Débat : Quand « le libre choix » cache la société disciplinaire que dénonçait Michel Foucault

Lithographie de 1818 publiée dans M. Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975 (ed 2012) Gallimard

L’appréhension de la population par rapport à la date fatidique du 11 mai est révélatrice de nos comportements face à l’incertitude. De manière parfois assez virulente, notamment sur les réseaux sociaux, beaucoup ont douté et se sont offusqués de la cohérence et de la pertinence des mesures prises par le gouvernement : « comment faire adopter des gestes barrières à des enfants qui lèchent les barrières ? », pouvons-nous lire, entre autres, sur les réseaux sociaux.

Face à l’incertitude que représente le virus et le risque d’être confronté à une seconde vague épidémique, les mesures de distanciation physique et d’adoption des gestes barrière semblent dérisoires. En proie à la peur du chaos, nous souhaitons être protégés par des règles et des procédures, au risque de devenir les instruments d’une société disciplinaire.

À travers la stratégie de réouverture des classes d’écoles, il semble s’opérer le passage vers une gestion plus libérale de l’épidémie. La fréquentation à l’école se faisant « sur la base du volontariat » on passerait ainsi à une individualisation des décisions et gestion des risques. L’exemple nous montre que cet argument libéral n’est en fait que l’avatar d’une société disciplinaire qui semble rassurer dans sa capacité à protéger une population en proie à l’incertitude.

Une société disciplinaire

Le confinement nous a fait basculer dans une société aux allures disciplinaires, telle qu’elle a été décrite par M. Foucault, à travers les dispositifs de quarantaine mis en place lors des grandes épidémies de peste : un strict quadrillage est mis en place, chacun doit rester chez soi avec interdiction d’en sortir.

Le parallèle est frappant avec la situation que nous vivons actuellement. Les individus sont assignés à une place fixe, chez eux. Leurs mouvements sont contrôlés par des laissez-passer. Les forces de l’ordre aussi bien par voie terrestre (barrage de police) que par voie aérienne (les hélicoptères ou les drones qui tournent au-dessus de nos têtes) viennent régulièrement nous rappeler la présence et la puissance du dispositif de contrôle mis en place, contre lesquelles peu de voix s’élèvent.


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Mais pour Michel Foucault, peu importent finalement les critères, les formes et les transformations que le programme disciplinaire peut connaître. Il vise – par tous les moyens – à assurer l’agencement et l’ordre des multiplicités humaines. Et c’est en s’inscrivant dans son analyse que l’on peut voir dans les stratégies de déconfinement qui se déploient actuellement la continuité d’un programme disciplinaire.

Discipliner les corps

Avec le déconfinement, il ne s’agira plus comme nous l’avons fait jusqu’ici d’ériger des barrières fixes et définitives pour se protéger du virus, mais de tenter de continuer à discipliner les corps, pour reprendre l’expression de M. Foucault, par-delà les frontières de la sphère privée.

La tentative a déjà été amorcée. La France s’est vue « quadrillée » en zone tricolore de manière à apporter de la flexibilité dans les frontières et descendre à une échelle territoriale plus fine. Petit à petit la division spatiale se construit dans tous les recoins de la vie sociale pour mieux la contrôler et la surveiller.

Peut-être que l’État n’a jamais au fond vraiment cru à ces masques – chirurgicaux ou grand public – que l’on met et que l’on enlève, que l’on lave mais que l’on peut aussi négliger. À une approche négociée des risques, une approche disciplinaire a été préférée. Déjà les corps sont conduits et guidés à l’extérieur de la sphère privée. Ils doivent se déplacer selon un sens de circulation bien établi. Ils sont alignés, écartés les uns des autres.

Il s’agira désormais d’isoler et de repérer les corps jusqu’à l’intérieur de la vie des organisations pour empêcher la transmission du virus. La place des corps est assignée jusque dans les écoles. Sont uniquement autorisés à y pénétrer (physiquement) les enfants dont les parents occupent un emploi prioritaire et les enfants qualifiés de « décrocheurs ».

Les élèves se voient assigner une place dans la cité qui correspond aux stigmates et caractéristiques sociales de chacun. Se construisent une exclusion et une individualisation spatiale : certains peuvent être à l’école, d’autres doivent rester chez eux.

Sauf que – et c’est là que le bât blesse – si nous avons accepté jusqu’ici cette société disciplinaire, nous ne croyons pas au pouvoir de ses ramifications spatiales pour nous protéger du virus. La société disciplinaire dans laquelle nous avions basculé à travers la politique du confinement nous rassurait. Elle semblait nous mettre complètement et définitivement à l’abri de l’ennemi extérieur.

Ce seul mécanisme d’individualisation de la surveillance dans l’espace comme dispositif de protection contre le virus ne semble pas suffisant aux yeux d’une majorité de la population. On ne croit pas en sa faisabilité, soit parce que les lieux rendent impossible le maintien des distances sociales, soit parce que nous connaissons nos failles – comme le besoin vital de nous rapprocher des autres, surtout dans les cultures latines.

L’illusion du libre choix ?

L’argument libéral a été utilisé par le gouvernement, désindividualisant le pouvoir : « nous fixons des conditions, mais in fine c’est votre choix ». Un discours relayé par les institutions scolaires, ainsi de ce formulaire envoyé dans une commune d’Ile-de-France et qui stipule (notez les majuscules) : « C’est VOUS qui décidez si votre enfant retourne à l’école ou s’il continue les cours à distance. »

D’un régime normatif et prescriptif sur la base d’interdictions, on passerait ainsi, désormais, à une phase de libre choix.

Puisque la réintégration des enfants à l’école se fera sur la base du « volontariat », le pouvoir disciplinaire apparaît comme relégué au second plan. Les termes de l’incertitude sont transformés en « êtes-vous prêts à faire prendre des risques à vos enfants ? » (ou aux enseignants). On s’inscrit dès lors dans une prise de responsabilité individuelle et son corollaire, une culpabilité latente qui renforce plus encore le malaise.

On hurle à l’incompétence du gouvernement, à l’incohérence des mesures prises, à leur inconsistance. Mais c’est peut-être cette négociation quasiment intuitu personae avec le virus qui nous pose problème. Que l’on se rassure, le programme disciplinaire est toujours à l’œuvre, même s’il emprunte des formes moins visibles.

Face à ce dilemme insupportable, deux solutions a priori distinctes semblent possibles. Premièrement, l’observance du protocole sanitaire et disciplinaire prévu. Ce qui revient à accepter les nouvelles modalités de surveillance disciplinaires des corps dans l’espace public. Deuxièmement, se replier dans l’univers de la sphère privée pour y observer strictement les recommandations gouvernementales.

Au final, ces deux solutions sont les deux faces d’une même société disciplinaire qui nous gouverne et dont nous sommes devenus un rouage. Cette approche disciplinaire de l’épidémie, en même temps qu’elle inquiète, semble préférée pour mieux nous préserver des aléas et des « marginaux » qui ne se plient pas aux mesures sanitaires.

Le mécanisme disciplinaire est ainsi maintenu, même s’il devient presque invisible puisqu’il nous est présenté sous l’angle du libre choix. Refuser cette société disciplinaire, c’est accepter de ne plus s’en remettre aux seules fonctions pyramidales de contrôle et de surveillance pour se protéger du virus.

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