Face au coronavirus, la raison et ses ennemis

L'allocution d'Emmanuel Macron à la télévision le 13 avril 2020. Franck Fife / AFP

Deux camps s’affrontent face au Covid-19 : celui de la raison et celui de l’obscurantisme. Le premier en appelle au raisonnement, à la science, à la connaissance, à l’argumentation, à la démonstration rigoureuse. Il est du côté des valeurs universelles. Le second à la foi, aux convictions, à des déterminations d’une nature mystique, à l’idée de complot et de puissances maléfiques, il peut aussi reposer sur la haine, le mensonge et le ressentiment.

Les deux sont actifs politiquement, mais avec des méthodes très différentes. Le premier camp n’est pas hostile à l’idée que des scientifiques puissent apporter leur éclairage aux responsables politiques, à condition qu’il s’agisse d’une articulation des registres, et en aucune façon d’une fusion.

Le second camp agit souvent directement au niveau politique, pour soutenir des programmes ou des visions conservatrices, réactionnaires ou autoritaires, ou pour contribuer à amplifier tout ce qui va dans le sens de la crise et de la déstabilisation.

Le combat de la raison

Ce combat n’est pas neuf, c’est aussi celui de la défense des droits de l’homme et de la démocratie. La raison a connu des périodes favorables, avec notamment, en Europe, la Renaissance puis les Lumières. Aujourd’hui, la science et la technologie constituent des moteurs décisifs des efforts collectifs pour se projeter vers l’avenir, y compris à l’échelle globale. Mais en ces temps de pandémie, ce combat est plus que jamais incertain.

Certes, nombreux sont ceux qui attendent beaucoup de la recherche scientifique et médicale, et espèrent que des médicaments et vaccins efficaces soient disponibles dans les meilleurs délais. Qui écoutent avec attention les médecins urgentistes, cliniciens ou autres, les épidémiologues, virologues, et autres experts. Qui sont favorables à ce que les enfants ne perdent pas le contact avec le système éducatif, et font du retour à la normale pour les écoles et les universités une priorité, car elles sont les lieux-clés de la production et de la diffusion des savoirs.

L’université de Caen, déserte en temps de pandémie. Sameer Al-Doumy/AFP

La raison n’exclut pas le débat démocratique ; au contraire, elle requiert qu’il y ait délibération pour trancher dans les tensions qui relèvent de contraintes contradictoires : sauver dans l’immédiat des vies humaines, en acceptant les risques de paralysie de l’économie, ou assurer le retour de l’emploi, du travail, et de la vie économique au risque de ne pas en finir avec la pandémie ? Mettre en place des mesures d’exception qui restreignent les libertés pour lutter contre la propagation du virus et assurer la sécurité sanitaire, ou en appeler aux principes fondamentaux de l’État de droit et de la séparation des pouvoirs, indispensables à la démocratie ?

Le terrain de l’irrationnel, entre religions et fake news

Mais nous voyons aussi prospérer l’irrationnel, le refus de se soumettre à la raison, ainsi que les tentatives pour disqualifier les institutions et les personnes engagées du côté de la science.

C’est d’abord, spectaculaire, et parfois encouragé par des responsables politiques, voire relevant de motivations directement politiques, alors que certains leaders religieux refusent de se plier aux contraintes qui ont été décidés pour agir face à la pandémie, entraînant leurs fidèles.

Ainsi, le comportement irresponsable de certaines Églises chrétiennes, évangéliques, apostoliques, traditionalistes et autres est très documenté. Qu’il s’agisse des États-Unis de Trump, du Brésil de Bolsonaro, et de bien d’autres pays de par le monde, y compris en France : les croyants seraient protégés par l’Esprit sain, et leur foi serait supérieure au risque sanitaire.

Des fidèles d’une église du Kansas se retrouvent pour un service religieux durant le week end pascal malgré les consignes de confinement. Jamie Squire/AFP

Il en va de même pour des pans plus ou moins marginaux d’autres religions : l’islam, le judaïsme, l’hindouisme, avec des conséquences désastreuses pour la santé publique. Quand religion et politique sont ainsi associées, la tendance est alors toujours à des discours haineux, réactionnaires, et anti-science, et dans certains cas accompagnés de violences.

Tout n’est pas pour autant religieux, voire sectaire ou fanatique, dans le refus des valeurs universelles de la raison et du droit. Les rumeurs et autres « fake news » prospèrent sur les réseaux sociaux, souvent manipulatrices, inventant des coupables à l’origine de la pandémie : les juifs, les élites globalisées, les pouvoirs économiques… Il y aurait un complot chinois, américain ou autre pour assujettir l’humanité à des forces plus ou moins occultes.

L’importance des institutions scientifiques

Dans un tel contexte, il est indispensable de protéger les institutions scientifiques. C’est pourquoi il n’est pas acceptable de laisser se développer des campagnes qui, Covid-19 aidant, viennent les déstabiliser ou les menacer pour des motivations qui n’ont pas grand-chose à voir avec la science.

La question vient d’être posée par la vive polémique autour de la démission, le 7 avril dernier, de Mauro Ferrari de la présidence de l’European Research Council (ERC) qu’il n’a finalement occupée que durant trois mois, puisqu’il avait pris ses fonctions en janvier 2020.

L’ERC est bien connu des scientifiques, dans le monde entier, pour ses contrats de recherche attribués « bottom up » à l’initiative des chercheurs : les candidats présentent un projet en toute liberté, en fonction de leurs seuls intérêts scientifiques, sans appel d’offre affichant des axes particuliers. Or Mauro Ferrari a déclaré partir pour protester contre le refus de la Commission européenne et de l’ERC de le suivre alors qu’il proposait une mobilisation scientifique massive sur le Covid-19. Affirmant que la Commission et l’ERC ne voulaient pas financer les recherches qu’exige la pandémie.

Cette version a tout de suite été contestée par la totalité des membres de l’ERC, qui ont mis en avant le manque d’engagement de Mauro Ferrari sitôt nommé en janvier 2020, ses absences excessives, sa désinvolture vis-à-vis du Conseil scientifique qu’il présidait, mais aussi ses engagements dans des entreprises privées. Au point qu’ils avaient en réalité demandé, et de façon unanime, sa démission le 27 mars 2020

L’épisode a toutefois été utilisé pour initier une campagne anti-ERC et anti-Commission dans certains fleurons de la presse anglo-saxonne, flattant notamment les sentiments anti-européens si puissants dans les États-Unis de Donald Trump.

La Commission européenne et le Conseil européen de la recherche visés par une campagne contre les institutions scientifiques dans certains media. Aris Oikonomou/AFP

Une pétition circule également, depuis l’Italie, pour que Ferrari soit réinstallé à la tête de l’ERC, tandis que des insultes menaçantes circulent sur les réseaux sociaux pour le défendre contre ceux qui informent sur ce dossier (« courtisans », « parasites » et autres termes beaucoup plus grossiers et violents)… Ainsi, la raison est menacée par des forces ravageuses socialement, du point de vue sanitaire, ou par des comportements individuels relayés par certains médias et réseaux sociaux, et qui sont ravageurs pour la vie scientifique.

Tout ceci pousse dans le même sens politique : celui de la déstabilisation des systèmes démocratiques et des institutions vouées à la recherche, et plus encore, celui du renforcement de l’autoritarisme avec lequel les conservateurs peuvent faire bon ménage.

Et ici, rien n’autorise à l’optimisme : même quand des digues efficaces contre le Covid-19 auront été élevées, rien ne dit que ces forces seront elles aussi endiguées. C’est pourquoi la vigilance s’impose.

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