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Football : avec la  victoire de l’Italie, une Europe qui rebondit

L'équipe italienne en pleine euphorie collective. AFP

Qu’on soit amateur de football ou spécialiste de l’UE, comment résister à la tentation du tournoi reflet de la politique ? Pour commenter la victoire de l’équipe d’Italie sur celle d’Angleterre en finale du Championnat d’Europe des nations dimanche soir, Jean Quatremer, correspondant permanent de Libération à Bruxelles a twitté « UE 1 – Brexit 0 ». Pourtant, si l’Angleterre l’avait emporté, les Brexiters auraient bien sûr exulté.

Surdéterminer les faits politiques et sociaux par les résultats footballistiques est un jeu. Ce jeu permet d’évoquer de façon libératrice et jubilatoire des phénomènes sérieux, un peu à la façon du cadavre exquis et de la libre association d’idées pratiqués au sein du mouvement surréaliste. Ici, comme sur une boule à facettes, le spectacle de l’Euro de football expose des fragments de l’Europe du moment. En voici quelques exemples.

Les Européens retrouvent la joie de vivre

Dans une vue d’ensemble, ce tournoi de football a montré le rebond de l’Europe. La phase finale de ce championnat qui se joue tous les quatre ans depuis 1960 était programmée en 2020. L’UEFA, qui organisait ce tournoi continental, a tenu à nommer cette compétition jouée en 2021 « Uefa euro 2020 ». Avec cette dénégation, l’UEFA ne pouvait mieux rappeler qu’en 2020 l’Europe était sinistrée par le Covid-19 : elle en était alors l’épicentre. Près d’un an et demi après le début de la pandémie, au moment de cet euro de foot, le nombre de décès sur le continent européen approche 1 300 000. L’UE et ses 27 pays ont été bien plus touchés que d’autres pays comparables de l’OCDE : on compte 750 000 décès, dont 130 000 en Italie, dans l’UE.

Le nombre de décès est également de 130 000 au Royaume-Uni, dont le départ de l’UE a coïncidé avec la crise sanitaire. L’euro de foot a pu être reporté à 2021 car la courbe des décès s’est singulièrement ralentie dans une grande partie du continent européen, et notamment dans l’UE et au Royaume-Uni. Car, après avoir été l’une des entités les plus frappées en nombre de cas et de décès en 2020, l’UE est devenue en 2021 l’un des territoires dont les habitants sont le plus vaccinés. Elle l’est notamment plus que ceux des pays de l’OCDE qui, ayant su en 2020 et sans confiner déjouer l’épidémie quand les Européens ne parvenaient à s’en protéger, n’ont pas donné un an plus tard la priorité à la vaccination. Il s’agit par exemple du Japon, de la Corée du Sud, de Taïwan, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande qui sont aujourd’hui exposés et un peu coupés du monde avec leur politique « Covid free ».

L’euro de football a montré que les Européens s’étaient en grande partie extraits de cette tragique nasse pandémique : joie de vivre, stades à jauges pour partie remplis, voyages avec gestes barrières et masques des supporters entre les onze villes à matchs. Il a aussi montré la cristallisation d’une société européenne : l’UEFA a voulu interdire dans les stades de l’euro de foot la contestation d’une nouvelle loi hongroise qui assimile la pédophilie à l’homosexualité et qui prétend cacher aux mineurs la pluralité des orientations sexuelles au profit d’une norme unique.

Cette interdiction a suscité dans toute l’Europe un tollé et un débat jusques et y compris au Conseil européen des chefs d’États et de gouvernement des 27 fin juin 2021. Viktor Orban s’est fait copieusement admonester par un grand nombre de ses homologues, prêts à se battre politiquement pour que l’UE soit une terre de libertés, de joie et de pluralisme pour tous les Européens sans exception.

L’Angleterre du Brexit rate sa finale

La squadra azzura a offert aux Italiens un moment de fête libérateur bien mérité après tant de mois marqués par la litanie des décès, des hospitalisations, des covids longs, des confinements et du chômage partiel. Il le fut d’autant plus que la prospère et industrieuse Lombardie fut la première région européenne à être, spectaculairement et tragiquement, victime du Covid-19 en février 2020. On avait pu voir dans le flamboyant parcours de l’Atalante Bergame en Ligue des champions, la compétition européenne des meilleurs clubs de football, la résistance de toute une région ; puis dans son élimination par le Paris-Saint-Germain le symbole de l’ampleur stupéfiante prise par la pandémie dans cette ville.

Pour autant, si l’Angleterre l’avait emporté, ou bien l’Espagne (éliminée en demi-finale par l’Italie), on aurait pu faire le même commentaire tant ces deux pays ont été durement frappés par la pandémie. À dire vrai, la plupart des pays de l’UE, ou de son système territorial qui inclut les quatre pays de l’AELE (association européenne de libre-échange), la Turquie (en union douanière) et même encore, de façon bien sûr distendue, le Royaume-Uni (traité de commerce et de coopération) ont un nombre élevé de décès pour 100 000 habitants. Ce ratio est faible surtout au Danemark (dont l’équipe fut le quatrième demi-finaliste), en Finlande, en Norvège, et en Islande.

