Nageur en pleine action. Gentrit Sylejmani/Unsplash, CC BY-SA

Dopé : un qualificatif trouble véhiculant le bien et le mal

Le qualificatif dopé cache bien son jeu. Sa signification est directement compréhensible alors que son sens est insaisissable dans l’absolu. Pour y parvenir, il faut connaître le contexte au sein duquel il est employé. En fonction de celui-ci, dopé passe d’un extrême à l’autre entre le bien et le mal. La coexistence des deux sens opposés de ce mot sans aucune frontière apparente pose un problème de fond, celui de leur contamination réciproque. Au regard du rapport de force déséquilibré entre les deux, examinons la contamination de la connotation négative par la connotation positive du qualificatif dopé.

Un dopage positif

Le qualificatif dopé possède une connotation très positive dans la société, si l’on exclut le milieu sportif. Voici trois illustrations parmi tant d’autres qui décrivent une chose stimulée, boostée, améliorée par l’intermédiaire d’un moyen licite.

  • Dans le domaine automobile, Peugeot a dopé son modèle thermique 2008 avec une nouvelle version intégralement électrique.

  • Dans le domaine boursier, Deutsche Bank a dopé la valeur de l’action Facebook suite à la diffusion de son communiqué favorable.

  • Dans le domaine territorial, la ville de Bordeaux a dopé la valeur du foncier via sa nouvelle ligne D du tramway.

Un dopage négatif

Le qualificatif dopé possède une connotation très négative dans le milieu sportif. Voici trois illustrations parmi tant d’autres qui sous-entendent un individu stimulé, boosté, amélioré par l’intermédiaire d’un moyen illicite.

  • En athlétisme, le compagnon de sa mère aurait dopé la coureuse Ophélie Claude-Boxberger.

  • En natation, l’entraîneur australien de Sun Yang assure que son protégé chinois n’est pas dopé.

  • En rugby, l’ancien entraîneur du pays de Galles pense que l’un de ses joueurs s’est peut-être dopé.

Frontières poreuses entre le bien et le mal

Les êtres humains sont instruits et pensent majoritairement en silos tandis que le monde actuel fonctionne et évolue selon une logique transversale. Dans la société excepté le milieu sportif, les gens associent le qualificatif dopé à une information positive et à une action recherchée concernant une chose. À l’opposé dans le milieu sportif, les gens l’associent à une information négative et à un acte répréhensible concernant un individu.

Étant donné que le milieu sportif représente une part infime de la société et qu’il n’existe aucune ligne de démarcation visible entre les deux, on ne peut pas occulter le risque élevé de contamination du sens négatif par le sens positif du terme. Ce phénomène n’est pas anodin et tout porte à croire qu’il opère déjà.

Comment éviter la fâcheuse confusion ?

Il est quasiment impossible pour les gens de percevoir de manière diamétralement opposée le qualificatif dopé selon le domaine concerné. Pour ne plus se faire aspirer par ce double sens trompeur, il serait bénéfique de ne plus employer dopé au sens négatif du terme, c’est-à-dire ne plus l’utiliser dans le milieu sportif. Qui plus est, la lutte antidopage se trouve en proie à de grandes difficultés pour diverses raisons. L’une d’entre elles réside dans la tolérance voire la permissivité des pratiques dopantes dans certains sports et certains pays.

En effet, certaines entités sportives n’ont pas signé le Code mondial antidopage (exemple : NBA) et certains pays ne disposent pas des infrastructures nécessaires donc l’harmonisation n’est pas d’actualité pour le moment. Cela représente une grave entorse aux valeurs nobles du sport, fausse les compétitions sportives et porte préjudice aux athlètes qui respectent scrupuleusement les règles en vigueur. Face à cette injustice sportive, le changement de mot pourrait déclencher une prise de conscience salutaire par rapport à la réalité de la chose.

Parlons de fake performeurs et non plus de sportifs dopés

Les athlètes confondus pour pratiques dopantes sont connus du grand public parce que les médias relaient les sanctions rendues. Néanmoins, les sportifs dopés sanctionnés reconnaissent rarement leurs responsabilités par rapport aux faits qui leur sont reprochés. Par conséquent, de nombreuses personnes restent partagées entre leur culpabilité et leur innocence. Ce sentiment mitigé bénéficie aux tricheurs et pénalise les athlètes intègres.

Une clarification digne de ce nom s’impose donc logiquement. Au préalable, il est essentiel de rappeler que la charge de la preuve incombe à la lutte antidopage et que le doute bénéficie toujours aux athlètes présumés dopés. Ces derniers disposent d’ailleurs d’un arsenal conséquent pour être innocentés. Si finalement ils sont accusés de pratiques dopantes, le doute n’a plus lieu d’exister.

Il y a un an, j’ai introduit le concept de « fake perfs » pour exprimer la finalité du dopage qui n’est en fait qu’un moyen. Le nouveau concept de « fake performeurs » possède trois particularités.

  • Il prolonge naturellement l’idée de « fake perfs ».

  • Il fait disparaître le doute relatif au terme « dopé » mêlant le bien et le mal.

  • Il qualifie explicitement une conduite déviante et sanctionnable.


Read more: Dopage : pourquoi plutôt raisonner à partir du concept de « fake perfs » ?


En guise de définition, les fake performeurs sont des sportifs qui ont triché en utilisant des substances et/ou des méthodes interdites. Ils peuvent enfreindre les règles en vigueur au-delà de l’aspect physiologique en mobilisant exclusivement ou en complément l’aspect technologique. Ce qualificatif s’emploie également au féminin et/ou au singulier : un·e fake performeur/performeuse. Par ailleurs, vu que la lutte s’exerce à l’échelle internationale, on peut utiliser fake performer(s) en anglais.

Luttons contre les fake perfs et les fake performeurs

Cela fait plus de 20 ans que l’Agence mondiale antidopage (AMA) a été fondée. Je considère cette période d’expérimentation suffisamment longue pour en tirer des enseignements. Au niveau langagier, les mots dopage et dopé ont opéré comme des circonlocutions qui ont ralenti le combat contre ce fléau. Il est urgent maintenant de monter en régime pour lutter avec plus de clarté. Comme le savent trop bien les rhétoriciens, les mots sont des armes en puissance.

Celui de fake perfs offre l’opportunité d’arrêter de tourner autour du pot et celui de fake performeurs, d’appeler un chat un chat. Espérons que les termes fake perfs et fake performeurs deviennent rapidement des armes de dissuasion massive pour faire progresser l’équité sportive au niveau mondial. En ce qui me concerne, je bannirai de mon langage autant que possible les mots dopage, dopé et leurs dérivés dès la publication de cet article.

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