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Droit à la réparation : l’Europe s’attaque aux millions d’appareils électroniques qui dorment dans nos tiroirs

C’est un tiroir que l’on est beaucoup à avoir, souvent dissimulé dans un coin de notre bureau ou de notre chambre, archive involontaire à notre époque de surconsommation. Car ce tiroir sert de « nécropole » à une variété d’appareils électroniques et d’accessoires devenus obsolètes ou cassés. Il s’agit notamment de téléphones portables qui ont été remplacés par des modèles plus récents, de chargeurs qui ne correspondent plus à nos appareils actuels, d’écouteurs qui ne fonctionnent plus depuis longtemps, ou même de câbles divers dont l’utilité est depuis longtemps oubliée.

Les chiffres sont là, implacables, révélant l’ampleur de l’accumulation des déchets électroniques et leur impact dévastateur sur l’environnement. En moyenne, les Français accumulent chez eux environ 20 % d’appareils électriques qu’ils n’utilisent plus. Cela représente environ 178 millions d’appareils sur les 846 millions que les Français possèdent au total. En plus de cela, 21 millions d’appareils sont cassés. Derrière ce chiffre se trouve une véritable mine d’or de matières premières inutilisées dans nos foyers. D’autant plus que, selon une récente étude menée par l’ADEME, notre penchant pour la technologie ne va pas en diminuant, avec une moyenne de cent équipements électriques et électroniques par foyer, allant de l’essentiel au superflu.


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Derrière cette accumulation d’objets électroniques non utilisés

Alors pourquoi ne vidons-nous pas ce tiroir ?

La réponse est multiple. D’abord, il y a une forme d’attachement émotionnel profond à ces appareils qui ont partagé des moments de notre vie. Ensuite, certains se disent qu’ils s’en resserviront peut-être un jour, sans savoir vraiment comment. Et puis il y a ceux qui, devant l’incertitude sur la manière de les recycler de manière appropriée, décident finalement de ne pas s’en séparer. Enfin, il y a ceux aussi qui renoncent à le faire réparer, tant le parcours peut être semé d’embûches.

En effet, si l’intention de désencombrer est louable, la réalité du recyclage et de la réparation se heurte à des obstacles économiques non négligeables. Des chercheurs du Ratio Institute en Suède ont ainsi recensé plusieurs barrières telles que le coût comparativement plus faible des nouveaux produits, la réduction de la durée de vie des produits, la complexité croissante de la conception des produits, et l’augmentation du coût de la main-d’œuvre dans les pays industrialisés.

La recherche d’un service de réparation compétent représente un défi supplémentaire. Dans un marché dominé par la vente de produits neufs, les services de réparation spécialisés et de confiance sont parfois difficiles à localiser. Les consommateurs doivent souvent se lancer dans un véritable parcours du combattant pour trouver un réparateur qualifié, disposé à s’attaquer à leur modèle spécifique d’appareil.

Dans la même veine, l’économiste néerlandais Julian Kirchherr et ses co-auteurs expliquent que la perception de la qualité moindre des matériaux recyclés et leurs coûts plus élevés font que les consommateurs ont naturellement davantage tendance à se tourner vers du neuf.

Enfin, la disponibilité des pièces détachées est un autre point de friction majeur. Car les fabricants ne fournissent pas toujours les pièces nécessaires au-delà d’une certaine période après la production de l’appareil. Même lorsque les pièces sont disponibles, leur coût, ajouté à celui de la main-d’œuvre, peut rendre la réparation économiquement irréaliste.

Réparer : le consommateur au centre de l’équation ?

En France, bien que les consommateurs aient une image positive de la réparation, qu’ils associent principalement à un acte écologique, cette pratique reste minoritaire. En effet, selon une étude de 2019 intitulée Les Français et la réparation : Perceptions et pratiques réalisée par Harris Interactive pour le compte de l’ADEME, 54 % des Français interrogés choisissaient de remplacer un produit tombé en panne plutôt que de le réparer. Le coût de la réparation est le principal frein à la réparation, cité par 68 % d’entre eux.

Le coup de la réparation reste, en France, le premier frein du consommateur qui préfère jeter et racheter plutôt que réparer. Vlad Teodor/Shutterstock

Mais réparer ou non un objet, n’est pas non plus qu’une affaire de prix, de confiance en la qualité du produit réparé et de disponibilité. Comme le rappelle la sociologue Nazli Terzioglu, la réparation est également affaire d’émotions et de valeurs, et diverge de fait en fonction de notre savoir-faire technique, du temps et de l’effort requis, des coûts financiers, des préoccupations environnementales, du plaisir perçu dans l’acte de réparation, et de la valeur symbolique ou fonctionnelle attribuée aux objets.

Par exemple, l’attachement émotionnel à un objet peut servir de puissante motivation à sa réparation, alors que le manque de confiance dans l’objet réparé en termes de sécurité peut représenter une barrière.

