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Chrystia Freeland entourée de drapeaux canadiens
Signe des temps ? La ministre des Finances, Chrystia Freeland, au centre, en compagnie de la ministre des Services publics et de l'Approvisionnement, Anita Anand, à droite, et de Mary Ng, ministre du Commerce international, de la Petite entreprise et de la Promotion des exportations, à gauche, et la ministre de la Santé, Patty Hajdu, sur l'écran vidéo. La Presse Canadienne/Cole Burston

Féministe, le nouveau budget Freeland ? Pas vraiment !

Justin Trudeau a clamé haut et fort son attachement aux idéaux féministes. La ministre des Finances, Chrystia Freeland, première femme à occuper ce poste au Canada, exprime son féminisme ouvertement, et même à travers ses vêtements, arborant à la veille du dernier budget un t-shirt au slogan explicite.

En tant que chercheuses féministes en communication, nous avions donc espoir de voir un budget aligné avec ces valeurs. Cependant, le Budget 2021 nous laisse sur notre faim.

Fille d’une militante féministe du nord de l’Alberta, Mme Freeland avait promis une reprise « verte et équitable » pour se remettre d’une crise qui a affecté les femmes de manière disproportionnée. La conciliation entre le travail et les soins aux enfants a été difficile et la réponse de Chrystia Freeland a été de proposer un programme national de service de garde à la petite enfance. L’idée n’est pas nouvelle : en fait, les féministes font cette demande depuis les années 1960, et plusieurs gouvernements l’ont proposée par le passé.


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À cet égard, le programme national de service de garde est le bienvenu. Par contre, la façon dont il est présenté suggère une compréhension problématique du féminisme : à qui est-il vraiment destiné ? Ou, plus précisément, quel est son objectif ultime ?

Le féminisme de Trudeau est surtout économique

Chrystia Freeland a travaillé en collaboration avec Justin Trudeau, dont les références féministes sont de plus en plus remises en question. Nous avons analysé trois années de discours officiels du premier ministre et avons constaté qu’il parlait rarement d’un point de vue féministe : l’égalité des sexes et les mentions des droits des femmes étaient largement contenues et limitées par le discours sur la prospérité économique.

Justin Trudeau adhère à un type de « féminisme néolibéral » qui se concentre principalement sur l’autonomisation économique des femmes comme moyen principal d’atteindre l’égalité des sexes. Le néolibéralisme est surtout marqué par la libéralisation du commerce, la déréglementation et la privatisation des services gouvernementaux. Il met l’accent sur la prospérité économique comme mesure ultime du succès.

Ce féminisme néolibéral peut devenir très problématique. Voici pourquoi.

Des obstacles structuraux ignorés

Dans la logique du féminisme néolibéral, les femmes ont le même accès à l’émancipation économique que les hommes et elles devraient donc être en mesure d’atteindre l’égalité grâce à leur volonté propre. Ceci permet à la société d’ignorer de profonds obstacles structuraux, tels que la discrimination fondée sur le sexe, la race, les capacités, la nationalité, etc.

Un système de service de garde abordable aidera plus de femmes à retourner sur le marché du travail, certes, mais il ne remet pas en question le fait que les soins aux enfants restent, obstinément, la principale responsabilité des femmes dans la plupart des familles. Au Québec, où le gouvernement subventionne les services de garde, un grand nombre de femmes sont encore gravement touchées par la pandémie. On estime que 68 % des emplois qui ont été perdus l’ont été par des femmes, dont les secteurs d’activités (hôtellerie, restauration, services, etc.) ont été plus durement frappés. Les fermetures des écoles et des services de garde les ont aussi davantage pénalisées.

L’autonomisation économique

Lorsque l’accent est mis sur l’émancipation des femmes uniquement par des moyens économiques, cela tend à ne parler qu’à un certain nombre d’entre elles : par exemple, le célèbre essai Lean In, de Sheryl Sandberg, directrice des opérations chez Facebook, a été bien accueilli par les femmes privilégiées et celles qui gravissent les échelons des entreprises dans le monde entier ; mais les femmes qui font face à des obstacles structuraux, dont les plus pauvres, les racisées, celles issues de la communauté LGBTQ2+, les sans-papiers, et même celles de la classe moyenne, n’ont pas les mêmes choix.

Sheryl Sandberg parle au micro
La directrice des opérations de Facebook,Sheryl Sandberg, témoigne au Capitole, en septembre 2018, sur la question des influences étrangères lors des élections de 2016. (AP Photo/Jose Luis Magana)

« Une politique économique intelligente »

Dans les discours officiels de Justin Trudeau, les femmes sont considérées comme des ressources inexploitées, un outil dont nous devons libérer le potentiel au profit d’une économie prospère.

Chrystia Freeland dit de son budget, « Ce n’est pas seulement une bonne politique féministe, c’est aussi une politique économique intelligente ». Cet accent sur la prospérité soulève la même question que d’autres politiques élaborées par le duo Trudeau/Freeland : quel est leur but ultime ? La politique canadienne d’aide internationale féministe, par exemple, utilise le féminisme comme un moyen d’atteindre des objectifs économiques plutôt que de considérer l’égalité des sexes comme une fin en soi.

Freeland et Trudeau se cogne les coudes
Chrystia Freeland donne un coup de coude à Justin Trudeau après son assermentation à titre de ministre des Finances à Rideau Hall, à Ottawa, le 18 août 2020. THE CANADIAN PRESS/Sean Kilpatrick

Défendue par des organisations comme la Banque mondiale, cette politique propose que l’autonomisation des femmes soit une « bonne affaire » pour les pays. Dans cette optique, les femmes ne sont guère plus qu’une ressource dans la boîte à outils de la prospérité économique.

De la même manière, le Budget 2021 donne priorité à la prospérité économique en tant que principal catalyseur de l’équité entre les sexes. Cela risque de devenir un fardeau supplémentaire pour les femmes au lieu d’agir comme un outil de libération. Les femmes deviennent des ressources, « minées » jusqu’à leur point de rupture. Cette année, nous avons vu des femmes épuisées, dont les infirmières, les caissières, les professeures ; nous avons vu des employées de soutien surmenées — souvent des femmes immigrantes — notamment celles qui travaillent dans les centres de soins de longue durée, souvent dans des conditions précaires.

Un pas dans la bonne direction

Une véritable reprise économique nécessite un réinvestissement de fonds publics, mais aussi des mesures pour s’attaquer aux inégalités systémiques qui ont contribué à la marginalisation de certaines populations.

À cet égard, le Budget 2021 fait des pas dans la bonne direction. Mais il y manque une vision globale féministe qui animerait l’ensemble du budget, et pas seulement les sections distinctes sur les travailleuses, les femmes autochtones, les femmes noires, ou la communauté LGBTQ+.

Un vrai budget « vert et équitable » aurait été un budget féministe, car on ne peut pas aborder l’un sans l’autre. Nous savons que les changements climatiques affectent les femmes de manière disproportionnée, en particulier les femmes autochtones et les femmes les plus pauvres.

Les politiques qui visent à protéger l’environnement, qui s’opposent à l’exploitation de nos ressources naturelles, doivent comprendre une vision féministe. Non pas parce que ça fait une « bonne affaire », mais parce que le but ultime c’est la justice elle-même.

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