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Débat : La liberté d’expression défendue par Emmanuel Macron peut-elle s’affranchir de toute responsabilité sociale ?

Un manifestant en Palestine dénonce les propos d'Emmanuel Macron avec une bannière lisant ‘Tous sauf le prophète’, le 26 octobre 2020. MOHAMMED ABED / AFP

Le 2 octobre dernier, le président Emmanuel Macron a présenté sa stratégie de lutte contre ce qu’il avait initialement nommé « le séparatisme ». Prononçant 52 fois les mots islam ou islamisme, il y a clairement visé – et plus encore stigmatisé – ceux des membres de la communauté musulmane qui refusent d’être purement et simplement « assimilés » à la majorité culturelle.

Se sont alors élevées un grand nombre de voix afin de rappeler que les communautés musulmanes en France font l’objet de stigmatisations d’ampleur, qui ont pour conséquences une très forte discrimination à leur encontre, les marginalisant sur le marché de l’emploi, de l’éducation ou du logement.


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Tout en reconnaissant ces discriminations et en annonçant que la formation des imams se ferait en France (et non au Maroc comme l’avait décidé son prédécesseur François Hollande), il a néanmoins systématiquement amalgamé l’extrémisme religieux, l’islam politique et l’islam tout court.

Or, les mots de Macron, « l’islam est une religion qui connaît aujourd’hui une crise, partout dans le monde », résonnent désormais avec ceux de polémistes ouvertement racistes, laissant entendre que le problème c’est l’islam.

Une stratégie politique

Réputé plutôt accommodant avec l’islam et les musulmans à son accession au pouvoir en 2017, Macron a pu étonner par sa soudaine fermeté contre le « séparatisme islamique ». Mais il faut inscrire cet apparent changement de cap dans une séquence plus longue qui tient aussi d’une stratégie politique pour l’exécutif.

Ainsi, pour saisir la portée de son discours, le dernier livre d’Emmanuel Todd, Les Luttes de classes en France au XXIᵉ siècle peut apporter des éclairages intéressants.

On comprend à la lecture du démographe que Macron ne peut pas espérer obtenir un second mandat avec l’électorat qui l’a porté au pouvoir en 2017, essentiellement « progressiste » et urbain.

Le soutien de son aile gauche en particulier s’est fortement érodé après trois ans de politiques libérales, dénoncées notamment par le mouvement des « gilets jaunes » et la contestation sur les retraites. Il lui faut donc séduire impérativement les électorats classiques du puissant mouvement identitaire de la droite et de l’extrême droite, et notamment la composante ouvrière du Rassemblement national.

La stratégie de lutte contre « le séparatisme », reprend donc à son compte une partie des thèses islamophobes actuellement en vogue dans le débat public. Ses accents populistes – qui plaident pour une laïcité offensive – tranchent avec la doctrine prônée au collège des Bernardins où Emmanuel Macron plaidait pour une « réparation du lien entre l’Eglise et l’État ».

On peut donc légitimement y voir une stratégie électorale. J’entends donc ici me concentrer sur la façon dont le populisme de Macron conceptualise la « liberté d’expression ».

Liberté d’expression versus responsabilité sociale

La liberté d’expression, qui est un droit humain fondamental, devient, selon mes analyses, contraire à l’éthique lorsque la rigueur intellectuelle et la responsabilité sociale lui font défaut.

Charlie Hebdo, par le biais du large spectre des cibles de ses caricatures en est l’exemple. Notons par exemple le nombre importants de dessins polémiques de Riss, familier des caricatures sur les étrangers et les musulmans etc.

Son parcours et tonalités de ses dessins interrogent. Il dessine tantôt une immigration profiteuse des allocations tantôt se moque d’Aylan Kurdi, le petit syrien retrouvé sans vie sur une plage turque, qu’il tourne en dérision.

Ainsi l’hebdomadaire satirique avait-il caricaturé cet enfant de trois ans en le projetant comme « futur violeur » à Cologne, tout en véhiculant une infox colportée par les mouvances xénophobes européennes.

