Essor et déclin des « gilets jaunes » de la Réunion dans l’espace public

Le préfet de La Réunion, Amaury de Saint-Quentin (à droite), parlemente avec des Gilets jaunes rassemblés le 24 novembre 2018 devant la préfecture de Saint-Denis de la Réunion pour manifester contre le prix élevé du carburant et le coût de la vie. Richard Bouhet / AFP

C’est à la Réunion que le mouvement des « gilets jaunes » a été le plus dur et la mobilisation la plus massive de toute la France, au point de paralyser l’île en novembre 2018. C’est le seul territoire d’outre-mer où ce mouvement s’est manifesté. La première plate-forme Internet gilets jaunes est née à la Réunion et c’est aussi le seul territoire de la France entière où un couvre-feu a été instauré. Le paradoxe est que c’est pourtant là que le mouvement s’est arrêté le plus vite : au bout de seulement trois semaines. Comment l’expliquer ?

Des « gilets jaunes » bloquent la circulation le 22 novembre 2018 à Sainte-Marie. Richard Bouhet/AFP

Durcissement du mouvement et silence présidentiel

Le rapide durcissement du mouvement des gilets jaunes ainsi que le silence du président et du gouvernement sont un point commun des débuts de la crise à la Réunion comme partout ailleurs en France. La décision qui en a été le déclencheur est, rappelons-le, la hausse de la taxe écologique et donc du prix des carburants. Très rapidement, les protestations se multiplient. Des mouvements sociaux spontanés, largement soutenus par la population, en demandent l’annulation.

L’hybridation politique du mouvement des « gilets jaunes » réclame l’instauration d’un dialogue avec les autorités pour plus de justice fiscale et sociale, tout en durcissant la contestation politique. Celle-ci s’exprime vivement, voire violemment, à l’encontre des dirigeants et plus particulièrement du président de la République, ainsi que des institutions de la démocratie représentative et, parfois, de la République en tant que telle. Cela a pour effet de rendre la rare parole des pouvoirs publics inaudible. Un espace public politique, fait de débats, voire de dialogue entre citoyens protestataires ou non et dirigeants, ne se forme pas vraiment. La conséquence en est une forme paradoxale d’injustice épistémique qui délégitime à la fois la parole des manifestants, celle des pouvoirs publics, celle des élus et celle des médias dans le rapport de force.

La spécificité stratégique de la crise s’est très vite révélée à la Réunion. Dès le départ, les « gilets jaunes » occupent massivement et quotidiennement le réseau de communication structurant de l’île, à savoir les principales routes, les accès aux ports et aux aéroports ainsi qu’au terminal pétrolier. Les transports sont paralysés et l’approvisionnement empêché pendant deux semaines. Violences, rackets et déprédations, notamment nocturnes, se multiplient. Les propos se durcissent sur les réseaux sociaux. Les forces de l’ordre sont en faible effectif et réclament des renforts qui n’arriveront pas avant plusieurs jours. L’armée basée sur l’île est appelée à contribution. Les arrêtés préfectoraux instaurent la prohibition de l’alcool et le couvre-feu. Les interpellations se multiplient et les jugements sont accélérés.

Les élus, y compris locaux, sont violemment pris à partie, même si certains s’engagent dans le soutien au mouvement des « gilets jaunes ». La défiance est très forte vis-à-vis des élus, ainsi que des partis politiques. Les espaces publics se multiplient où les contre-publics non institutionnels se retrouvent. Mais ils sont enclavés dans l’échec d’un processus d’espace public politique de dialogue avec les dirigeants et les élus. Celui-ci est au point mort. Au-delà des troubles à l’ordre public et de la remise en cause de l’ordre politique, une profonde incertitude sociale s’instaure.

Des « gilets jaunes » font face aux gendarmes le 22 novembre 2018 à Sainte-Marie. Richard Bouhet/AFP

Espace public non institutionnel et institutionnalisation des discussions

La Réunion est l’un des territoires les plus pauvres de la République. Selon l’Insee, 40 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, et le taux de chômage s’élève à 25 %. Il est de 40 % chez les jeunes. Pour 2018, l’IEDOM constate un rebond de l’inflation de 3,3 % des produits alimentaires.

La mobilité sur l’île est caractérisée par le « tout automobile » et la faiblesse des transports en commun. Or en 2018, l’inflation du prix du carburant est de 13,1 %. La contraction de 3,9 % de l’emploi public est due à la nette baisse des contrats aidés, et l’ensemble de l’emploi salarié est en recul de 0,6 % pour la première fois depuis neuf ans. Chacun est conscient à la Réunion des vulnérabilités cumulées du territoire, encore aggravées par des crises épidémiques – chikungunya en 2006, dengue en cours – ainsi que par la longue « crise requins ». Autant d’épisodes désastreux pour l’économie. Cependant, ces dernières années, avant les « gilets jaunes », l’île n’avait pas connu de mouvements sociaux de pareille ampleur, contrairement aux Antilles, à la Guyane ou à Mayotte et n’avait donc pas obtenu les rentrées d’argent public dont ces territoires ont bénéficié.

