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Des mobilisations municipales sous tensions dans les quartiers

Le maire de Montreuil, Patrice Bessac (candidat à un second mandat aux municipales 2020) répond aux questions des habitants réunis devant l'usine chimique SNEM pour protester contre sa pollution dans le quartier le 4 octobre 2017. Martin Bureau/AFP

Les mobilisations politiques dans les quartiers populaires peuvent prendre plusieurs formes, de l’engagement associatif ou sportif à l'adhésion à un parti politique, en passant par la participation à des révoltes urbaines.

Les frontières entre la politique institutionnelle et informelle restent floues, mais les difficultés à s’investir dans un projet associatif ou en politique sont réelles. On recense environ moins d’un électeur sur deux dans les deux quartiers étudiés pour l’élection municipale de 2014. Au-delà de l’abstention importante, le rôle des politiques en général et des politiques publiques plus précisément semble décourager l’engagement des habitants des quartiers populaires.

Mon enquête actuellement en cours dans deux communes de la banlieue nord de Paris révèle ainsi plusieurs tendances, inscrites dans quarante ans de désillusions politiques dans les quartiers populaires. En esquissant un début de typologie d’habitants des quartiers populaires, mon projet s’attache à analyser les conséquences des rapports de domination sociale sur leurs engagements politiques, et la façon dont ces rapports de domination se traduisent au quotidien, notamment dans leurs perceptions de la question politique.

La difficulté de s’engager

S’engager dans les quartiers populaires peut devenir coûteux économiquement (licenciement si la personne travaille pour la commune, etc.) et socialement (pressions administratives sur le logement ou les activités associatives, etc.) à partir d'un certain stade d’engagement dans la politique.

En effet, la présence des habitants des « quartiers » – surtout celles et ceux qui sont considérés comme d’origine étrangère – est perçue comme une intrusion dans le champ politique local, le plus souvent occupé par les notables et les militants des classes moyennes. On note ainsi que la présence des classes populaires et, en particulier, des personnes « issues de l’immigration » n’est pas toujours la bienvenue dans un espace hautement concurrentiel.

Cet engagement peut se payer de façon radicale pour la personne issue d’un quartier populaire qui souhaite s’investir en politique et proposer des perspectives nouvelles. Ainsi, les conséquences en termes de démobilisation peuvent être importantes : découragement, désillusions…

C’est pourquoi bon nombre de personnes évoluant dans les « quartiers » portent un regard critique sur leur condition sociale, mais aussi à l’égard des institutions, ce qui s'exprime à travers les révoltes urbaines, les différentes formes d’« incivilité », les « fuites » comme l’ultra-individualisme ou la dépression. D’autres, au contraire, choisissent de poursuivre en politique en se radicalisant parfois dans l’idéologie, mais aussi dans les méthodes.

Les déçus de l’engagement

On rencontre tout d’abord les déçus de l’engagement. La plupart approchent aujourd'hui la soixantaine. Ils sont totalement découragés par toutes les initiatives qui touchent de près ou de loin à la politique. Certains sont des figures locales qui ont milité dès les années 1980. Ils expriment lors de nos entretiens les nombreuses humiliations et discriminations subies lorsqu’ils ne se pliaient pas à la ligne attendue du parti.

Un ancien militant associatif dans les années 1990 raconte ainsi comment il a été rapidement sommé de justifier les comptes de son association sous peine de poursuites judiciaires, dès lors qu’il avait exprimé vouloir s’émanciper de son parti, très influent à l’époque.

Au bout de quelques années, pour certains militants, l’engagement en politique est vécu comme un luxe beaucoup trop coûteux en temps et en énergie.

Des initiatives comme le Forum social des quartiers n’ont pas réussi à se pérenniser. FSQP, CC BY

À la fin des années 2010, les quinquagénaires encore mobilisés politiquement font part d’un certain désenchantement, malgré un investissement humain réel sur le terrain. Ils critiquent discrètement certains notables ou se désinvestissent totalement de leur emploi.

Cependant, ces « anciens » se retrouvent parfois en contradiction avec leurs premiers idéaux qui consistaient à améliorer les conditions de vie de leur quartier alors que, employés par la mairie ou dans l’intercommunalité, ils apparaissent désormais comme des apparatchiks de leur municipalité.

Décrédibilisés auprès des jeunes, ces adultes sont le plus souvent méprisés ou moqués en raison de l’histoire migratoire de leurs parents, de l’histoire sociale des quartiers populaires. Ce qui génère des souffrances sociales et des incompréhensions avec leurs familles, voisins et copains d’enfance, etc.

