avec précision à cette question tant les formes de résistance sont variées et diffèrent selon la période, entre résistance passive et engagement véritable dans un réseau. S’engager dans la dissidence n’est pas un choix évident pour les gendarmes puisque cela signifie remettre en question son devoir d’obéissance et faire peser sur eux et leurs familles des risques majeurs. D’ailleurs une majorité d’entre eux, comme le reste de la population, préfère l’attentisme. De ce point de vue, le Débarquement renverse la situation et constitue le signal que les gendarmes attendaient pour s’engager dans la lutte.

Le Jour J

Les opérations militaires du jour J et le rôle joué par les gendarmes à cette occasion ont été consignés avec précision dans de nombreux rapports de gendarmerie comme celui du capitaine Bouloc, commandant par intérim la compagnie de La Manche.

Le 6 juin 1944, les gendarmes normands se retrouvent coupés du monde, sans téléphone ni même liaison postale. Ne pouvant compter que sur eux-mêmes, ils concentrent d’abord leur force sur le secours aux victimes des bombardements alliés intensifs. Stephen A. Bourque estime le nombre de victimes civiles de ces bombardements à 12 476 morts pour les seuls départements du Calvados, de La Manche et de l’Orne. La gendarmerie n’est pas épargnée tant d’un point de vue humain que matériel : la brigade d’Avranches, fortement endommagée, déplore quatre morts et trois blessés graves. Partout, les militaires procèdent au déblaiement des décombres, au ravitaillement de la population et à l’évacuation des blessés.

Les gendarmes normands joignent également spontanément leur force à celles des troupes alliées. À Sainte-Mère-Eglise, où atterrissent les premiers parachutistes américains, les six gendarmes de la brigade, commandés par l’adjudant Huault, prennent en charge les survivants et les guident pour faciliter leur progression. L’un de ces gendarmes, Eugène Quoniam, a laissé un témoignage ému de ce jour historique.

Le jour d’après

Au grand dam de la direction de la gendarmerie à Vichy qui espérait que les gendarmes garderaient leur neutralité vis-à-vis de ce que Laval appelle « une guerre étrangère », les jours qui suivent le Débarquement marquent une implication toujours plus grande des gendarmes normands aux côtés des Alliés. Leur grande connaissance du terrain et leur formation militaire font d’eux des auxiliaires précieux pour faciliter la progression des troupes. Certains gendarmes se retrouvent même directement intégrés aux forces alliées, à l’image du commandant de la brigade de Port-en-Bessin et d’un de ses subordonnés, le gendarme Gouget. Placés à la tête de deux compagnies du 47e Royal Marine Commando pour mener des opérations de reconnaissance sur leur circonscription, ces deux sous-officiers contribuent à nettoyer les poches de résistance allemandes. Le lieutenant Giudicelli, adjoint au commandant de la compagnie de gendarmerie maritime de Cherbourg, prend la tête quant à lui d’une compagnie d’infanterie américaine en vue de libérer la ville de Cherbourg. À l’avant-poste des opérations, il est mortellement blessé le 25 juin 1944.

S’ils prennent part aux combats, les gendarmes n’en oublient pas pour autant leur mission principale, la protection des personnes et des biens. Au fur et à mesure que les forces alliées progressent et libèrent les communes normandes, les gendarmes contribuent au rétablissement de l’ordre public. Ils guident les populations civiles jetées sur les routes par les bombardements, préviennent les pillages, prennent part aux arrestations des vaincus. Une nouvelle direction de la gendarmerie, créée à Londres le 25 juillet 1944, débarque à son tour le 2 août suivant à Cherbourg. Les brigades de gendarmerie des territoires libérés se placent aussitôt sous le commandement du lieutenant-colonel Girard, nouveau directeur de la gendarmerie. Les gendarmes normands sont de nouveau au service de la République.

Après la guerre, la contribution de la gendarmerie à la libération de la France a été officiellement reconnue. De nombreux gendarmes ont reçu des distinctions pour leurs actions héroïques et leur engagement envers la liberté. Par leurs actions de renseignement, de résistance et de maintien de l’ordre, les gendarmes ont œuvré de manière significative au succès de l’opération Overlord. Encore sous-estimé, leur engagement mériterait d’être étudié plus précisément et de manière globale par les historiens afin d’enrichir les connaissances sur l’action de la gendarmerie dans la Libération et entretenir l’indispensable devoir de mémoire.

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