Le dessinateur Siné présente son nouvel hebdomadaire satirique, baptisé « Siné Hebdo ». après avoir été licencié en juillet de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. La Licra avait porté plainte pour « incitation à la haine raciale » contre Siné. Martin Bureau/AFP

Un certain nombre de caricatures du prophète de l’islam par Charlie Hebdo n’échappent pas à cette confusion des genres. Présenter le prophète Mohammed comme un terroriste ou comme un détraqué sexuel, ne serait au fond pas très différent que de présenter Moïse comme un colon, ou d’en faire une caution (morale) du comportement de la droite israélienne à l’encontre des Palestiniens. Une telle association serait pourtant – et à juste titre – condamnée comme antisémite et interdite par les lois de nombreux pays européens.

Enfin, rappelons qu’au sein même de Charlie Hebdo, il semblerait que la caricature portant sur Israël ou certaines personnalités juives prête au débat houleux. Ainsi, le dessinateur Siné a été licencié sous la simple accusation d’un trait d’humour qualifié d’« antisémite » (affaire Siné).

Un dévoiement de la satire

Le réductionnisme populiste qui se cache derrière ces caricatures s’inscrit donc en réalité dans un dangereux dévoiement d’une satire – comme outil indispensable de la critique de tous les pouvoirs – vers la déshumanisation de certaines minorités.

Des mécanismes qui rappellent la trajectoire d’un vieil antisémitisme européen qui avant la diabolisation des juifs, a commencé avec celle de leur foi et de leur culture, préparant les esprits à leur quasi-extermination.

Certains pensent pouvoir affirmer que statistiquement Charlie Hebdo ne vise pas spécifiquement l’islam en tant que religion (près d’1 % des unes qui lui sont consacrées).

C’est peut-être vrai statistiquement, mais comment ne pas être troublé par l’essentiel du message qui est véhiculé par les seules caricatures produites en direction de l’islam et des musulmans ?

Droit à la liberté d’expression : jusqu’à quel point ?

Emmanuel Macron défend le droit à la liberté d’expression, fustigeant la notion de blasphème, abolie par la révolution française en 1789.

Mais est-ce pour autant un droit ? Si c’est le cas, sur quelle valeur universelle prend elle appui ?

Ne faudrait-il pas considérer que cette notion tend à apparaître aujourd’hui comme une véritable incitation à stigmatiser une minorité en France ?

Or comme le formule très bien Emmanuel Todd au journal britannique The Guardian en 2015 :

« Oui, bien sûr, il y a un droit de blasphémer, mais il faut aussi avoir le droit de dire que le blasphème n’est pas une priorité et que c’est idiot »

Et d’ajouter :

« Je réclamais le droit de contre-blasphémer : de dire que les caricatures de Mahomet étaient obscènes, des bêtises, totalement décalées historiquement et qu’elles étaient l’expression d’une islamophobie rampante. Et bien, pour avoir dit cela, j’ai été accusé de complicité avec les terroristes. »

Le majoritarisme culturel français vu d’ailleurs

En France, donc, il semblerait que ce soit imposé un « majoritarisme culturel », à l’encontre d’une société qui se décrit comme ouverte aux autres cultures.

Ce majoritarisme semble s’allier à la renaissance d’une forme très militante de la laïcité, combiné à une réminiscence prégnante de l’imaginaire colonial.

En effet, l’idée de « libérer l’islam » est considérée par certains, dont de nombreux Libanais, comme une continuité du comportement colonial de la France.

Suite aux événements ayant frappé le Liban, l’un de mes étudiants à l’Université Américain de Beyrouth, tout en saluant l’intervention du Président français contre la corruption s’inquiétait de la tournure de ses propos sur l’islam, vécu pour beaucoup comme un reliquat de la mentalité coloniale.

Plus généralement, plusieurs leaders religieux libanais ont critiqué la représentation du Prophète Mohamet par certains média français. C’est le cas du patriarche Maronite (chrétien) Bechara Boutros al-Rahi. Quasiment toutes les instances religieuses et politiques de pays musulmans ont dénoncé les dessins à l’encontre du Prophète Mohamet.

Ces leaders s’étonnent du discours français qui fustige d’une part l’islam politique et cherche à le faire interdire « juridiquement » ou qui stigmatise certaines organisations, tout en s’alliant économiquement à des régimes autoritaires arabes, où souvent éclot ce même islam politique.

Rappelons enfin que a la Cour Européenne des Droits de l’Homme a elle-même considéré que l’atteinte au Prophète Mohammed ne relève pas de la liberté d’expression. Il ne semble ainsi pas envisageable, sous couvert de majoritarisme culturel, de laisser toute expression se répandre sans aucune limites ni responsabilité.

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