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Être chinoise aujourd’hui

Une femme passe devant les robes de mariée exposées dans un magasin à Pékin, le 22 avril 2020.
Le nombre de mariages est en baisse en Chine. Le pouvoir cherche à s'opposer à ce mouvement de fond, tout en élargissant sur certains points les droits des femmes. Greg Baker/AFP

Le 22 février, le tribunal populaire du district de Fangshan à Pékin a condamné un homme à indemniser son ex-épouse pour compenser le travail domestique que celle-ci avait effectué au sein du foyer durant leur vie commune, ce qui a suscité de nombreux débats.

En 2015, M. Chen et Mme Wang se sont mariés et ont donné naissance à un fils. Trois ans plus tard, le couple s’est séparé. L’enfant vit avec Mme Wang depuis novembre 2018. En 2020, le divorce a été prononcé, au bénéfice de Mme Wang : le tribunal a condamné M. Chen à lui verser une pension alimentaire de 2 000 yuans par mois (254 euros). ainsi que la somme de 50 000 yuans (6 340 euros) en compensation des tâches ménagères qu’elle a effectuées pendant leur vie commune.

C’est le premier jugement rendu dans ce type d’affaire depuis l’adoption, le 1er janvier 2021, d’une loi exigeant que l’ex-conjoint compense les années de travail domestique accompli par son partenaire. Le salaire moyen à Pékin est de 8 768 yuans (1 150 euros), soit 43 % de moins qu’en France. La location d’un studio dans le centre de la capitale chinoise coûte 947 euros. Pour certains internautes, la somme que Chen a été condamné à verser est excessive ; pour d’autres, elle est insuffisante.

Selon une étude de l’ONU, les femmes effectuent aujourd’hui encore, en moyenne dans le monde, deux fois et demie plus de tâches ménagères que les hommes. En Europe, l’inégalité de la répartition des tâches ménagères est forte : selon une enquête réalisée en 2019 par le pôle « Genre,sexualité et santé sexuelle » de l’IFOP pour Consolab, 73 % des Françaises estiment qu’elles en font davantage que leur partenaire. Les hommes refusent notamment de laver le linge, de nettoyer les WC ou encore de laver le sol. En Chine également, les femmes effectuent plus de tâches domestiques que les hommes.

Le Parti communiste et le statut de la femme

Plusieurs travaux universitaires montrent que la promotion de la femme était dès les origines une préoccupation des communistes chinois, opposés au système patriarcal de l’ancienne société. Quand il était jeune, Mao lisait la revue Xin Qingnian (Nouvelle Jeunesse), qui prônait l’émancipation des femmes. En 1934, le gouvernement de l’éphémère République soviétique chinoise publie une loi du mariage. Celui-ci devient une union entre individus libres et égaux ; le concubinage et la polygamie sont interdits ; le divorce par consentement mutuel est instauré.

Après la prise du pouvoir par les communistes en 1949, on retrouve ces principes dans la loi sur le mariage de 1951 : les divorces connaissent une progression spectaculaire même si, jusqu’à la fin du siècle précédent, le divorce était considéré comme un acte honteux. Pendant le Grand bond en avant et la Révolution culturelle, les discours officiels insistent sur l’égalité entre les sexes ; tout ce qu’un homme fait, une femme peut le faire.

Quatre femmes mongoles apprennent à une jeune fille tibétaine, à conduire un tracteur Zetor de fabrication tchèque, le 27 avril 1956. AFP

La Constitution de 1982 réaffirme l’égalité entre les hommes et les femmes. En 1999 est publié le premier journal lesbien, Tiankong (Le Ciel). En 2004, une première loi interdit les violences conjugales ; preuve qu’elles subsistent, cette loi sera très significativement complétée en 2015. Car les mœurs résistent. On préfère avoir un fils plutôt qu’une fille. On constate la prostitution, l’abandon de petites filles, l’infanticide des filles dans les campagnes reculées, l’enlèvement de petits garçons, autant de phénomènes qui incitent le pouvoir à déclencher en 1989 la « Campagne de lutte contre les six démons ».

