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Des jeunes manifestants se protègent des gaz lacrymogènes en se servant de leur planche à roulettes comme bouclier.
Des manifestants se heurtent à la police lors d'une manifestation anti-gouvernementale à Bogota, en Colombie, mercredi 12 mai 2021. AP Photo/Fernando Vergara

Face aux injustices, la Colombie s'enflamme et l'État réprime brutalement

« Je n’ai pas choisi de devenir professeur pour voir mes étudiants mourir. »

Cette phrase répétée par des professeurs d’universités durant les manifestations en cours en Colombie depuis le 28 avril, reflète toute la violence de la répression du gouvernement d’Iván Duque contre les opposants aux réformes fiscales.

Le gouvernement veut augmenter les taxes sur les biens de consommation et baisser les seuils d’imposition, ce qui aurait des conséquences désastreuses sur les personnes déjà marginalisées économiquement.

La majorité des victimes de la répression sont des jeunes et des étudiants. Les informations diffusées sur les réseaux sociaux donnent froid dans le dos : 1330 personnes blessées (1040 civils et 290 policiers), des disparitions forcées, des détentions arbitraires, des assassinats par les forces policières ainsi que des violences sexuelles.

Un reportage de Laura Dulce, une journaliste du quotidien colombien réputé El Espectador, fait état de tortures vécues dans les centres de détention par des personnes capturées lors des manifestations.

Devant la critique, tant locale qu’internationale, le gouvernement a voulu justifier les actes de répression en arguant que les manifestations auraient été « infiltrées » par des groupes insurgés toujours actifs tels que la dissidence des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et l’Armée de libération nationale (ELN).

Le symptôme d’un mal plus grand

La porte-parole du Haut-Commissariat des Nations unies responsable du respect des droits humains, Marta Hurtado, s’est opposée, le 4 mai dernier, à la répression étatique lors des manifestations meurtrières à Cali. Comment un État qui se dit l’une des plus vieilles « démocraties » d’Amérique latine peut-il réprimer sa population de manière aussi violente ?

En fait, la répression actuelle n’est que le symptôme d’un processus plus large de militarisation de l’État, endurci par plus de 50 ans de conflit armé interne impliquant une multitude d’acteurs : guérillas de gauche, groupes paramilitaires et cartels de drogue, entre autres.

La crise actuelle prend aussi ses racines dans les inégalités socio-économiques persistantes et accentuées par la pandémie de Covid-19. En Colombie, près de 78 000 personnes sont décédées, 500 000 commerces ont dû fermer leurs portes et 4,1 millions de personnes sont actuellement sans emploi.


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Selon le Département administratif national de statistiques (DANE), 42,5 % de la population est en condition de pauvreté, comparativement à 35,7 % en 2019, 3,5 millions de Colombiens vivent sous le seuil de la pauvreté et 2,8 millions se sont ajoutés à la population en situation d’extrême pauvreté.

Nous avons suivi les événements des derniers jours de près, puisque nos recherches doctorales portent sur la participation politique des personnes ex-combattantes ayant fait partie de groupes insurgés (comme les FARC) ainsi que sur le rôle de la société civile dans les processus de construction de la paix en Colombie.

Plusieurs causes réunies

Les manifestations ont débuté en réponse aux réformes fiscales, mais elles dénoncent maintenant aussi la violence policière, la corruption, le retard dans la mise en œuvre de l’accord de paix, signé en 2016 avec la guérilla des FARC, et les inégalités sociales. Dans plusieurs villes comme Bogotá, Cali, Barranquilla et Bucaramanga, des milliers de personnes ont pris la rue. Des représentants autochtones se sont également joints aux manifestations en réclamant la démission du président Duque.

Des autobus remplis de manifestants circulent parmi la foule de marcheurs rassemblés dans les rue de Cali, en Colombie
Des manifestants autochtones participent à une manifestation à Cali, en Colombie, le mercredi 12 mai 2021. Les Colombiens sont descendus dans la rue pour contester les réformes fiscales du gouvernement. AP Photo/Andres Gonzalez

Les récentes manifestations s’inscrivent dans continuité de celles qui ont eu lieu à la fin de 2019 et début 2020 et qui ont été interrompues en raison de la pandémie. Le confinement lié à la Covid-19 a joué un double rôle : il a contribué à faire taire les manifestants et a mis en évidence les faiblesses institutionnelles. En effet, dans plusieurs régions, ce sont les groupes armés – et non l’État – qui ont « appliqué » les mesures sanitaires, souvent de façon violente.

