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Débat : Les sciences sociales face à l’instrumentalisation politique de l’islam

Différentes unes de magazines français.

L’instrumentalisation de l’islam à des fins politiciennes atteint des sommets aujourd’hui au sein des médias mainstream. Depuis longtemps déjà, des chercheurs ont analysé cette fascination comme étant pathogène, et ce, bien avant les attentats djihādistes sur notre sol.

N’ayons pas peur des mots, il s’agit maintenant d’une véritable obsession qui transcende les courants politiques. Comme le soulignait récemment un chroniqueur humoristique, certains « parlent plus d’islam qu’un imam ». Désormais, nul besoin d’être spécialiste du fait religieux, tout le monde se croit autorisé à en disserter doctement, monsieur Jourdain est devenu docteur en islamologie.

Dans cette cacophonie, les spécialistes de l’étude scientifique de l’islam (ou « islamologues ») sont pris de court face à tant de fake news touchant leur domaine de compétences. Ils ont déjà été écartés des débats publics de par le délabrement progressif des études classiques arabes portées notamment par quelques départements universitaires. Certains se sont aussi autocensurés, suivant en cela une ligne radicalement anti-médias inspirée par le sociologue Pierre Bourdieu en se réfugiant dans le strict champ de leur spécialisation.

Des politologues spécialistes des mouvements fondamentalistes de l’islam ont certes investi la parole publique en livrant leurs analyses contradictoires mais eux-mêmes sont désormais largement dépassés par des éditorialistes et chroniqueurs « toutologues », peu aptes à respecter le laborieux travail des universitaires. Comme le rappelle fort justement Étienne Klein : « pour se rendre compte qu’on est incompétent, il faut être compétent ».

Une nouvelle doxa médiatique ultra réactionnaire semble désormais se dessiner sous nos yeux, avec ses ayatollahs et ses nécessaires boucs émissaires. Pour pasticher Gilles Kepel, cette « haine d’atmosphère » nous place de facto, nous, chercheurs du temps long, dans une forme de dissidence. Pourquoi ? Non pas car nous serions des militants, ou que notre rôle serait de défendre une communauté en particulier, mais parce que la recherche scientifique vise justement à lutter contre le simplisme et les visions binaires partisanes.

En fait, les sciences humaines et sociales visent à déconstruire tous les édifices de certitude, qu’ils proviennent de l’extrême droite ou de n’importe quelle idéologie, même progressiste. Notre travail consiste à mettre au jour les mécanismes sous-jacents de tout discours dominant, en dévoilant les aspérités que ce dernier cherche à gommer ; gymnastique indispensable à l’esprit critique au cœur même du projet démocratique. Raison pour laquelle les régimes autoritaires cherchent toujours à domestiquer les universités et ses chercheurs, l’exemple récent me venant à l’esprit étant celui de la Hongrie de Viktor Orban.

La thèse du clash/choc des civilisations

À ce titre, exerçons ce regard critique en « tordant le cou » pour le moment à deux fausses évidences fort répandues désormais : la thèse du « choc/clash des civilisations » et l’équation dangereuse islam = « islamisme ». Il y en a d’autres mais l’espace qui est le nôtre ne nous permet pas d’en traiter davantage et ces deux idées reçues structurent le discours complotiste autour de l’islam de manière centrale.

Le professeur de sciences politiques états-unien Samuel Huntington a effectivement popularisé la thèse du choc des civilisations dans un article devenu ensuite son célèbre ouvrage mais il n’est pas le père de cette notion. Il l’a empruntée à un collègue islamologue célèbre, Bernard Lewis.

Les partisans de cette théorie ignorent qu’ils partagent en cela la vision du monde binaire des théoriciens du djihād offensif qui y croient eux aussi fermement et poussent des individus perméables aux rhétoriques belliqueuses à prendre part à cette soi-disant guerre civilisationnelle. Bien entendu, les termes utilisés pour la présenter ne sont pas identiques, les djihādistes manipulent des notions de l’islam classique telles que dār al-ḥarb (territoires de la guerre) face à un dār al-islām (territoires de l’islam) assiégé, toutefois, le résultat est identique, c’est toujours la guerre du bien (fantasmé) contre le mal (fanstasmé).

