États-Unis : l’impact de la pandémie sur la bataille des idées

Des travailleurs du Hill Hospital de New York prennent la pose le 15 mai 2020. La crise a mis sur le devant de la scène un secteur de la santé en grande difficulté. Cindy Ord/Getty Images North America/Getty Images via AFP

Le Covid-19 a frappé l’Amérique au moment où le candidat centriste Joe Biden devenait de facto le candidat investi par le parti démocrate, après que les autres modérés eurent abandonné la course et se furent désistés en sa faveur. Les plus à gauche ont attendu avant de se rallier (Bernie Sanders, puis Elizabeth Warren) mais la pertinence de leurs propositions est rendue évidente par la crise sanitaire (mal gérée par l’administration Trump) doublée d’une crise économique qui se solde déjà par 30 millions de chômeurs. Dans la bataille des idées, le rôle d’un État fédéral protecteur, compétent et responsable (défendu par les Démocrates) et la nécessité d’une couverture médicale universelle, quelle que soit sa forme, sont les grands gagnants. Sans oublier l’idée encore minoritaire d’un revenu minimal défendue par l’entrepreneur et éphémère candidat aux primaires démocrates Andrew Yang.

Sur le rôle de l’État, le credo étatsunien était, avant le Covid-19, la liberté (au détriment de l’égalité) et une dérive accentuée par Donald Trump vers toujours plus de néo-libéralisme et moins d’impôts. Mais en quelques semaines de mars-avril 2020, plusieurs plans de soutien sont votés dans l’urgence par le Congrès pour un total de 4 000 milliards de dollars. Au pays du « tout marché », ils prévoient des aides versées aux individus : 1 200 dollars, plus 500 dollars par enfant, pour les personnes gagnant moins de 75 000 dollars par an et l’extension/augmentation des allocations chômage (600 dollars par semaine au-delà des montants prévus). La loi Cares (coronavirus Aid, Relief, and Economic Security Act) met aussi en place des prêts aux petites entreprises garantis par l’État, classiques dans une social-démocratie mais contraires à la culture anti-État qui prédomine aux États-Unis depuis cinquante ans.

Le retour en force de l’État

La réaction contre « les dérives » d’un État devenu providence durant le New Deal peut être datée de 1964 quand le parti républicain investit le sénateur de l’Arizona Barry Goldwater, qui faisait campagne pour l’équilibre budgétaire, la réduction des dépenses fédérales et, donc, des programmes sociaux de l’État-providence. Puis il y eut Ronald Reagan – qui dans son discours sur l’état de l’Union le 21 janvier 1981, désigna l’État comme l’ennemi public et la cause de toutes les difficultés de l’Amérique – et, plus récemment, l’émergence du Tea Party en 2010 en réaction à l’élection du premier président noir et au plan de relance de 2008-2009.

Il est vrai que le credo d’un État fédéral au rôle réduit avait été profondément remis en cause par l’adoption de plans de relance représentant 3 % du PNB et la quasi-nationalisation de General Motors et des grandes banques. Donald Trump n’eut alors qu’à faire campagne en 2016 contre les élites et l’État « pourri », inutile et dispendieux ; dès 2018, il supprimait le poste de coordinateur en charge de la lutte contre les maladies infectieuses au sein du Conseil national de sécurité, avant de minimiser l’impact de la pandémie de Covid-19 et de retarder l’intervention de l’État fédéral et la mise en œuvre des mesures d’urgence, pour des raisons électoralistes.

Chaque année depuis 2017, ses projets de budget ont inclus une baisse des crédits destinés aux différentes agences et administrations fédérales, en particulier l’administration en charge des situations d’urgence (FEMA) et le centre de contrôle des maladies (CDC), au cœur de la crise sanitaire actuelle. C’était à nouveau le cas pour le budget FEMA prévu pour 2021, alors que les sommes sont destinées à financer les collectivités locales et les États confrontés à des urgences climatiques ou sanitaires. Quant au budget du CDC, le président se proposait de le réduire de 16 % le 10 février, soit 11 jours après que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) eut déclaré la pandémie.

Puis le POTUS a soudain découvert « l’utilité » des deux institutions et a signé des textes, négociés et adoptés par les deux partis au Congrès sans aucune aide de sa part, qui attribuent des centaines de milliers de dollars à ces institutions. Les libertariens étaient furieux, estimant qu’avec le vote des quatre plans de soutien à la santé et l’économie (pour un montant total équivalant à 10 % du PNB), les États-Unis étaient devenus un État « socialiste ». Mais les élus de tous bords avaient pris conscience de l’urgence, et l’hostilité anti-État de Donald Trump s’évanouit quand il comprit tout l’intérêt politique de la distribution à de larges pans de la population de chèques de 1 200 dollars sur lesquels figure son nom, en violation de toutes les normes et traditions.

Mise à part la « redécouverte » du rôle essentiel de l’État, l’irruption de la pandémie du coronavirus durant la présidence Trump a révélé au grand jour l’échec du modèle économique étatsunien, dépourvu de tout filet social, et la nécessité d’une assurance médicale universelle, désormais reconnue par une majorité du corps médical et des soignants.

