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Des terrils « bleu Marine » : quelle place pour le Rassemblement national dans le bassin minier ?

Marine Le Pen (RN) quitte l'isoloir après avoir voté lors des élections régionales à Henin-Beaumont, au nord de la France, le 20 juin 2021. DENIS CHARLET / AFP, CC BY

Aux dernières élections législatives le Rassemblement national a fait élire dans le bassin minier du Nord Pas de Calais 5 de ses 8 députés. Hénin-Beaumont est devenu depuis plusieurs années l’une des tours de contrôle de ce parti. Pourtant ce territoire de 1 200km2 et de 1,2 million d’habitants a été dirigé quasi sans partage par la gauche pendant près d’un siècle. Alors que ce qui se cache-t-il derrière ces apparents succès du parti de Marine Le Pen dans le bassin Minier ?

Certains voient dans les bons scores du RN un écho à la théorie du « gaucho-lepénisme ». Celle-ci expliquerait ces bons résultats par l’attrait des classes populaires, votant précédemment à gauche, pour le parti de Marine Le Pen. Il y aurait ainsi un « RN du Nord » qui tirerait son succès du soutien des classes populaires abandonnées par la gauche et trouvant dans le RN un moyen d’exprimer leur ressentiment envers le monde politique.

Bassin minier carte.

De gauche à droite ?

Cet attrait de la « France périphérique » dirait l’auteur controversé Christophe Guilly serait corrélé au sentiment « d’insécurité culturelle » et au repli sur soi propre à ces populations qui seraient les « perdantes de la mondialisation ».

S’il est indéniable que les difficultés économiques et sociales que traversent ce territoire ont pu favoriser le RN (taux de chômage de 19,7 %, 10 points au-dessus de la moyenne national et taux de pauvreté de 23,1 % soit 8 points au-dessus de la moyenne), ces théories ont eu tendance à uniformiser un phénomène complexe dont les mécanismes diffèrent selon le territoire, l’offre politique, l’élection et le profil des habitants.

Ainsi, la place du RN dans la politisation des habitants du bassin minier s’avère être plus complexe qu’un soutien massif et mécanique et l’idée d’un transfert du vote de gauche vers l’extrême droite relève souvent d’une simplification.

Entre les difficultés économiques et sociales, la perte d’influence des partis de gauche, le renouvellement de la population, les évolutions du marché de l’emploi, la sociologie des habitants ou la défiance envers l’État les raisons sont nombreuses pour expliquer les percées du RN dans le bassin Minier du Nord Pas de Calais.

Dans le cadre de ma thèse j’ai interrogé plusieurs habitants du bassin minier sur leur vision du monde politique et ces discussions confirment l’hétérogénéité des positions. Certains comme Marc, expliquent avoir toujours voté à droite et être « passé au FN depuis la déception avec Sarko (référence au mandat de Sarkozy en 2007) » mais ne s’empêchent pas « de préférer la droite pour les européennes ».

Frédéric explique quant à lui voter pour le RN mais « sans conviction, ça reste des politiciens ». De plus, le RN ne fait pas toujours l’unanimité, particulièrement chez les électeurs de gauche. Camille m’explique ainsi que « des fois je ne vote pas, ou alors à gauche, mais jamais pour le FN ça c’est sûr, eux c’est les trucs racistes » ou encore Guillaume qui me confie :

« mes grands-parents étaient communistes, mes parents aussi et moi aussi. Jamais de la vie le FN ! »

Taux de chômage selon l’Insee en 2009

Taux de chômage.

Une influence à géométrie variable

Cependant, au-delà de ces rapports différenciés, le constat des percées du RN dans le bassin Minier est indéniable. Nous avons cité l’élection de députés frontistes mais ce succès est observable à d’autres échelles. Dès 2012 Marine Le Pen commence à faire de très bons scores dans le Nord (22 %) et dans le Pas de Calais (25,5 %). Ces scores ont continué de grimper en 2017. Dans le Nord elle arrive devant Mélenchon avec 28,22 %, comme dans le Pas de Calais avec 35 % des suffrages exprimés.Ces résultats se font encore plus forts dans les communes du bassin minier. Dans son fief de Hénin-Beaumont elle fait 46,5 % au premier tour, devant Mélenchon qui réalise le score de 19,07 % devançant lui-même Macron qui réalise un faible score de 14 %. Même son de cloche pour les élections européennes où le RN arrive en tête dans la très grande majorité des villes du territoire.

Mais le RN ne parvient cependant pas à transformer l’essai à l’échelon local. Sur les 251 communes du bassin Minier seules 2 sont dirigées par un maire du Rassemblement national : Hénin-Beaumont gagné dès 2014 et Bruay-la-Buissière passé RN aux dernières élections (ministère de l’Intérieur).

Mairies du bassin minier. Pierre Wadlow

C’est la gauche qui reste dominante au niveau local, le parti socialiste contrôlant ainsi 39 mairies, le parti communiste 37 et 41 mairies sont étiquetées divers gauche.

