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Débat : L’Égypte noire est-elle une imposture ?

Peinture du tribut Nubien auprès du pharaon égyptien d’après la tombe d’Amenhotep-Houy (TT40) le gouverneur égyptien de Nubie pendant le règne de Toutankhamon (1336-1327 av. J.-C.). Salle transversale, mur ouest, coté sud. Au Nouvel Empire, les Nubiens (Nubie) font partie de l'empire égyptien ; ils fournissent régulièrement des tributs au roi. Author provided

En 2016, le film hollywoodien d’Alex Proyas, Gods of Egypt, est accusé par les spectateurs de « blanchir » la société égyptienne antique. Une critique qui témoigne de la vivacité de la querelle anthropologique concernant la couleur de peau des anciens Égyptiens.

« Il existe un gros débat sur la couleur de peau des Égyptiens anciens et personne n’en est sûr à l’heure actuelle […] Était-ce une représentation artistique et symbolique, loin de ce qu’ils étaient vraiment ? », déclarait alors Alex Proyas.

Aujourd’hui, grâce aux progrès de l’archéologie, et notamment aux prélèvements ADN réalisés sur des momies, l’hypothèse d’une Égypte noire semble écartée par les égyptologues. Pourtant, depuis le XIXe siècle, les défenseurs de l’afrocentrisme, adeptes d’une conscience historique noire, ne cessent de s’opposer à cette affirmation et défendent ardemment la théorie d’une Égypte noire.

Mais le débat qui oppose les partisans d’une Égypte blanche et « eurocentrée » à ceux d’une Égypte noire « afrocentrée » est-il encore d’actualité ?

De l’afrocentrisme à l’égyptocentrisme

À l’inverse du panafricanisme (doctrine et idéologie politiques souhaitant l’indépendance africaine), l’afrocentrisme peut être défini comme une réécriture et une vision sélective de l’histoire mettant l’accent sur l’Afrique, les valeurs culturelles africaines et la vision propre des Africains dans l’élan que des mouvements nationalistes noirs.


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Il s’agit essentiellement d’un mythe moderne né en réaction aux visions européocentristes liées aux siècles de traites négrières et de domination coloniale. Né aux États-Unis au XIXe siècle au sein des communautés Afro-Américaines, le mouvement s’est amplifié et a connu son apogée au XXe siècle à travers les travaux de l’historien sénégalais Cheikh Anta Diop qui proclame : « Le Noir ignore que ses ancêtres, qui se sont adaptés aux conditions matérielles de la vallée du Nil, sont les plus anciens guides de l’humanité dans la voie de la civilisation ». (Alerte sous les tropiques, articles 1946-1960)

Image : Les différentes populations d’Égypte d’après une peinture murale de la tombe de Séthi Iᵉʳ ; copie de Heinrich Menu von Minutoli (1820). De gauche à droite : un Libyen, un Nubien, un Asiatique et un Égyptien. Wikimedia

Les afrocentristes revendiquent l’appartenance de l’Égypte pharaonique au monde des cultures africaines.

Convertis au christianisme, les Afro-Américains ont été éduqués selon des préceptes bibliques centrés sur une Égypte oppressive et sur l’émancipation des enfants d’Israël portée par Moïse. Se référant à la Bible et aux ouvrages d’érudits blancs prônant l’africanité des anciens Égyptiens, ils construisent peu à peu leurs propres revendications basées sur la gloire d’une Égypte antique prétendument noire.

Martin R. Delany (1812-1885) est l’un des principaux auteurs Afro-Américains afrocentriste du XIXe siècle. Né d’un père esclave et d’une mère libre, ses ouvrages, comme Principia of Ethnology (1879), défendent, sur fond biblique, une origine noire égyptienne. Le fils de Noé, Cham (qui selon la « table des nations » est l’ancêtre des populations d’Afrique), puis un de ses fils, Koush, seraient allés s’installer l’un en Égypte, l’autre en Éthiopie (en fait en Nubie). Ils auraient régné tous deux sur la vallée du Nil et auraient été les inventeurs des hiéroglyphes et les bâtisseurs des pyramides. Dans la continuité de ces études basées sur la Bible, l’écrivain noir Edward Wilmot Blyden (1832-1912) publie en 1866, dans la revue savante The Methodist Quartely Review un essai intitulé « The Negro in Ancient History ».

