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Football féminin ou maillot jaune ? Quand la une de l’Équipe fait polémique

Victoire des Lyonnaises lors de la coupe UEFA
Victoire des Lyonnaises, le président de l'OL Jean-Michel Aulas tient la coupe UEFA remportée contre VfL Wolfsburg le 30 août 2020. Villar Lopez / POOL / AFP

Elles ont remporté pour la cinquième fois consécutive la Ligue des Champions de football, soit sept titres en dix saisons dans cette compétition. Une performance sportive de haut-niveau, rare et incontestable, égalisant ainsi le record masculin du Real Madrid.

Elles, ce sont les « Lyonnaises », l’équipe féminine de l’Olympique Lyonnais (OL) qui, le dimanche 30 août 2020 fêtaient cet exploit inédit.

Pourtant, le lendemain, le quotidien L’Equipe consacre sa Une à Julian Alaphilippe qui venait de prendre le maillot jaune sur le Tour de France, reléguant les Lyonnaises à un petit bandeau en haut de page.

De nombreuses personnes, à l’instar de Sarah Bouhaddi, la gardienne de l’OL, se sont indignées que cette performance passe au second plan face au Tour de France. Les réseaux sociaux ont rapidement relayé ce choix éditorial qui a fait polémique. D’autres, y compris des journalistes de L’Equipe, ont défendu ce choix avec divers arguments.

Un des principaux arguments développés est que le Tour de France est bien plus populaire que le football féminin et que, par conséquent, il est normal qu’il fasse la Une. Par exemple, Daniel Riolo a tweeté : « On doit donc être désolé de penser que le Tour de France est 1000x plus populaire que le foot féminin ? »

Les médias imposent la légitimité du sujet

Ce type d’argumentation montre une méconnaissance profonde du fonctionnement des médias du point de vue de la sociologie et de la communication. En effet, des travaux – basés sur la théorie de « l’agenda setting » –, montrent que les médias sont une institution sociale puissante qui est capable de façonner l’opinion publique par le volume de couverture médiatique accordé à un sujet particulier.

Ce faisant, ils influencent la prépondérance dudit sujet auprès des différentes audiences. Ainsi, plus les médias accordent une couverture médiatique importante (en volume) et proéminente à un sujet, plus celui-ci devient prépondérant et digne d’intérêt aux yeux de l’opinion publique.

Les médias contribuent donc à imposer les sujets auxquels l’opinion publique doit penser, mais également la manière à laquelle elle doit y penser.

Aussi, plus un sport est médiatisé, plus cela renforce sa popularité et sa légitimité.

En ignorant et en dévaluant le sport féminin, les médias envoient le message que celui-ci n’est pas digne d’intérêt, et ce faisant, ils favorisent le renforcement de la masculinité hégémonique dans le champ sportif.

En effet, cette sous-représentation quasi-systématique, constatée en France mais aussi dans de nombreux autres pays, contribue à asseoir l’invisibilité des athlètes féminines, ce qui entraîne notamment une inhibition de la participation des femmes, qui se sentent moins légitimes, que ce soit dans la pratique sportive organisée ou dans la prise de responsabilités institutionnelles. Seule la médiatisation des Jeux Olympiques échappe à cette tendance lourde.

Un journalisme sportif fait par des hommes pour des hommes

Une des raisons majeures permettant d’expliquer ces importantes différences au niveau de la couverture médiatique est le fait que la majorité des journalistes de sport sont des hommes. Par conséquent, nous avons donc un journalisme sportif fait principalement par des hommes pour des hommes. Dans ces conditions, la reproduction de l’hégémonie masculine dans le champ sportif est facilitée.

De la médiatisation découlent également de nombreux enjeux économiques : plus un sport est médiatisé, plus il pourra générer de retombées économiques potentielles liées à sa popularité (sponsors, entrées payantes, droits TV, etc.). Là encore, la sous-médiatisation du sport féminin contribue à le cantonner, à de rares exceptions, dans une position dominée. Ainsi, à titre d’exemple, un article de Marianne, souligne qu’en 2019, le salaire mensuel moyen d’une footballeuse professionnelle en France était de 2 494 euros brut contre 73 000 euros chez les hommes.