Un mot sur cette Islande. Cette petite nation ne s’est pas qualifiée pour la phase finale qui vient de s’achever. Mais elle avait fait sensation lors du précédent euro qui s’était joué en 2016 en France : elle avait sorti l’Angleterre en huitième de finale le 27 juin, soit quatre jours après le référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE.

Cette année encore, on peut bien entendu voir dans l’échec des Anglais un nouvel écho au Brexit : sortir de l’UE ne vous rend pas plus fort, il y a donc une morale politique au sport. Les Anglais en effet furent comme tétanisés, déjouant tout au long du match, gérant leur avantage intial (but de Shaw dès la 2e minute) sans chercher à attaquer ni à faire la différence, avant de ne réussir que deux penaltys sur cinq dans l’épreuve finale de tirs au but. Tout cela alors que les clubs anglais brillent dans les compétitions européennes de clubs et que cette finale se jouait à domicile, dans le fameux stade de Wembley à Londres.

L’équipe d’Italie, une image du renouveau européen

L’équipe qui l’a finalement emporté est donc celle d’Italie. La squadra azzura n’avait pas remporté cette compétition depuis 1968. Elle avait perdu deux fois en finale, en 2000 contre la France et en 2012, par quatre buts d’écart, contre l’Espagne. Elle n’était pas même parvenue à se qualifier pour le mondial russe en 2018 – une affliction nationale.

On peut voir dans cette équipe nouvelle la représentation du rebond européen. Contrairement à ses illustres devancières ayant remporté la coupe du monde en 1982 et en 2006, elle n’est emmenée ni par une star ni par un de ces héros dont la planète football aime à célébrer les exploits. Pas de Paolo Rossi (1982). Pas d’Andrea Pirlo (2006). Pas de Marco Materrazzi (à l’origine de l’expulsion de Zidane en 2006). Cette équipe est d’abord un collectif. L’entraîneur, Roberto Mancini, l’a assez répété : les joueurs de son équipe peuvent jouer à tous les postes ou presque ; ce qui compte c’est le système de jeu, la vision commune et l’interdépendance des joueurs entre eux.

On peut y voir une métaphore tant de l’UE que du gouvernement italien. Ce dernier est depuis février 2021 un gouvernement d’union nationale qui ne dit pas son nom : certes caractérisé par la présence d’experts, tous les partis sauf un s’y trouvent et le soutiennent. Le président du conseil des ministres est Mario Draghi. Ancien président de la BCE (2011-2019) il systématisa le sauvetage de la zone euro par une politique hétérodoxe de rachat des dettes publiques des États membres par la BCE sur le marché secondaire : la BCE ferait ce qu’il faut quoi qu’il en coûte, avait-il expliqué (« what ever it takes »). Une attitude alors innovante, une prise de risque audacieuse, et un pari gagnant.

C’est ce que font aujourd’hui les Européens de façon globale. Depuis mars 2020, les chefs d’État et de gouvernement, le collège des commissaires, la présidente de la BCE, le parlement européen n’ont jamais autant joué collectif et ne cessent de réinventer leur jeu européen. Le fameux plan de relance de l’économie européenne est très hardi. Il l’est par son montant, par son financement par des bons du Trésor européens (une dette publique commune) et aussi car il va de pair avec une suspension à l’unanimité des fameux critères de Maastricht.

Il se trouve que l’Italie est le pays qui est le plus grand bénéficiaire de ce plan nommé Next generation EU que parvient à incarner Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Mentionnons-le au passage : la Commission est un gouvernement collégial ; elle prend ses décisions collectivement avec ses 27 membres ensemble. Les Italiens étaient fâchés avec la construction européenne depuis une quinzaine d’années ; ils étaient nombreux à la trouver trop peu solidaire. Ils estimaient que l’UE n’était plus une équipe. En 2018, les électeurs italiens avaient d’ailleurs donné une majorité des sièges de députés à des formations politiques eurosceptiques.

Durant l’euro de football, l’Italie a donné le sentiment de prendre du plaisir à jouer. Elle a brillé par son jeu vif, imaginatif et sa réussite offensive. À l’image du plaisir retrouvé des Italiens d’être dans l’UE. Une UE dont la pandémie a révélé les fragilités mais aussi les ressources et la capacité à se serrer les coudes pour faire face à la crise sanitaire et ses conséquences économiques. À l’image de la cohésion des joueurs de l’équipe d’Italie qui, s’ils n’ont emporté demi-finale et finale qu’à l’épreuve des tirs au but, n’ont jamais rien lâché et ont cru jusqu’au bout en eux et à leur collectif.

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