Expliquer pour mieux agir

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Espaces, niveaux et temporalités du terrorisme

Barcelone, le 28 août 2017. Josep LAGO / AFP

D’où vient ce sentiment, si largement partagé, et souvent exprimé, d’une distance irréductible entre ce qui se dit dans le contexte d’attentats comme ceux qui viennent de frapper Barcelone et Camprils, et ce qu’il faudrait dire ? Entre l’émotion, le vécu, qui envahissent les consciences à juste titre et la compréhension pleine et entière de l’événement ?

D’une part, nous recevons les informations fournies par les autorités policières ou judiciaires, nous écoutons d’une oreille plus ou moins distraite les propos de circonstance des acteurs politiques, nous sommes vite exaspérés devant le défilé des innombrables spécialistes et autres experts, qui viennent dans les médias apporter leurs compétences, généralement bavardes et à faible valeur ajoutée. Et d’autre part, l’incompréhension demeure, l’état de choc moral et intellectuel est à la hauteur du drame – cette fois-ci, une quinzaine de morts, des dizaines de blessés, des centaines de personnes et de familles impactées plus ou moins directement.

C’est que le terrorisme condense en quelques secondes, en un lieu précis des questions qui concernent aussi bien des individus, des personnes dans leur existence singulière, victimes comme coupables, que des communautés pouvant être locales (ici : une avenue, les Ramblas, une ville, Barcelone, Camprils), régionales (la Catalogne), nationales (l’Espagne), supranationales (l’Europe), planétaire. Le terrorisme est un phénomène total, spatialement complexe et d’une certaine épaisseur historique, mais qui se donne à voir sous la forme d’une synthèse instantanée et localisée, alors que l’analyse fait vite apparaître des dimensions multiples, concernant des espaces, des temporalités et des niveaux distincts.

Les espaces

Le terrorisme frappe en un lieu donné, mais il vise à susciter une terreur nationale et internationale, un effet qui sera obtenu via les médias. Il tue et blesse ses victimes en ce lieu. Mais celui-ci a été retenu par les terroristes parce qu’il accueille des personnes qui viennent de plus ou moins loin, éventuellement de plusieurs pays, ou qui incarnent au moins symboliquement une plus ou moins grande spatialité : le terrorisme s’en prend à une modernité susceptible elle-même aussi bien d’être cosmopolite (les Ramblas accueillent un tourisme véritablement international) que faite de traditions populaires (le feu d’artifice du 14-juillet pour l’attentat de Nice en 2016) ou de religion (le meurtre du prêtre Hamel dans une petite église proche de Rouen en juillet 2016).

Les auteurs d’un attentat eux-mêmes viennent de plus ou moins loin, fonctionnent en réseau – le thème du « loup solitaire » est plus une invention médiatique qu’une réalité avérée. Ils ont pu avoir une expérience européenne, africaine ou moyen-orientale, tout en ayant entre eux des liens qui se sont forgés aussi localement, par exemple dans un quartier (il faut lire dans le contexte actuel l’ouvrage de Jérôme Ferret « Crisis social, movimientos y sociedad en Espana hoy », Sibirana ed., 2016), dans une mosquée ou une prison, voire au sein d’une fratrie.

Les temporalités

Le terrorisme, quand il frappe, appelle d’abord des mesures immédiates, reposant sur des connaissances bien particulières : police, justice, services de renseignement, armée, diplomatie sont mobilisées pour déjouer des attentats qui se préparent, assurer la sécurité, mettre hors d’état de nuire les coupables. À chaud, et donc à très court terme, l’analyse repose sur d’indispensables savoirs répressifs et sécuritaires.

Mais plus on s’éloigne de l’actualité, plus d’autres connaissances s’imposent s’il s’agit de comprendre et de préparer des politiques publiques, ou de penser la diplomatie : comment se sont formés les terroristes, et leurs réseaux, quels liens entre des logiques locales ou nationales (l’expérience vécue en Catalogne par les migrants venus du Maroc par exemple), et la géopolitique du Moyen-Orient, la guerre, les objectifs de Daech en passe d’être privée de ses bases territoriales ?

À Barcelone, le 26 août 2017. Pau Barrena/AFP

Et si l’on veut aller encore plus loin dans le temps, quels liens avec l’Histoire, par exemple avec le passé arabo-musulman de l’Espagne et la reconquête, ou avec la colonisation et la décolonisation par la France d’une grande partie de l’Afrique du Nord ?

On n’a guère besoin de ce type de connaissances et de réflexions pour mettre en place des mesures de sécurité ou de surveillance, mais symétriquement, ce type de savoirs n’a pas grand-chose à apprendre de ce qui se joue dans l’actualité d’un moment ou d’une période terroriste.

Les niveaux

Une chose est d’examiner une par une les victimes, y compris pour aider celles qui en ont besoin à affronter un traumatisme qui peut être dévastateur, ou de s’interroger sur la personnalité, la psychologie, voire la pathologie des acteurs terroristes. Une autre est de s’intéresser à la résilience d’une ville, d’une région, d’un pays, ou bien encore à la capacité d’action supranationale qui peut être envisagée face au terrorisme, par exemple au niveau européen. Le terrorisme doit être pensé en faisant le grand écart, en allant de ce qu’il y a de plus singulier, de plus subjectif chez chacun, jusqu’au plus global, supranational.

Certaines dimensions du phénomène traversent ces espaces, temporalités et niveaux. Il en est ainsi, aujourd’hui, avec la religion, ce qui ouvre d’importantes interrogations. Faut-il incriminer le seul islamisme, et sa radicalité ? L’islam, en général ? Tous les monothéismes ? Faut-il attendre de l’islam, ou de toutes les religions, qu’ils jouent un rôle actif dans les efforts pour assurer le déclin du terrorisme islamique ? Les réponses ici peuvent varier selon les espaces, niveaux et temporalités envisagées. Selon aussi les sensibilités politiques et les orientations philosophiques de chacun.

À chaud, quand les bombes explosent, que les camions ou les voitures-bélier font un carnage, que des mitraillades font leurs dégâts, l’opinion et les médias ne s’intéressent que bien peu aux analyses qui prennent une quelconque distance, dans l’espace ou dans le temps : on veut savoir si des attentats vont encore survenir, où se cachent les terroristes, si la police est efficace ou non. À froid, ces enjeux intéressent moins, et les analyses distanciées n’intéressent qu’un public très limité.

Pourtant chacun sent bien qu’au-delà de l’émotion, du moment dramatique, et peut-être déjà dans ce contexte, il n’est possible d’affronter durablement et efficacement un mal comme le terrorisme qu’en l’envisageant dans sa complexité, sans le réduire à un niveau, une temporalité, un espace uniques. Ne pas le faire, c’est céder à l’idée que peuvent suffire des solutions immédiates et purement répressives, susceptibles en fait d’ouvrir la voie à l’autoritarisme et d’affaiblir la démocratie. C’est entrer dans le jeu des terroristes.

Ce n’est pas nier l’importance du drame vécu, le choc collectif, l’urgence qu’il y a pour les autorités à assurer la sécurité de la population, ce n’est pas commencer à excuser les terroristes, bien au contraire, que de plaider pour une certaine capacité à prendre de la distance, ou de la hauteur, et à reconnaître la complexité de ce que véhiculent leurs actes et leurs desseins criminels.


Une version de cet article a été publiée par le journal catalan La Vanguardia.