Éducation sans violence : un si long chemin

Châtiments corporels, gravure de 1769, par Jean Baptiste Le Prince d'après François Boucher (Musée national de l'éducation). Julien B./Flickr, CC BY-SA

Avec l’annonce par Laurence Rossignol du premier plan de lutte contre les violences faites aux enfants, le 1er mars, la question de leur prévention focalise enfin l’attention. L’idée de les élever sans violence fait, lentement, son chemin dans notre pays, même si la majorité des citoyens considèrent encore la fessée comme un geste sans grande conséquence.

« En 2014, quand j’ai commencé à parler d’éducation sans violence, je me suis heurtée à du scepticisme, à de la raillerie, voire à de l’hostilité, déclarait la ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes dans un entretien au quotidien La Croix en décembre 2016. Aujourd’hui, de très nombreuses personnes soutiennent ces pratiques ».

Pas plus tard qu’en janvier, pourtant, le gouvernement a encore essuyé un revers dans son effort pour modifier les pratiques au sein des foyers. L’amendement en faveur de l’éducation sans violence glissé dans la loi égalité et citoyenneté a en effet été censuré par le Conseil constitutionnel, pour des raisons de forme – et non de fond. Le texte du Code civil sur l’autorité parentale ne sera donc pas modifié. Pas cette fois, en tout cas.

« À l’exclusion de tout traitement cruel »

La portée de l’amendement était avant tout symbolique, la formulation visant à faire prendre conscience que l’on peut éduquer les enfants sans l’exercice de la force physique. L’article 371-1 du Code civil est ainsi rédigé : « L’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant. Elle appartient aux parents jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect dû à sa personne ». L’amendement y ajoutait ces mots : « et à l’exclusion de tout traitement cruel, dégradant ou humiliant, y compris tout recours aux violences corporelles ».

La précision témoignait de l’évolution nécessaire des mentalités. Cela n’a pourtant pas empêché des médias de prendre à la légère cette initiative législative ambitieuse en la réduisant à la volonté d’interdire la fessée, le quotidien Le Monde titrant par exemple « l’amendement contre la fessée censuré ». Du coup le débat sur l’éducation sans violence a été – trop vite – évacué. On a surtout entendu des réflexions de nature à reproduire indéfiniment la violence, des variations sur le même thème, « quand j’étais petit, j’ai pris des fessées et je n’en suis pas mort ».

L’ampleur des violences toujours exercées contre les enfants peut être estimée à partir de données épidémiologiques. Plus de 250 infanticides (définis comme le meurtre d’un enfant de moins de 1 an) sont commis chaque année, selon l'extrapolation d’une étude Inserm portant sur la période 1996-2000. 180 à 200 syndromes de bébé secoué surviennent chaque année en France, en dépit d’une intense campagne d’information dans les maternités. Ces chiffres ne concernent que les tous petits et ils sont, à eux seuls, effarants.

La maltraitance, présente dans tous les milieux sociaux

Le tableau qui se dessine à partir d’un sondage de l’association L’Enfant bleu, réalisé en 2015, est plus saisissant encore. Ainsi, 14 % des personnes interrogées déclarent avoir été victimes de maltraitances physiques, sexuelles ou psychologiques au cours de leur enfance. 45 % suspectent au moins un cas de maltraitance dans leur environnement immédiat, c’est-à-dire famille, voisins, collègues ou amis proches. Par ailleurs, pour une majorité d’entre eux, la maltraitance des enfants est un phénomène à la fois fréquent (72 %), présent dans tous les milieux sociaux (88 %), et reste un sujet tabou, dont on ne parle pas (72 %).

Comment comprendre, alors, le sondage indiquant, en 2015, que 7 Français sur 10 étaient opposés à l’interdiction des châtiments corporels envers les enfants ?

Ainsi, les trois quarts des Français sont convaincus que la maltraitance est une pratique fréquente. Et la même proportion considère acceptables les gifles et la fessée ! Ce hiatus s’explique par un phénomène bien connu des psychologues : dans l’esprit des parents, la maltraitance, ce sont les autres.

Une correction certes un peu forte…

Les professionnels en charge de la protection de l’enfance ont tous entendu un jour des couples dont les enfants ont dû être placés après un constat médical de coups et blessures dire que, jamais au grand jamais, ils ne les avaient « maltraités ». Certes, admettaient-ils, la correction avait pu être un peu forte mais comment faire autrement ? Et pourquoi leur adresser des reproches et pas à leurs voisins, qui font bien pire ? Sans compter tous ces parents qui laissent traîner leurs enfants dans les rues…

La violence éducative est banalisée, et ce quelle que soit l’origine sociale. De sorte qu’on constate aujourd’hui dans notre société un malentendu, doublé d’une cécité des pouvoirs publics, quant au coût de ces violences en termes de santé publique et de désagrégation sociale.