Les inégalités cumulatives sont sources d’injustice épistémique dans les espaces publics. Si la crise se termine relativement vite, c’est en bonne partie parce que la reconnaissance explicite par le pouvoir des difficultés des Réunionnais et la considération pour laquelle lutte le mouvement social ont été engagées beaucoup plus vite à la Réunion que dans le reste de la France, où l’exécutif a davantage tardé à réagir. C’est la ministre des Outre-mer, Annick Girardin, qui en une mission de trois jours à La Réunion, va rompre le silence de l’exécutif. Elle prend le risque du dialogue en immersion dans la rue avec les « gilets jaunes ». Il en ressort une série de mesures chiffrées à un milliard d’euros ainsi que la proposition d’institutionnaliser une assemblée citoyenne tirée au sort, associée à l’Observatoire des Prix, des Marges et des Revenus de La Réunion. La région Réunion, à majorité Les Républicains, annonce également des mesures budgétaires en réponse aux revendications relatives au pouvoir d’achat, ainsi que la création d’un Conseil consultatif citoyen tiré au sort pour répondre aux remises en cause des consensus normatifs. Les renforts étant par ailleurs arrivés, le déblocage des barrages se fait ainsi que la reprise des activités dans toute l’île.

Annick Girardin (à droite), écoute un « gilet jaune » lors d’une réunion à la sous-préfecture de Saint-Paul, dans l’ouest de l’île de la Réunion, le 30 novembre 2018. Richard Bouhet/AFP

Le lit de la démocratie

Ce schéma de sortie de crise mis en œuvre par les exécutifs à la Réunion en trois semaines servira de modèle pour les autres territoires. Le dialogue en immersion dans les espaces publics dans la rue est remplacé, à l’échelle nationale, par les modalités délibératives du grand débat national fortement médiatisé mené par le président de la République. Il se finit avec les Conférences citoyennes régionales. La Convention citoyenne pour le climat, une assemblée citoyenne tirée au sort, sera annoncée et créée en octobre 2019. Les Réunionnais participent peu au grand débat national.

Lors des élections européennes de mai 2019, première échéance électorale après les mouvements sociaux des « gilets jaunes », le taux d’abstention à la Réunion est élevé : 69,34 %. Résultat inédit, le Rassemblement national arrive en tête dans toutes les communes de l’île, comme à l’échelle nationale. Suite à la réforme du scrutin, trois députés européens ultramarins sont élus : la Guadeloupéenne Maxette Pirbaka Grisoni (RN) ainsi que deux Réunionnais, Stéphane Bijoux (liste Renaissance, majorité présidentielle) et Younous Omarjee (La France insoumise). La recomposition politique à l’œuvre depuis 2017 a-t-elle refait le lit de la démocratie électorale en un « affrontement du macronisme et des néo-populismes » ?

Le moment fort suivant du dialogue dans l’espace public politique réunionnais est la visite du président en octobre 2019. À son arrivée, des « gilets jaunes » appellent à manifester, mais une centaine de personnes seulement répondent présentes. Le mouvement est-il dépolitisé, voire neutralisé ? L’intersyndicale appelle à une grève générale. Elle est peu suivie. La démocratie sociale a-t-elle, pour l’heure, cessé de mobiliser les Réunionnais ? La nuit du 24 au 25 octobre est émaillée de violences dans des quartiers défavorisés. La colère et la violence redeviennent-elles les moyens privilégiés pour communiquer avec le président ?

Ce qui est sûr, c’est que, autour de lui, la sécurité est drastique. La visite présidentielle est suivie par la population dans l’espace public médiatique et numérique. Pendant ses trois jours de visite, le président échange avec des micro-publics organisés ou improvisés. Emmanuel Macron affirme son point de vue : « Il faut que tout rentre dans le lit de la démocratie… à la fin des fins, le système le plus démocratique, c’est quand même de dire : ceux qui nous dirigent, ce sont celles et ceux pour qui on a voté. »

Emmanuel Macron prononce un discours lors du sommet « Choisir La Réunion » à Saint-Denis de la Réunion le 23 octobre 2019. Richard Bouhet/AFP

Au bout d’un modèle, au début d’un autre ?

Lors de sa visite dans l’île, le président a plaidé en faveur d’un soutien public aux filières économiques porteuses et de l’ancrage dans le développement géopolitique indo-pacifique. Il a également affirmé que « la crise a été très violente à La Réunion… parce qu’on est en train de changer de système, on est au bout d’un modèle » – celui de l’argent public obtenu par les mouvements sociaux. Si c’est le cas, quel dialogue démocratique développer ?

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