En zone d’éducation prioritaire, ces excellents élèves qu’il ne faut pas oublier

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Lorsqu’il est question des zones d’éducation Prioritaire (ZEP, devenues REP ou réseaux d’éducation prioritaire en 2015), la littérature scientifique, ou même les médias, traitent abondamment des nombreuses problématiques présentes dans les établissements scolaires de ces territoires.

Dans ces publications, il est souvent question de difficulté, d’échec, de décrochage scolaire mais également de problèmes de discipline et de violence. Sans nier la réalité de ces constats, on peut noter que les écrits traitant de la réussite dans ces écoles sont très rares. Pourtant, dans ces écoles et ces collèges, l’excellence scolaire est aussi une réalité qui mérite d’être considérée.

Les réseaux d’éducation prioritaire. Explications par La Voix du Nord.

Excellence avérée

Notre travail est né d’une expérience de terrain. Enseignante nouvellement titularisée dans une école élémentaire classée Zone d’Éducation Prioritaire, en « zone violence », j’ai, dès mon entrée dans ce métier, été confrontée à la très grande diversité des élèves, avec des niveaux s’échelonnant de la très grande difficulté à la très grande réussite scolaire. Ainsi, je devais faire classe à 25 élèves aux acquis et besoins extrêmement différents.

Là où j’avais la sensation d’être armée pour soutenir les élèves en difficulté, je me suis retrouvée paradoxalement démunie pour gérer l’excellence de certains de leurs camarades. Ce constat a été le point de départ d’une longue enquête pour prendre de la distance avec ma pratique et questionner les enseignants de France sur leur manière de travailler avec les élèves en grande réussite en éducation prioritaire.

Presses universitaires de Rennes

L’enquête réalisée a récolté 2500 réponses, venues d’enseignants de toute la France (métropolitaine et Dom-Tom) travaillant en éducation prioritaire en école élémentaire. Le questionnaire les interrogeait sur plusieurs thématiques : leur gestion de la grande difficulté scolaire, de l’hétérogénéité des niveaux, de l’excellence, mais aussi leur gestion des problèmes de discipline ou leur rapport aux familles.

Le premier résultat frappant est que 58,3 % des enseignants déclarent avoir, l’année de passation du questionnaire, au moins un élève en grande réussite scolaire dans leur classe. Cette proportion monte à 73,8 % disant en avoir eu au moins un depuis qu’ils sont dans leur établissement. En moyenne, les enseignants déclarent avoir 2 élèves de ce profil par an.

Face au nombre important de professionnels ayant participé au questionnaire, nous pouvons affirmer une présence réelle et importante d’élèves de bon niveau dans les établissements rattachés aux réseaux d’éducation prioritaire en France.

Difficultés d’évaluation

Les professeurs expriment une réelle difficulté à évaluer la grande réussite scolaire. Même s’ils arrivent à généraliser certains critères, comme un comportement calme et sérieux, une attitude positive, proche des attentes de l’école, et une conformité aux habitus scolaires, ils ont souvent besoin d’appuyer leurs explications sur de nombreux contre-exemples, notant que ces élèves peuvent également être agités, perturbateurs, ne respectant pas les règles de la classe.

Notre travail a mis en avant l’incapacité pour les enseignants de formuler une définition claire et consensuelle de l’excellence scolaire, ce qui les amène à exprimer des difficultés à mettre en place certains dispositifs à destination de ces élèves, qu’ils n’arrivent pas toujours à cibler.


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Dans ce débat, l’idée d’une relativité de la notion de réussite est à prendre en compte. Les enseignants fixent eux-mêmes une barre symbolique sur une échelle de niveau à partir de laquelle l’élève est considéré en grande réussite scolaire. Chaque enseignant ne positionne pas la barre au même endroit.

De plus, la question récurrente du « contexte REP » dans l’évaluation est convoquée pour interroger le risque de surévaluer un élève au regard du niveau moyen de la classe, nettement inférieur au niveau moyen national.

Hétérogénéité de niveau à gérer

Le quotidien des enseignants en réseau d’éducation prioritaire a été étudié à travers leurs déclarations autour de trois thématiques :

  • l’hétérogénéité du niveau des élèves

  • la grande difficulté scolaire

  • les problèmes de discipline.

Ces trois thématiques apparaissent plus problématiques en réseau d’éducation prioritaire que dans les classes hors REP. C’est également en REP que les enseignants reconnaissent avoir plus de problèmes à finir le programme scolaire.

Selon les répondants, les élèves en grande réussite pâtissent du milieu scolaire dans lequel ils évoluent. Les enseignants disent fixer la difficulté de l’apprentissage et le rythme de l’avancée du savoir majoritairement sur ceux qui ont des difficultés, au détriment de ceux qui réussissent. Ils reconnaissent être accaparés par la grande difficulté scolaire, nécessitant beaucoup d’étayage de leur part, ce qui les empêche de s’occuper autant qu’ils le voudraient des meilleurs élèves, que l’on qualifiera « d’oubliés des enseignants ».

Même si les professionnels ont du mal à s’exprimer sur l’avenir scolaire de ces apprenants, une partie de la littérature n’est pas optimiste sur le sujet, relatant un nombre important d’élèves de milieux défavorisés ne réussissant pas à obtenir leur baccalauréat général sans redoublement. D’autres études, comme celle de Benjamin Castets-Fontaine, montrent au contraire que ce n’est pas le cas de tous, avec l’intégration de certains élèves issus de milieux défavorisés dans de grandes écoles françaises.

Cordées de la réussite : des lycéens d’éducation prioritaire découvrent les classes prépas (France 3 Nouvelle-Aquitaine).

Malgré tous ces freins, les enseignants mettent en place de nombreux dispositifs pour accompagner ces élèves : des activités décrochées, des situations d’inclusion dans la classe supérieure ou encore la proposition d’un passage anticipé quand ces ajustements ne suffisent plus. Ils instaurent également une relation différente avec les élèves en grande réussite, plus exigeante qu’avec le reste de la classe, les responsabilisent davantage et développent une relation de connivence face à certaines situations.

Questionnement professionnel

Mais les enseignants sont nombreux à se plaindre de la difficulté à proposer ces adaptations pour répondre aux besoins de chacun. Selon eux, la tâche est lourde, difficile et chronophage. Ils interrogent la question du coût et de la rentabilité de la mise en place de certaines différenciations face au nombre d’élèves en grande réussite dans la classe.

Les enseignants se disent frustrés, culpabilisent, et ont un sentiment d’échec professionnel. Ils reconnaissent que cette différenciation des activités fait partie de leur métier, mais ils n’arrivent pas à la mettre en place, pour tous et à chaque fois, comme ils le souhaiteraient.


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A l’heure où le terme d’inclusion évolue pour ne plus prendre en compte uniquement les élèves en situation de handicap mais tout élève à besoin éducatif particulier (dont les élèves issus de milieux défavorisés), les enseignants doivent s’adapter à tous ces profils très variés.

Le risque pour ces professionnels est de partir de représentations erronées pouvant nuire à leur quotidien dans la classe avec ces profils spécifiques. Il leur faut surmonter les idées reçues et arriver à mettre en place une personnalisation des enseignements, sans tomber dans l’individualisation. Un exercice qui n’est pas évident et mérite accompagnement et partages de bonnes pratiques.

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