C’est dans ce contexte difficile que le gouvernement Duque propose des mesures qui auraient augmenté le prix de certains biens de base affectant ainsi les populations les plus marginalisées. Le 2 mai 2021, le président est revenu sur sa décision et a demandé au Congrès de retirer le projet de loi (pour l’instant). Le ministre responsable de la réforme a également démissionné. La situation des droits de la personne en Colombie s’est néanmoins nettement dégradée dans les derniers jours.

Un historique de répression

La Defensoria del Pueblo (Bureau de l’ombudsman) rapporte que 24 personnes sont mortes et 89 sont portées disparues depuis le début des manifestations. Par contre, ces chiffres officiels ne rendent pas compte de ce qui se passe vraiment sur le terrain.

Les ONG Temblores et Indepaz rapportent 1876 actes de brutalité policière, 39 assassinats allégués commis par les forces de l’ordre, 12 cas de violence sexuelle et 28 victimes de lésions aux yeux. Human Rights Watch (HRW) a également dénoncé l’usage de véhicules blindés lançant des projectiles sur les personnes manifestantes. Puis, les organisations de la société civile cherchent encore à identifier 548 personnes toujours portées disparues.


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De son côté, le gouvernement a justifié l’usage de la force en disant que plusieurs commissariats de police locaux ont été pris d’assaut et brûlés dans les derniers jours. Or, cet argument de « vandalisme » occulte les revendications légitimes des manifestants et le bilan peu reluisant des forces de l’ordre. D’autant plus que depuis sa création en 1999, l’escouade anti-émeute (ESMAD) a fait l’objet de plus de 40 000 processus disciplinaires contre ses agents. Au fil du temps, cette organisation a été tenue responsable de multiples évictions, blessures aux yeux et assassinats.

Un État complice

L’historien Daniel Pécaut souligne qu’en Colombie, le conflit armé entre l’État, les guérillas et les groupes paramilitaires a entraîné une banalisation des pratiques d’atrocités. Celles-ci prennent plusieurs formes incluant les enlèvements, les déplacements forcés, les assassinats et massacres et ce, par divers acteurs armés. Or, dans le passé, l’État a souvent orchestré ou été complice de plusieurs actes contre la population civile.

Par exemple, le scandale des « faux positifs » met en lumière certaines pratiques atroces au sein des forces armées. Lors de la présidence d’Álvaro Uribe Vélez (de 2002 à 2010), les militaires recrutaient des jeunes provenant de milieux défavorisés sous de fausses promesses d’aide économique.

Ces jeunes étaient ensuite exécutés par les militaires et leurs corps étaient revêtus d’uniformes de la guérilla afin de faire passer leur assassinat comme des victoires sur le champ de bataille. La Juridiction spéciale pour la paix (JEP), le tribunal créé dans le sillon de l’accord de paix de 2016 avec la guérilla des FARC-EP, a établi à 6402 le nombre de victimes des « faux positifs » depuis 2002.

L’ordre de « réprimer par balles » a une longue histoire en Colombie. L’usage disproportionné de la violence est normalisé et justifié – non seulement par l’État, mais par de larges pans de la société. Néanmoins, dans le contexte de post-accord de paix avec les FARC, les violences auparavant « cachées par la guerre » sont maintenant plus apparentes.

Une refonte est nécessaire

L’organisation Indepaz rapporte 1090 assassinats de militants pour les droits de la personne depuis la signature des accords de paix avec les FARC en 2016 jusqu’en décembre 2020.

De même, entre le 1er janvier et le 30 avril 2021, 57 activistes et 22 signataires de l’accord de paix ont été tués. Durant la même période, 35 massacres ont été commis, par divers groupes armés, dont des groupes paramilitaires ayant une longue histoire de collusion avec les forces de l’ordre.

Les manifestations actuelles révèlent un mécontentement amplifié par le conflit armé, la crise humanitaire causée par la pandémie, et par les migrations massives des populations vénézuéliennes. La répression de l’État témoigne d’un resserrement de l’accès à l’espace public alarmant en Colombie. L’idée même de la démilitarisation de la police semble bien éloignée ; pourtant, les manifestations persistent. Conduiront-elles à une refonte nécessaire de l’État ?

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