Dans le sillage des auteurs du XIXe siècle, W.E.B. Dubois (1868-1963) est l’un des écrivains Afro-Américains les plus influents qui plaida en faveur d’une Égypte noire et africaine. Militant panafricain, il lutte contre les préjugés raciaux qui envahissent la sphère scientifique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle : des théories douteuses considérant l’Afrique comme un continent sans histoire et qui seront discrédités par le monde scientifique par la suite.

Portrait de W.E.B. Dubois par James E. Purdy, 1907. Wikimedia

Combattant avec force les théories sur la prétendue infériorité des noirs, il publie de nombreux ouvrages dans lesquels il témoigne de l’existence d’une filiation noire des Égyptiens et notamment de leur berceau éthiopien :

« Les Égyptiens étaient des nègres, et non seulement cela, mais par tradition ils se croyaient descendants non pas des blancs ou des jaunes, mais des peuples noirs du Sud » (Black Folk Then and Now, 1939)

L’Égypte « terre des noirs »

Icône de l’afrocentrisme, l’écrivain George G.M. James diffuse en 1954 le concept d’« héritage volé ». Outre son affirmation d’une civilisation égyptienne noire, le titre de son ouvrage offre un condensé de sa théorie : Stolen Legacy : The Greeks were not the Authors of Greek Philosophy, but the Peoples of North Africa commonly called the Egyptians (Héritage volé : Les Grecs ne sont pas les auteurs de la philosophie grecque, mais ce sont les peuples d’Afrique du Nord, communément appelés les Egyptiens).

Les thèses de James seront reprises par Cheikh Anta Diop, surnommé « Le Pharaon » par les afrocentristes américains. Ses livres : Nations nègres et culture (1955), puis Civilisations ou Barbarie (1981), affirment la primauté civilisationnelle africaine. Les noirs seraient la « race originelle » à l’origine de la genèse de la civilisation égyptienne durant la préhistoire. L’Égypte, berceau de la science et de la philosophie, aurait même colonisé la Grèce ! L’Égypte ne serait pas la « terre noire », en référence au limon fertile des bords du Nil, mais la terre des noirs.

Ces théories ont été réfutées par l’ensemble des égyptologues que Diop, pour se défendre, accuse de mauvaise foi. Toutefois, ses écrits présentent comme des faits historiques des affirmations qui ne sont que ses opinions, fondées sur ses interprétations personnelles.

De l’uchronie historique au déni

Les études afrocentristes pullulent à partir des années 1980, surtout depuis l’onde de choc provoquée par les écrits de l’universitaire britannique Martin Bernal, Professeur émérite à l’université de Cornell. Entre 1987 et 1991, il publie les trois volumes de son Athéna Noire.

Couverture du livre polémique de Martin Bernal, Black Athena. Wikimedia

Selon lui, la Grèce a été colonisée par un peuple égyptien pouvant être « utilement qualifié de noir » et affirme que 40 % des mots grecs proviennent de l’égyptien ancien. Divers chercheurs afrocentristes lui emboîtent le pas, comme Leonard Jeffries, Abdul Nanji, Yosef A.A. Ben-Jochannan, John Henrik Clark ou encore Molefi Asante qui affirme que Cléopâtre était noire et que les Grecs ont volé l’héritage de l’Égypte.

« La philosophie grecque pourrait-elle s’enraciner dans la pensée égyptienne ? Est-il possible que la théorie pythagoricienne ait été conçue sur les rives du Nil et de l’Euphrate plutôt que dans la Grèce antique ? La civilisation occidentale serait-elle née sur ce que l’on appelle le continent noir ? » (Martin Bernal, Description de l’Athéna Noire, 1987-1991).

Une grande partie des études afrocentristes relèvent d’un imaginaire où l’esprit ne voit que ce qu’il a envie de voir ! Dans ce processus de dénégation de la réalité, si les preuves archéologiques ne concordent pas, elles sont réinterprétées, voire inventées. On peut citer comme exemple le journaliste Van Sertima qui soutient dans son livre They Came Before Colombus (1976) que les Égyptiens ont voyagé dans l’Amérique précolombienne et rencontré la civilisation olmèque.