Rien ne se perd, tout se répare : reprendre le contrôle des objets du quotidien

Au-delà de ces considérations personnelles, enfin, la réparation est également devenue une affaire de législateurs. Dans sa quête pour une Europe plus verte, la Commission a récemment introduit de nouvelles règles communes visant à promouvoir la réparation des biens. Intitulée Right to Repair, cette nouvelle directive renforce le droit à la réparation sur une multitude d’appareils tels que le lave-linge, le lave-vaisselle, le réfrigérateur, l’aspirateur et le téléphone portable. En mettant l’accent sur la durabilité et l’accessibilité de la réparation, l’Europe espère non seulement réduire les déchets électroniques mais également lutter contre l’obsolescence programmée. La réussite de cette initiative pourrait marquer un tournant décisif dans notre rapport aux biens de consommation, si le texte, en cours de finalisation, reste fidèle à sa première ambition.

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En plus de cette condition, il est également possible de s’interroger sur un potentiel bras de fer entre les fabricants de pièces détachées et les réparateurs indépendants. Si les fabricants de pièces détachées ne parviennent pas à proposer des prix raisonnables pour ces pièces, cela pourrait finalement entraîner une augmentation des coûts de réparation. En conséquence, cela pourrait donc dissuader les consommateurs de faire réparer leurs produits, ce qui va à l’encontre de l’objectif principal du Right to Repair qui est de faciliter l’accès à la réparation et de prolonger la durée de vie des produits.

Par ailleurs, les réparateurs indépendants doivent également prendre en compte les coûts de stockage des produits, de la main-d’œuvre, du transport, ainsi que des équipements et de leur maintenance. Par conséquent, il est probable que la réparation d’objets de faible valeur devienne économiquement peu viable.

Pourtant, on voit naître dans le secteur de la réparation un certain nombre d’initiatives inspirantes. Startups, associations, et plates-formes dédiées offrent des solutions pratiques et accessibles pour ceux désireux de réparer plutôt que de remplacer. Par exemple, porté par Grenoble-Alpes Métropole, le nouveau site métropolitain Pôle R d’une superficie de 8 000 m2 dédié à l’économie circulaire, abrite la Donnerie, un service qui permet aux habitants de déposer des objets en bon état ou facilement réparables dont ils n’ont plus besoin.

La réparation à distance par visioconférence fait également de plus en plus d’adeptes. Après un pré-diagnostic par téléphone, la start-up Pivr met en relation ses clients avec des réparateurs professionnels. Si une pièce détachée est nécessaire, une seconde visioconférence est programmée à la réception de la pièce détachée pour diriger le consommateur sur le changement de la pièce. La start-up Spareka propose, quant à elle, un chatbot, des tutoriels vidéo pour faciliter les diagnostics et l’autoréparation ainsi qu’un accès à 8 millions de pièces détachées pour réparer ses appareils.

D’autres initiatives visaient à créer du lien tout en donnant une seconde vie à un objet. C’est par exemple l’objectif du mouvement Repair Café, un concept instauré en 2009 aux Pays-Bas par la journaliste et militante écologiste Martine Postma et largement déployé depuis.

D’après une étude récente publiée dans le Journal of Industrial Ecology analysant les pratiques de réparation de 922 personnes ayant déjà fréquenté des Repair Cafés, l’acte de réparation est motivé par plusieurs raisons. Leur décision est influencée non seulement par leur évaluation personnelle de ce que signifie réparer – par exemple, la satisfaction de prolonger la vie d’un produit ou la fierté de contribuer à la réduction des déchets – mais aussi par la dimension sociale liée à l’acte de réparation. Ces aspects sociaux comprennent l’interaction avec d’autres personnes partageant les mêmes idées, l’apprentissage auprès d’experts en réparation et le sentiment d’appartenance à une communauté qui valorise des actions pro-environnementales. Par ailleurs, les interrogés expliquent également qu’ils se rendent dans des Repair Cafés pour des raisons de facilité et de commodité de la réparation de produits (accès aux outils, aux pièces détachées et aux connaissances requises).

Vidéo du Parlement Européen faisant la promotion de la réparation des objets, en mettant notamment à l’honneur un Repair Café d’Amsterdam.

Réparer ou racheter : un bilan contrasté en France

En France, cette directive Right to Repair vient s’ajouter au Bonus réparation proposé par le Gouvernement pour allonger la durée de vie des équipements. Les consommateurs peuvent bénéficier d’une réduction sur leur facture de réparation (en moyenne 17 % du coût total pour une aide allant de 15 à 60 €), à condition de se rendre chez l’un des 4 700 réparateurs agréés QualiRépar.

Un an après son lancement, le bilan reste mitigé : le bonus n’a été mobilisé que pour 0,2 % des pannes et 1,7 % des réparations hors garantie en 2023. C’est ce que révèle l’étude menée par l’association Halte à l’obsolescence programmée (HOP), qui met en évidence d’autres manquements tels que le faible nombre de réparateurs (74 % des réparateurs non labellisés considèrent le coût de labellisation trop élevé, et 52 % d’entre eux trouvent le délai de remboursement trop long), la complexité des procédures, une communication trop discrète, et des montants de prise en charge insuffisants.

Le succès de la directive européenne Right to Repair dépendra dès lors de sa mise en œuvre effective et de l’engagement des parties prenantes à tous les niveaux. Les fabricants devront s’adapter à ces nouvelles exigences qui seront définies par le futur règlement sur l’éco-conception (Ecodesign for Sustainable Products Regulation – ESPR) en cours de négociation, tandis que les consommateurs devront être sensibilisés à l’importance de la réparation et du recyclage. Un modèle économique viable de la réparation est également crucial pour rendre celle-ci attractive auprès des acteurs du secteurs comme des consommateurs.

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