Emmanuel Macron à Versailles: un trop-plein de mots qui annihile le débat ?

Emmanuel Macron, devant le Congrès, lundi 3 juillet, à Versailles. Martin Bureau/AFP

Si la mise en scène échappait au président de la République, le fait de s’adresser au Congrès à la veille du discours de politique générale d’Édouard Philippe relevait en revanche pleinement du choix du président de la République. Un choix dont on a pu comprendre, lundi 3 juillet, l’importance stratégique qu’il revêtait pour un Président dont tous les efforts tendent, depuis son élection, à incarner le rôle de « guide » du pays que la Constitution attribue au chef de l’État.

S’il est bien vrai que le Président américain s’adresse également à son Congrès par un discours annuel sur « l’état de l’Union », les discours portent alors davantage sur les questions économiques que celui prononcé lundi par Emmanuel Macron. Il faut rappeler qu’il n’y a pas de premier ministre aux États-Unis.

Après le discours de politique générale à l’Assemblée nationale d’Édouard Philippe, ce 4 juillet, on en sait désormais davantage sur la répartition des rôles entre les deux têtes de l’exécutif : lequel des deux est le porteur des bonnes et mauvaises nouvelles, économiques, sociales, fiscales (Édouard Philippe), et où se situe le centre de gravité du « et de gauche et de droite ».

Efficacité, représentativité, responsabilité

Symboliquement, il était important pour Emmanuel Macron de montrer qu’il s’adressait aux Français, au-delà des parlementaires. Si les principales annonces, reprises du programme du candidat, ont touché aux questions institutionnelles, elles ont été mises en scène par trois mots-clefs qui sont au cœur du discours macroniste : efficacité, représentativité, responsabilité.

Entre les lignes, on pouvait décoder cette grille de lecture comme un jugement sévère sur la vie politique « d’avant », celle qui a brisé le cercle vertueux de la confiance entre les représentants et les représentés. Retrouvant les accents de sa campagne électorale, Emmanuel Macron a souhaité revenir longuement sur les conditions et le sens de son élection en se posant à nouveau en guide qui montre le chemin et qui appelle toute la diversité des opinions à se ranger derrière lui et, à travers lui, derrière « l’amour de la patrie ». Le discours a pris alors une tournure quasi-religieuse, un appel à la foi dans la société de confiance, de responsabilité et de liberté.

Le Président a appelé à sortir du « déni de réalité, le refus de voir le réel en face, dans ses complexités et ses contraintes », thématique classique du discours réformiste-réformateur français. Adaptant une tonalité grave, il a parlé du « mandat du projet progressif qui nous est donné. Les Français nous ont confié le devoir d’aller de l’avant ». Là encore, on retrouvait des éléments fondamentaux du « macronisme », qui renvoie ce « déni de réalité » à un projet politique conservateur par nature : une société rigide, inefficace, faite de « rentes de situation » et de perpétuation de privilèges non-mérités car ne devant rien à la « vraie égalité », celle des chances données à tous.

On a retrouvé là, très clairement, la structure narrative de base du macronisme et ses grands éléments fondamentaux : le temps, la fluidité (et la mobilité), la liberté, la confiance, la responsabilité. Le temps a occupé une place de choix dans cette intervention : le temps qui s’écoule, cet ennemi de la réforme (car « notre temps collectif est aujourd’hui trop lent »), cette dimension contre laquelle il faut mener le combat de la rapidité et de l’adaptation aux besoins et rythmes nouveaux de la société.

La fluidité et la mobilité, creuset du macronisme, ont également occupé une place importante car, dans cette vision, une société qui légifère plus simplement et plus rapidement devient plus mobile et adaptable. La politique et les institutions au service d’un retour vers les idées originelles de notre modèle démocratique et non au service des privilèges de la société des statuts acquis et des statuts transmis : tel est le message délivré si on veut le résumer à l’essentiel.

Un drôle d’appel à la retenue

On ne peut qu’accepter la sincérité de ce message et se réjouir de voir ainsi l’action du pouvoir exécutif mise en récit. La vision positive, optimiste et consensuelle de la posture présidentielle ne peut, en effet, que faire du bien. Mais l’analyse doit également faire valoir les interrogations soulevées par le message vis-à-vis de sa capacité à engager le débat démocratique contradictoire.