L’abstention est un autre facteur permettant de nuancer les résultats du RN. Elle est toujours plus élevée dans le bassin Minier que dans le reste de la France. Pour les dernières législatives, les députés frontistes sont élus avec en moyenne 20 % seulement des inscrits. Ce qui veut dire que 80 % des électeurs et électrices n’ont pas voté pour le parti de Marine Le Pen aux dernières élections législatives. Enfin, la gauche était bien souvent divisée dans ces circonscriptions. On sait que les voix ne s’ajoutent pas si facilement mais les scores cumulés des candidats communistes, socialistes et insoumis étaient supérieurs à ceux du RN dans les circonscriptions perdues. Ces données permettent de nuancer l’idée d’un RN hégémonique sur ce territoire.

Lens : miroir grossissant du territoire

Lens, capital symbolique du bassin minier, incarne bien la sociologie du territoire avec un taux de chômage et de pauvreté plusieurs points au-dessus de la moyenne nationale, une sous-représentation des cadres et une surreprésentation des ouvriers et des retraités (données Insee). De plus, elle incarne bien l’ambiguïté discutée précédemment.

La ville est actuellement dirigée par un maire socialiste, sur une liste d’union avec le PCF, élu dès le premier tour avec 55,48 % des suffrages contre un candidat RN qui ne récolte lui que 22,76 %. Le Rassemblement national n’a pas réussi à présenter un candidat issu du territoire et s’est tourné vers un cadre venant de Marseille.

Marine Le Pen arrive cependant loin en tête aux présidentielles de 2017 avec 34 % des voix devant Mélenchon, 23 %, puis Macron, 17 % et Fillon, 10 %. En analysant en détail les résultats des différentes élections à Lens on observe un sur-vote régulier à gauche et à l’extrême droite et une sous-représentation de la droite UMP et LR. Ces chiffres suggèrent un transfert de la droite, plus que de la gauche, vers l’extrême droite.

Résultat présidentielles Lens. Pierre Wadlow

Enfin, si on regarde en détail les résultats par bureau de vote et selon les données socio-démographiques fournies par l’Insee, on observe certaines différences entre l’électorat du RN et celui de gauche. L’élément marquant est le « faible » score de Marine Le Pen dans les bureaux de vote où se concentrent les ouvrières et ouvriers ou les retraités et retraitées peu diplômés vivant à Lens depuis plus de 10 ans. C’est au contraire le PS qui fait souvent ses meilleurs scores dans ces bureaux. Le RN réalise quant à lui ses meilleurs scores dans les bureaux de vote où se concentrent les populations les plus récemment installées à Lens.

Il semble ainsi que les électeurs et électrices historiques de la gauche soient restés en grande partie fidèles à leur orientations politiques ou qu’ils se soient réfugiés dans l’abstention plutôt que vers le RN. Quant au RN il semble séduire particulièrement des jeunes ou des populations nouvellement installées dans le territoire.

Cette tendance s’est confirmée lors de mes entretiens où le RN semble séduire plus efficacement les jeunes, petits enfants d’électrices et électeurs de gauche. Ces jeunes ont été socialisés dans un monde où le FN, devenu RN, a toujours été un parti « acceptable » et dont la « dédiabolisation » était déjà bien entamée.

L’un d’eux me confie ainsi « C’est plus comme avec Jean Marie Le Pen, ça a changé comme parti ». De plus, ils n’ont pas grandi avec les succès de la gauche et n’ont pas bénéficié de l’encadrement organisé par le socialisme municipale.

Actualité et avenir du RN

Les dernières élections régionales et départementales ont confirmé les difficultés du RN à s’implanter durablement dans le bassin minier. Le parti a ainsi perdu 4 circonscriptions au profit de la gauche (PS et PC) et en a récupéré une seule. Au niveau régional les scores sont aussi décevant pour le RN qui perd 16 points dans le Pas de Calais (44,38 % au premier tour de 2015 contre 28,42 % cette année) et 12 points dans le Nord (37,04 % en 2015 contre 25,64 % cette année). Cette chute s’observe aussi à Lens où en plus d’avoir perdu le canton le RN perd 16 points au régionale.

Supporteurs du Racing Club de Lens
Supporteurs du Racing Club de Lens. Nicolas Lee

Si l’argument de l’abstention a été avancé pour expliquer ces résultats elle ne peut expliquer à elle seule cet affaiblissement qui est aussi dû aux difficultés de ce parti à s’ancrer localement.

Cependant, ces difficultés à s’ancrer localement ont moins de conséquences lors des élections nationales, il est donc difficile de prévoir les scores du RN dans ce territoire pour les prochaines élections présidentielles. De plus, la possible candidature Éric Zemmour risque aussi de rebattre les cartes de l’extrême droite dans ce territoire. Enfin, la crise sanitaire n’ayant fait qu’accroître un ressentiment déjà fort envers l’État, on peut se demander si ce n’est pas l’abstention qui va se trouver la plus renforcée après cette crise.


Pierre Wadlow effectue sa thèse sous la direction de Carole Bachelot.

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