Des millions de citoyens dépourvus d’assurance médicale

Le système de santé aux États-Unis est cher, peu efficace, et il laisse 27,5 millions de personnes sans couverture médicale, malgré l’adoption de la loi santé du président Obama (ou Obamacare) en 2010. Dans les classements de l’OCDE, les États-Unis sont passés du 6e rang en 1990 au 27e en 2019 alors que les sommes dépensées par tête (10 600 dollars) sont supérieures aux autres pays de l’OCDE ayant un système de santé de qualité similaire : 7 300 dollars en Suisse et 5 300 dollars en moyenne pour les pays de l’OCDE hors États-Unis.

Aux millions d’individus dépourvus de sécurité sociale (au sens français) se sont ajoutés ceux qui ont perdu leur assurance en 2018 et 2019 du fait du démantèlement des mécanismes protecteurs de l’Obamacare et du refus des législatures des États à majorité républicaine d’adhérer au volet Medicaid pour les défavorisés prévu par la loi. Puis, en six semaines de mi-mars à fin avril, 30 millions de personnes se sont inscrites au chômage, beaucoup perdant ipso facto leur couverture médicale – qui pour 55 % des Américains est attachée à l’emploi. Selon l’Economic Policy Institute, il s’agirait de 9,2 millions de personnes supplémentaires sans assurance ; les organisations Health Medical Association et Health Management Associates (HMA) estimaient dès mi-avril que ce chiffre était bien supérieur et se situait entre 12 et 35 millions.

Parmi les non-assurés, on compte une forte proportion de travailleurs précaires, ouvriers du bâtiment, des conserveries, magasiniers, camionneurs, livreurs, caissières, c’est-à-dire les catégories qui continuent à travailler et risquent leur santé ou leur vie pour faire tourner l’économie durant l’épidémie. Or ces personnes sous-payées, qui appartiennent de façon disproportionnée aux minorités (Africains-Américains en particulier), sont en première ligne.

Elles ne cessent pas le travail car elles ne peuvent se permettre de perdre leur gagne-pain et elles font partie des catégories à risque (plus susceptibles d’être diabétiques ou obèses ou atteintes de pathologies qu’on sait être des facteurs de comorbidité) car, n’ayant pas d’assurance maladie, elles consultent rarement, y compris en cas de suspicion de Covid-19, sachant qu’elles ne pourront pas acquitter les centaines de dollars facturés pour une visite médicale ou un test du coronavirus.

Certes, les plans de réponse à la pandémie adoptés par le Congrès contiennent, en partie grâce à la pression des Démocrates, quelques palliatifs et « rustines ». Ainsi, le premier plan prévoit un dispositif incomplet d’indemnisation pendant 14 jours pour les salariés des entreprises comptant entre 50 et 500 employés. Et le président promet depuis début mars « des tests gratuits pour tous » et des soins gratuits, mais c’est loin d’être le cas dans la réalité.

D’autres propositions suscitent un intérêt accru, comme le revenu universel, dont on peut trouver l’idée chez Thomas More dans son livre Utopie de 1516 ou chez Thomas Paine, Jugé fantaisiste et irréaliste durant les primaires démocrates, où il était notamment défendu par Andrew Yang, ce « dividende de la liberté » semblait en opposition frontale avec l’ADN du mythe du rêve américain : tout le monde peut réussir et si un individu est au chômage, c’est de sa faute ; quant aux aides versées, elles relèveraient de l’assistanat et sont vues comme une incitation à ne pas travailler. De plus, le coût d’une telle mesure – environ 3 000 milliards par an (12 000 dollars multipliés par 254 millions d’habitants), soit plus des deux tiers du budget fédéral total, ou 10 % du PNB – semblait rédhibitoire.

Mais la donne a changé. Le Congrès, y compris des Républicains en principe attachés à l’équilibre budgétaire et hostiles aux interventions massives de l’État, a adopté en quelques semaines plusieurs plans s’élevant à un total de 4 000 milliards de dollars pour lutter contre la crise, sanitaire et économique. Et les sondages semblent montrer que le soutien aux idées de Yang gagne dans l’opinion ; du fait de la crise, de nombreux Américains ont pris conscience des inégalités profondes et de la nécessité de mettre en place des filets sociaux comme il en existe en Europe. Cette nouvelle perception aura-t-elle un effet sur la présidentielle de novembre 2020 ?

Quel effet sur la présidentielle ?

Joe Biden a déjà promis, en cas de victoire, l’ouverture de Medicare à partir de 55 ans (au lieu de 65 actuellement), ainsi que la gratuité des études courtes pour les jeunes issus de familles aux revenus inférieurs à 75 000 dollars et un smic fédéral à 15 dollars. Mais les Démocrates de gauche vont-ils se contenter de ces réformettes et faire confiance à ce Démocrate de l’ancien monde ? Quant aux Républicains, vont-ils continuer à soutenir le président malgré la dure situation sanitaire et économique qui les frappe et malgré le mépris affiché de Donald Trump pour la vie humaine, la science et les experts ?

Les jeux sont ouverts. En tout état de cause, pour que l’élection ait des chances de déboucher sur de vrais changements de la donne politique et économique, le minimum est une triple victoire qui donnerait aux Démocrates le contrôle de la Maison-Blanche et des deux chambres du Congrès.

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