Parmi ces interrogations, le passage dans lequel le chef de l’État est revenu sur le climat des « affaires » arrive en premier. Si l’on peut comprendre que le garant des institutions soit dans son rôle en appelant à la concorde nationale, à la renaissance de la confiance et au respect de la présomption d’innocence, les termes employés et le contenu laissent perplexe : ne déborde-t-il pas de son rôle en déclarant « J’en appelle à la retenue, j’appelle à en finir avec cette recherche incessante du scandale, le viol permanent de la présomption d’innocence » ?

À qui s’adresse cet appel : aux médias et/ou au système judiciaire ? S’il s’adresse aux médias, on remarquera qu’Emmanuel Macron n’aurait peut-être pas gagné la présidentielle si le Canard enchainé n’avait pas fait preuve d’une grande persévérance dans des révélations qui déclencheront ensuite une action judiciaire à l’encontre de François Fillon… Si l’appel s’adresse au système judiciaire, c’est un peu problématique également.

Style oratoire littéraire

Une autre série d’interrogations vient de la forme de cette intervention : tout d’abord, un discours d’adresse aux parlementaires, sans débat, ne peut que renforcer le sentiment d’un diagnostic sans appel sur la France. Mais dans le cas d’Emmanuel Macron s’ajoute une donnée supplémentaire. Si le goût qu’a notre Président pour un style oratoire littéraire élaboré est globalement une qualité, la perfection qu’il recherche dans ce domaine entraîne un sentiment de doute : comme si le trop-plein de mots, de belles phrases aux contenus généraux venaient contredire le message.

Si Emmanuel Macron est bien le porteur d’une promesse de renouveau, il ne rompt pas (totalement) avec une solide tradition française, celle des discours de tribune où l’on livre un grand texte. C’est ainsi que va notre vie politique, qui semble mal s’accommoder d’une parole politique modeste et économe de ses concepts.

De belles phrases, un style littéraire. Erric Feferberg/AFP

Mais le risque est alors de verser dans des propos qui sont, par nature, totalement irréfutables : ainsi, plusieurs passages du discours d’hier veulent accentuer le contraste entre le monde d’avant Emmanuel Macron et celui d’après. Au risque d’entretenir l’idée qu’avant tout n’était que mensonges, déni de réalité, irresponsabilité et inefficacité, sans d’ailleurs que cet avant ne soit daté… En somme, une figure de style d’un grand classicisme en matière de discours politique et qui peut mettre en danger celui qui la prononce si jamais son bilan n’est pas à la hauteur.

Il y a ici une contradiction qui apparaît régulièrement dans le discours macroniste, une construction intellectuelle dont la recherche de perfection sur le fond et la forme donne peu de prise et d’angle d’attaque à la critique. La suite du mandat d’Emmanuel Macron permettra de savoir si cette tension entre le discours du renouvellement et une structure narrative classique s’agrandit ou se résorbe.

À cet égard, son idée d’un gouvernement qui s’autoévalue est à mi-chemin : s’évaluer soi-même est une bonne chose, mais ne faudrait-il pas plutôt créer une agence totalement indépendante d’évaluation des politiques publiques, composées de spécialistes et chercheurs internationaux spécialistes de ces questions ?

Construction intellectuelle à longue portée

Face à un discours présidentiel qui commence à s’imposer comme une construction intellectuelle à longue portée, il va revenir à ceux qui voudront incarner les oppositions de trouver dans leurs rangs des leaders capables de porter une vision forte, alternative et tenant compte des données du « monde d’après Emmanuel Macron ».

Par ailleurs, ces oppositions ne feront pas l’économie d’un aggiornamento ou d’un travail intellectuel de fond, car le balancier qui semblait naturellement porter, d’une élection à l’autre, les battus d’hier vers le pouvoir s’est sans doute cassé le 7 mai 2017. Pour tenter de comprendre la complexité des sociétés européennes d’aujourd’hui, il leur faudra prendre en compte les avancées des sciences sociales et des « sciences de gouvernement ».

En revanche, la déclinaison du discours présidentiel en choix budgétaires et de politiques publiques, ce mardi 4 juillet, par le premier ministre Édouard Philippe va donner beaucoup plus prise au débat démocratique contradictoire dans les prochains jours.