Partie de Marseille le 15 octobre 1983, la marche des Beurs arrivait à Paris le 3 décembre. Son objectif : dénoncer le racisme, réclamer une France multiculturelle et obtenir l’égalité des droits pour les immigrés et leurs enfants.

Les « enragés » ou revanchards

En parallèle de ce désenchantement d’une génération de militants, nous observons depuis le milieu des années 2000 l’émergence de jeunes adultes trentenaires qui s’affirment dans les quartiers autour d’une « connaissance du terrain » et d’une maîtrise des enjeux sociaux liés à ces territoires.

Au regard des entretiens, l’objectif de ces adultes originaires des « quartiers » est toujours d’« améliorer le quotidien des habitants des quartiers populaires », mais en essayant de créer un rapport de force avec les élus en place, quelle que soit la couleur politique municipale, en se revendiquant comme autonomes.

En 2020, cela se traduit par l’émergence de listes autonomes menées par trois personnes pour la première commune et deux pour la seconde.

La volonté de reconnaissance politique semble être le moteur des engagements collectifs et/ou individuels, mais elle vient s’ajouter à l’espoir de propulser les doléances émanant des habitants des quartiers comme une force politique locale. C’est pourquoi ces jeunes adultes, pour tenter de s’imposer localement, misent sur le contact de proximité avec les habitants des « quartiers », en particulier avec les adolescents en situation difficile. Ils ambitionnent de montrer aux élus et aux électeurs qu’ils ont les capacités de réguler les problèmes de violence et à maintenir ou restaurer la « cohésion sociale ».

C’est par exemple le cas de Hadama Traoré à Aulnay, qui a créé la polémique en 2019 autour d’un rassemblement de soutien à Mickaël Harpon, auteur de l’attentat à la préfecture de Paris. Ce militant tente par tous moyens de dénoncer les maux qui affectent le quartier » : les malversations des sociétés HLM, les affaires de corruption et de clientélisme municipal, les violences policières, la complicité de la justice, etc.

En 2019 Traoré, à la tête de son mouvement Démocratie représentative, a présenté une liste aux élections européennes. Il se porte candidat aux municipales de 2020, assumant un profil très controversé et des actions coups de poing en réponse à un profond sentiment d’injustice.

Les personnes en quête d’investissement politique

D’autres militants rencontrés cherchent aussi à être reconnus politiquement. Si ces personnes restent minoritaires sur mon terrain, elles sont sans aucun doute celles qui font le plus parler d’elles, tant leur engagement les isole du reste de la population à plus ou moins long terme.

Ces personnes ont pour ambition de s’engager dans des partis déjà en place afin de gravir les échelons politiques plus rapidement.

Aux plus ambitieux d’entre eux, il est demandé de s’« assimiler » aux logiques partisanes du parti et, quand cela est nécessaire, de se distancer des attentes formulées par les « acteurs » de terrain, estimées illégitimes par les élus. Par exemple, refuser les demandes de baisse du prix des loyers, de passage d’un bus en bas de chez soi ou d’ouvrir un local jusqu’à tard la nuit pour les adolescents et les jeunes adultes.

Ceci n’est pas sans créer de tensions avec les copains du quartier devenus dès lors « ex-copains », ce qui tend à isoler progressivement ces jeunes militants, perçus au final comme des arrivistes.

Des parcours schizophréniques

Les jeunes des quartiers qui adhèrent à ce type de stratégie, après quelques années passées comme élus de la majorité, renoncent pour certains à briguer un autre mandat tant les tensions sont énormes avec leur quartier – et subsidiairement avec les amis d’enfance, qui les perçoivent comme des « traîtres ».

Quelques années plus tard, certains reviennent après s’être faits discrets auprès des copains du quartier.

Parfois, des aveux accablants sur les élus et leurs rapports de force dans les coulisses montrent que certains se retrouvaient dans des positions « schizophréniques ». Par exemple, certaines personnes ont voté l’expulsion de leurs logements de voisins qu’elles savaient en grande difficulté financière. D’autres militants dans des partis de droite sont mal à l’aise lorsque des colistiers échangent des blagues sur les étrangers, l’islam, les « racailles », etc.

Certains se coupent alors du terrain et décident de gravir les échelons en évoluant dans de nouveaux schémas idéologiques en abandonnant une partie de leurs principes de jeunesse.