Les conséquences de la violence éducative ordinaire sur les enfants sont établies, et ce depuis longtemps, comme le montre l’article que j’avais publié dès 1998 dans Les Cahiers de la sécurité intérieure, « Enfant de moins de 3 ans, les conséquences de la maltraitance ». Celles des abus sexuels sont soulignées par la psychiatre Muriel Salmona dans l’ouvrage collectif tout juste paru, Pratique de la psychothérapie EMDR sous la direction de Cyril Tarquinio (Dunod).

Un développement cognitif compromis

Un enfant humilié ou battu, a fortiori un enfant violé, souffre de psychotraumatismes. Cette situation compromet son développement cognitif, ce qui nécessite du soutien scolaire et un enseignement spécialisé, et entraîne aussi souvent échec scolaire, abandon des études et absence de diplôme.

Le trouble de la personnalité le plus fréquent, tant chez les jeunes délinquants que chez les adolescents suicidaires, marginaux ou décrocheurs, est celui de la personnalité « borderline ». Il est caractérisé par des tendances dépressives, addictives, dépendantes et suicidaires, souvent de l’agressivité et une adaptation sociale précaire. On sait avec certitude, depuis les années 1970, que ce trouble est lié à des traumatismes vécus dans la première enfance.

En d’autres termes, les violences subies par les enfants se payent par une incapacité sociale, une dépendance et une vulnérabilité qui mobilise la médecine, plus spécialement la pédiatrie et la psychiatrie, et les services sociaux. Les études qui le démontrent sont recensées par l’Institut australien des études sur la famille sous le titre « Les effets des abus et de la négligence vis-à-vis des enfants dans l’enfance et l’adolescence ». Les chercheurs belges Emmanuel de Becker et Marie-Amélie Maertens nous renseignent, pour leur part, sur le devenir de l’enfant victime de maltraitance sexuelle, dans leur article paru dans les Annales médico-psychologiques en 2015.

Une fragilité à l’âge adulte

Ces psychotraumatismes engendrent, à l’âge adulte, des troubles somatiques autant que psychiatriques, ainsi que la majorité des désocialisations. Beaucoup de soignants n’en ont pas conscience, car s’intéresser à l’enfance d’un patient est désormais considéré comme une vieille lune portée par des psys dépassés, car imbibés de freudisme. Il est plus moderne de parler de « harcèlement moral » ou de « burn-out » que de fragilité traumatique acquise dans les premières années de la vie.

Mais les faits cliniques sont têtus. Dès qu’un adulte bute sur un rapport de force semblable à celui vécu au cours d’une enfance sous emprise, la soumission apprise engendre chez lui la violence par réaction, la dépression ou d’autres troubles psychiques graves.

La prévention des désordres familiaux et sociaux

L’incitation à une éducation sans violence, telle que portée par la ministre Laurence Rossignol, va dans le sens, d’abord, du respect de la convention internationale des droits de l’enfant. Elle participe, ensuite, à la prévention des désordres familiaux et sociaux, en combattant l’idéologie néfaste d’une éducation usant des rapports de force.

La clinique éducative et psychologique moderne en a démontré la nécessité. Comme l’écrit la Convention nationale des associations de protection de l’enfant (CNAPE) dans son communiqué de presse du 31 janvier 2017, « l’éducation sans violence n’est pas laxiste, ce n’est pas laisser faire l’enfant-roi qui aurait tous les droits. Bien au contraire. Elle est exigeante, demande patience, dialogue, explications en permanence. C’est à ce prix que les enfants d’aujourd’hui, élevés avec soin et dans la dignité, seront les adultes de demain respectueux, pacifiques et empathiques ».

Cette évolution ne peut se produire qu’avec le temps, à force « d’éducation » des citoyens, précisément. Et avec l’avènement, sans doute, d’une nouvelle génération. Elle passe par une éducation à l’intimité (connaître les limites de son espace psychique et corporelle, reconnaître celui de l’autre à travers l’expression des émotions) et à la socialité (savoir partager des activités et co-construire avec l’autre) qui permet de déterminer les limites entre soi et l’autre. Car la capacité à respecter les autres suppose de savoir, d’abord, se respecter soi.

L’école est au cœur même de cet apprentissage, en coordination avec la pédiatrie, le travail social et psychologique, même si on sait à quel point ni les enseignants, ni les autres professionnels, n’y sont formés. Une proposition parmi d’autres : au lieu d’activités « péri-scolaires » uniquement consacrées au jardinage, au dessin ou aux échecs, pourquoi ne pas utiliser une partie de ce temps pour parler des émotions et les libérer ? Cela permettrait aux enfants de développer leur empathie et d’apprendre à ne pas se soumettre à la violence. Grâce à cet enseignement, les enfants parleraient de leurs peurs, de ces petites humiliations et négligences quotidiennes qui précèdent toutes les violences et sont, déjà, la violence.

Facts matter. Your tax-deductible donation helps deliver fact-based journalism.