Par conséquent, si le sport féminin disposait d’une plus grande exposition médiatique, il gagnerait en légitimité, attirerait des audiences plus importantes et générerait des revenus plus conséquents.

Une justification un peu légère

En réponse à cette polémique, Jean‑Michel Brochen, rédacteur en chef adjoint à L’Equipe, a tweeté cinq Unes consacrées à l’OL ces dernières années, « pour info et mémoire ».

Cette tentative de justification ne tient pas. En 2019, quinze Unes ont été consacrées au sport féminin (soit 4 % des Unes du quotidien), dont la majorité concernant la Coupe du Monde de football. Le lecteur régulier a d’ailleurs facilement pu remarquer que le sport féminin est réduit à la portion congrue dans ce quotidien.

Doit-on pour autant blâmer L’Equipe ? Compte tenu de sa position monopolistique et de ce qui a été dit plus haut, on peut effectivement regretter qu’il n’accorde pas une place plus importante au sport féminin, ce qui serait bénéfique pour son développement.

Cela étant, ce titre appartient à une structure marchande privée : le Groupe Amaury qui détient également le Tour de France via Amaury Sport Organisation – ce qui pourrait d’ailleurs être une explication alternative à l’arbitrage qui a été fait concernant la Une en question.

Le quotidien a donc une stratégie marketing spécifique au niveau de son positionnement et de son ciblage, dont est clairement exclu le sport féminin (et également un nombre significatif de sports masculins, une priorité étant donnée au football, au cyclisme, au rugby et au tennis). Nous ne pouvons, par conséquent, pas le blâmer pour ce choix stratégique et cette ligne éditioriale qui lui appartiennent.

S’indignerait-on et demanderait-on à une marque spécialisée dans les vêtements masculins de produire également une gamme féminine ?

A priori, non. Or, L’Equipe, qui revendique un lectorat masculin à 82 %, a clairement décidé de cibler les hommes dans sa stratégie marketing et a d’ailleurs réalisé une segmentation fine de ce marché via sa branche Amaury Media.

Aussi, il semble clair que le quotidien se positionne comme un journal masculin et qu’il prend le parti de penser que son lectorat ne s’intéresse pas (ou peu) au sport féminin.

Partant de là, il serait plus correct d’assumer ce positionnement plutôt que d’essayer de trouver des justifications inadaptées.

Mieux médiatiser le sport féminin

Dans ce contexte, c’est plutôt du côté du service public qu’il faut se tourner. Ce serait un réel choix politique que d’imposer une plus grande médiatisation du sport féminin sur France Télévision.

A ce jour, seules quelques timides initiatives ont vu le jour, à l’instar de l’opération « Sport Féminin Toujours » du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA). Le CSA estime d’ailleurs que la part du sport féminin se situe entre 16 et 20 %, toutes chaînes confondues, en 2016.

Cela semble d’autant plus essentiel qu’un sondage Odoxa, réalisé en 2019, a montré que 78 % des personnes interrogées souhaiteraient voir plus de sport féminin à la télévision.

Le rôle du Comité national olympique et sportif français (CNOSF) et des fédérations sportives nationales est également prépondérant. Aujourd’hui, beaucoup de ces organismes basent encore majoritairement leur communication sur le sport masculin.

Journal Les Sportives
La Une du 15e numéro du nouveau trimestriel « Les Sportives » met en avant l’arbitre Charlotte Girard-Fabre. Les Sportives

La pratique féminine est pourtant, pour de nombreuses fédérations, un réservoir potentiel de licenciées sous-exploité. En effet, les dernières données ministérielles disponibles montrent que les femmes représentent 38,6 % des licenciés, toutes fédérations confondues. Or, une enquête Kantar, réalisée la même année, montre que 84 % des femmes pratiquent une activité physique ou sportive dont 65 % au moins une fois par semaine.

Dans ce paysage médiatique principalement masculin, quelques initiatives, comme le trimestriel Les Sportives, permettent de faire avancer lentement les choses. Un effort très significatif doit cependant encore être réalisé pour donner au sport féminin une meilleure exposition médiatique et espérer les retombées positives évoquées précédemment.

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