Les éloignés volontaires, des désillusionnés aux conspis

Enfin, beaucoup évoluent à l’écart de la vie politique et des échéances électorales. Ces individus âgés de 35 à 50 ans en moyenne, les plus nombreux mais peu médiatisés ou peu connus des politiques, blasés à l’instar de nombreux autres Français – 68 % disaient ne plus faire confiance au gouvernement en juin 2019 –, sont persuadés que cela ne sert à rien de participer au jeu politique qu’ils estiment « vicié ».

Ils voient l’activité politique comme une activité malhonnête, hypocrite et corrompue, dont il vaut mieux rester à l’écart. D’autres sont aussi sensibles aux différents discours religieux ancrés dans les quartiers, selon leur trajectoire, leur religiosité et leurs aspirations. En hausse depuis le délitement du monde ouvrier, le religieux, notamment l’islam, fait souvent office de pilier moral, érigeant le bien commun et la probité comme idéaux. Des objectifs difficilement atteignables dans le cadre actuel du jeu politique, de ses représentations et de ses nombreuses compromissions morales ou idéologiques.

Le maire de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), Patrick Balkany, arrive au tribunal de Paris le 22 mai 2019 pour son procès pour fraude fiscale et blanchiment aggravé de fraude fiscale. AFP

Il existe enfin une frange non négligeable d’habitants relevant des « conspis », qui regroupent des individus persuadés que le monde est gouverné par des sociétés occultes et que les hommes politiques en sont les représentants ou les marionnettes. C’est pourquoi ils préfèrent ne pas participer aux élections qu’ils voient comme une mascarade.

Pour ces habitants, « conspis » comme désillusionnés, la politique est appréhendée comme « sale », un phénomène qui transforme les « copains » dès lors que ces derniers se sont investis dans l’associatif, le sportif ou tout simplement dans un parti politique.

De nouvelles voix ?

Dans deux communes où j’enquête actuellement, pour la première fois, des configurations nouvelles apparaissent. Dans la première commune, trois listes émanant d’individus de quartiers se font concurrence pour tenter de « dégager » une municipalité en place depuis 80 ans.

Les luttes d’ego font rage parmi ces trois listes bien que leurs leaders appréhendent tous la majorité actuelle comme l’ennemi à abattre puisque celle-ci est vue comme une municipalité de notables qui n’a que faire des « quartiers », bien que la majorité sortante soit aussi soutenue par des trentenaires des quartiers populaires. La multiplication des listes émanant des « quartiers » dans cette commune rend hypothétique la possibilité d’un changement électoral.

Pour la seconde ville, la majorité de droite sortante a pour tête de liste un « ancien » jeune de quartier qui s’est progressivement fait une place sur l’échiquier politique local puisqu’il officie à la fois comme consultant dans un cabinet d’étude et comme conseiller de cabinet au conseil régional. Personnage à l’image controversée dans sa cité, il est également soutenu par certains jeunes de son quartier espérant une reconnaissance. En reprenant l’investiture municipale, il bénéficie des structures locales pour asseoir une légitimité politique à court terme.

Une seconde liste de centre droit est composée également de quadragénaires de « quartiers » qui ne veulent pas voir arriver à la tête de la mairie leur ancien « camarade ». Cette liste est tenue par un ancien maire adjoint « blanc » et animée par certains cadres qui souhaitent récupérer la ville pour mettre un terme à 60 ans de « RPR ».

Les combats chaotiques internes à ces listes pourraient au final profiter à celui jouissant du meilleur réseau, à la fois au sein de l’élite politique locale mais aussi de l’électorat. La bataille va donc être rude.

Le quartier, un miroir de la vie politique nationale

Les deux villes observées montrent des configurations nouvelles, et pourtant très différentes. Au-delà de la question communautaire ou pas des listes, les situations montrent des complexités fines où trahisons, revirements et contre-alliances constituent les nouvelles règles du jeu.

Ces observations déplacent le curseur dans les communes observées au-delà de l’opposition quartiers/bourgeoisie et montrent à l’échelle microlocale des situations complexes avec des individus issus des « quartiers » ambivalents, complexes et animés le plus souvent par un sentiment de revanche sociale.

Ce constat implique chez beaucoup d’habitants rencontrés désolations, dégoûts et retraits. Les quartiers populaires ne sont pas des déserts politiques et ne l’ont jamais été, mais les enjeux d’ego, de pouvoir, de leadership, de petits intérêts, etc., entre habitants des quartiers populaires souhaitant s’investir en politique – qui copient allègrement ceux de nos hommes politiques nationaux – peuvent amener à une désertion du politique de ceux qui, parmi les habitants des quartiers, espèrent toujours œuvrer pour le bien commun.

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