Huntington considérait dans son ouvrage que la religion était la matrice de neuf « civilisations » qu’il croyait déceler mais il se trouve que même à une époque où les religions structuraient bien plus qu’aujourd’hui la vie des populations, à l’apogée par exemple des trois puissants empires islamiques (ottoman, perse et moghol), la France de François 1er était déjà l’alliée de l’Empire ottoman sunnite contre les Habsbourg pourtant chrétiens. Et quant aux Portugais, chrétiens eux aussi, ils étaient alliés avec l’Empire perse chiite (contre les Ottomans).

Cartographie des trois empires islamiques au XVIᵉ siècle
Cartographie des trois empires islamiques au. Pinupbettu/WikiCommons, CC BY-SA

Les intérêts stratégiques furent bien plus à l’origine des alliances entre les empires que la propagande religieuse. Le célèbre réalisateur Ridley Scott a fait de ce constat basique un beau et divertissant film sur les croisades Kingdom of Heaven, on peut utilement bien sûr, et de manière plus scientifique, consulter sur ces questions des ouvrages savants.

En réalité, il n’existe pas de choc des civilisations car il n’existe aujourd’hui plus qu’une seule civilisation capitalistique néo-libérale qui règne sans partage et au sein de laquelle musulmans, juifs ou encore Chinois confucéens participent pleinement. Et au sein de cette civilisation, les fondamentalismes religieux sont paradoxalement très à l’aise avec l’idée de marché transnational dérégulé.

Que dire alors de notre temps, depuis que la sécularisation s’est répandue au XXe siècle en Europe mais aussi dans le monde, et ce, jusqu’au plus intime, la maîtrise de la fécondité ? Où classer d’après les catégories huntingtoniennes, l’Arabie saoudite, pays d’obédience salafiste, qui reste l’allié le plus fidèle des USA pourtant protestants, après avoir été l’allié des Britanniques jusqu’au milieu du XXe siècle ?

Ces catégories de « civilisations » sont une supercherie qui masque la complexité du monde, elles confondent les religions historiques avec les fondamentalismes religieux qui en sont issus. Ne perdez pas votre temps avec Huntington, lisez plutôt « Le dérèglement du monde », cet essai utile et toujours aussi actuel d’Amin Maalouf.

L’inquiétante équation : islam = « islamisme »

Pour ce qui concerne maintenant l’équation islam = « islamisme », les spécialistes des mouvements politico-religieux de l’islam reprennent souvent ce terme placé ici entre guillemets, ils parlent également de « courants fondamentalistes » ou d’« islam politique ». Ce faisant, ils désignent par là des mouvements précis par exemple, le salafisme saoudien, les Frères musulmans ou encore le mouvement missionnaire du tablīġ.

À ma connaissance toutefois, aucun spécialiste digne de ce nom n’aurait l’imprudence de réduire l’islam (religion) et l’Islam (civilisation) à ces courants fondamentalistes. Ce serait aussi incongru que d’affirmer que l’on pourrait réduire le judaïsme et sa grande histoire à n’importe quel mouvement messianique israélien contemporain.

Par ailleurs, il ne faut pas confondre ces mouvements fondamentalistes avec les organisations qui appellent à la violence et au crime de masse, ce que l’on a désormais coutume de qualifier de djihādistes ou de terroristes car, malgré quelques points communs d’ordre théologique, ce sont des réalités bien distinctes.

L’émergence d’un islam réformé

À l’instar des autres monothéismes, l’islam est en train de faire émerger en son sein, de manière discrète mais inéluctable, un « islam réformé » ou « progressiste » (iṣlāḥī/taqaddumī). C’est un courant pour le moment minoritaire mais tout comme l’était le mouvement juif réformé en Allemagne à ses débuts au XIXe siècle avant que ce courant devienne aujourd’hui majoritaire aux USA.

Affirmer que l’islam ne pourrait être que fondamentaliste c’est donner raison à l’extrême droite religieuse du monde musulman tels que les idéologues de Daech qui prétendent à cette hégémonie, c’est valider leur vision du monde.

Ces points de crispations, et d’autres encore, sont devenus des sujets récurrents dans les débats politiques mainstream. Ils sont un symptôme d’une société où l’expertise scientifique n’irrigue plus ses citoyens, ni ses élites, il s’agit bel et bien d’une hégémonie culturelle qui s’installe, un nouveau « politiquement correct » avec ses nouveaux ayatollahs.

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