Les ouvrages uchroniques concernant l’Égypte antique sont nombreux et donnent lieu à diverses théories fantaisistes. Ainsi certains auteurs (W.E.B. Dubois, George G.M. James – soutiennent qu’Aristote (384-322 av. J.-C.) aurait plagié les écrits de la bibliothèque d’Alexandrie dont la date de construction est pourtant postérieure, ou encore qu’Alexandrie aurait été fondée avant Alexandre le Grand et que ce dernier était noir de peau.

Plus récemment, l’ouvrage de Robin Walker, When We Ruled : The Ancient and Medieval History of Black Civilizations (2006) s’appuyant sur les travaux de Diop, réaffirme une colonisation moyenne orientale et des régions égéennes par l’Égypte. De manière plus surprenante encore, Walker rallonge de 1 000 ans l’histoire égyptienne qu’il fait débuter au 5e millénaire av. J.-C., sans preuve archéologique.

L’afrocentrisme, un mythe thérapeutique ?

Pour les afrocentristes, l’Égypte est une source indéniable de fierté et d’ethnocentrisme. En témoigne le succès, pour les Afro-Américains, de la campagne publicitaire menée par la Budweiser Brewing Company (1975-2000) qui, sur le thème « The Great Kings and Queens of Africa », a édité une trentaine d’affiches de souverains africains qui régnèrent entre 1500 av. J.-C. et nos jours. On y trouve d’improbables images de Néfertari et Cléopâtre noires.


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L’afrocentrisme n’en demeure pas moins une mythologie qui ne repose sur aucune preuve tangible ni scientifique. La majorité de ces « travaux » ont été rejetées par l’ensemble des égyptologues lors de la conférence sur le peuplement de l’Égypte ancienne au sommet de l’Unesco en 1974.. Il y est écrit notamment que « Les arguments invoqués pour l’appartenance négroïde des [peuples d’Égypte, NDLR] relèvent plus souvent du domaine culturel et linguistique, voire littéraire, que de l’anthropologie scientifique ».

Le manque d’autocritique et les attaques constantes contre ceux qu’ils jugent imprégnés de « racisme blanc » voulant « désafricaniser l’Égypte » font des études afrocentristes un fantasme égyptologique simpliste, raciste et réactionnaire, d’après l’historien Afro-Américain Clarence Walker. Les études de Mary Lefkowitz (Not Out of Africa, 1996) soulignent les erreurs afrocentristes, accusant même certains auteurs comme Bernal de générer des tensions raciales.

D’une manière générale, chercheurs africains et Afro-Américains rejettent les auteurs afrocentristes. L’afrocentrisme est davantage un phénomène culturel, source thérapeutique de fierté et d’estime de soi, qu’une démarche scientifique.

« Chaque période de l’histoire a eu une Égypte qui lui était propre, sur laquelle elle a projeté ses peurs et ses espoirs, jusqu’aux Égyptiens noirs des Afro-Américains contemporains », écrit ainsi Eric Hornung (The Secret Lore of Egypt : Its Impact on the West, 2001)

Un débat séculaire source de tensions

Buste d’Akhénaton, Musée égyptien du Caire. Wikimedia

À l’opposé de la recherche historique, la quête des afrocentristes brasse de nombreux anachronismes, quand il ne s’agit pas de falsifications. C’est une forme de réécriture nationaliste de l’Histoire qui prétend dénoncer une « conspiration blanche » à l’encontre du passé noir africain.

Cette opposition séculaire entre ces deux courants de pensée est toujours d’actualité. Dans une Amérique ou les tensions raciales sont omniprésentes, l’afrocentrisme a de beaux jours devant lui et le débat entre historiens et afrocentristes est loin d’être clos. En 2009, le président Obama a été qualifié par certains Afro-Américains de « réincarnation d’Akhénaton » !

Plus récemment, le lancement par l’école publique de Chicago, en 2014, d’un programme entièrement consacré aux thèses afrocentristes laisse perplexes de nombreux historiens. Faut-il vraiment sacrifier toute vérité historique au nom de l’estime de soi ?

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