Aujourd’hui, la proportion de femmes occupant des postes de hauts cadres dans les principaux secteurs de la société est plus élevée en Chine que dans le reste de l’Asie et que dans certaines sociétés occidentales.

Le pouvoir face à la montée du nombre de divorces

La Chine prête tout particulièrement attention à son taux de divorce, qui a sensiblement augmenté depuis 2003, date à laquelle les divorces par consentement mutuel ont été légalisés. En 2019, 4,15 millions de divorces ont été enregistrés, contre 1,3 million en 2003, tandis que le nombre de couples qui se marient chaque année a chuté sur cette même période de 8,5 %, s’établissant à environ 9,3 millions.

En outre, en 2020, comme en France, les confinements ont exacerbé les tensions au sein des couples. Pour éviter un trop grand nombre de divorces, jugés défavorables à l’augmentation de la natalité – laquelle constitue désormais un objectif affiché, après que des décennies de politique de l’enfant unique ont abouti à un net vieillissement de la population –, les autorités chinoises ont réagi. Selon le premier Code civil chinois, entré en vigueur le 1er janvier 2021, les Chinoises et Chinois souhaitant engager une procédure de divorce doivent attendre trente jours avant que leur requête puisse être enregistrée. Sont exempts de ce délai les cas de demandes pour violences conjugales.

Certains internautes ont protesté. Citons l’un d’entre eux :

« Nous ne pouvons même pas divorcer en toute liberté ? Il y en a plein qui doivent décider de se marier sur un coup de tête, pourquoi ne pas leur imposer une période de “refroidissement” aussi, alors ! ».

Selon Zhu Qinhao, directeur du bureau des affaires civiles de Shanghai, la nouvelle règle vise à promouvoir « l’harmonie et la stabilité du mariage, la moralité sociale et les vertus familiales ». Le gouvernement chinois cherche donc à enrayer cette évolution des mœurs. D’autant que, en Chine, 200 millions de personnes, soit 14 % de la population, vivent seules. C’est l’une des conséquences de la politique de l’enfant unique, enfant-roi qui a du mal à trouver l’âme sœur.

Cette réalité complexe est bien mise en évidence dans plusieurs romans chinois récents qui décrivent la vie quotidienne. Wang Anyi (Le chant des regrets éternels) est très appréciée en Chine. Elle écrit comme peint un artiste chinois : tout est suggéré. Lao She (Gens de Pékin) est un admirable auteur de nouvelles et de récits. Qiu Xiaolong (Cyberchina) écrit des romans policiers mettant en scène des cadres corrompus vivant avec des concubines. Ma Jian (La route sombre) décrit les conséquences tragiques de la politique de l’enfant unique.

Les marchés de célibataires sont un bon exemple de l’évolution des mentalités chinoises.

Les marchés de célibataires

Des affiches collées sur des parapluies décrivent des jeunes gens. La plupart des personnes tenant ces parapluies sont des femmes âgées désirant plus que tout avoir des petits-enfants : c’est leur fils ou leur fille qu’elles présentent ainsi sur leur parapluie. Le physique de la personne importe : sont indiqués la couleur de peau, le poids, la taille.

Il est précisé si la personne possède un appartement, une voiture, si elle travaille, combien elle gagne, les études qu’elle a effectuées, etc. Ces marchés (que l’on retrouve notamment sur People’s Square ou au Parc Luxun à Shanghai) sont souvent le lieu de contradictions indiquant les bouleversements sociaux à l’œuvre en Chine. En effet, la plupart des jeunes gens dont les portraits et descriptions sont affichés ne désirent pas se marier : ils privilégient leurs études, leur vie professionnelle, ou bien cherchent à avoir une vie sentimentale libre. Désireux de contrôler leur vie privée, ils s’opposent souvent à l’existence de ces marchés (qui existent depuis les années 1980) où ils sont présentés tels des produits.

Du jugement favorable à Mme Wang à l’existence de ces marchés, en passant par les récentes décisions juridiques prises par le pouvoir, le statut juridique et social des Chinoises connaît donc, ces dernières années, une évolution considérable et contrastée.

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