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Genre et climat : décryptage de la rhétorique des acteurs du développement

Le président britannique de la COP26, Alok Sharma, prononce un discours sur l'égalité des sexes lors de la conférence des Nations unies sur le changement climatique COP26 à Glasgow, le 9 novembre 2021.
Le fait que le changement climatique accentue les inégalités de genre fait désormais consensus, mais les manières d’en parler diffèrent selon les acteurs du monde de l’aide au développement. Paul Ellis/AFP

Le fait que le changement climatique accentue les inégalités de genre fait désormais consensus, mais les manières d’en parler diffèrent selon les acteurs du monde de l’aide au développement.

Lors du Sommet de la Terre de Rio (1992) et de la 4e Conférence mondiale sur les femmes (1995), des engagements ont été pris liant les questions de genre et de changement climatique. Au cours des décennies suivantes, ces questions ont fait l’objet de productions académiques importantes. En 2015, l’Agenda 2030 de l’ONU présente la réduction des inégalités de genre et la lutte contre le changement climatique comme deux des 17 objectifs de développement durable (ODD 5 et ODD 13). Enfin, en novembre 2021, lors de la conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP26), les États ont réaffirmé l’importance de ces aspects avec toutefois peu d’annonces concrètes.

En soulignant le caractère incontournable des enjeux liés au climat et à l’égalité femmes-hommes, la plupart des acteurs du développement ont traduit dans leurs discours une volonté partagée affirmant l’urgence et la légitimité d’une nouvelle perspective pour le développement, associant égalité de genre et durabilité environnementale.


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Comment ces deux problématiques s’articulent-elles dans les récits et les narratifs de ces acteurs ?

Huit types de discours

Une étude de l’OFCE réalisée avec le soutien de l’AFD a permis de conduire une analyse de 800 productions discursives (déclarations, stratégies, feuilles de route…) articulant les questions de genre et de climat et de mieux comprendre les différentes visions et les objectifs de transformation plus ou moins profonds à l’œuvre dans ces deux champs.

Huit narratifs principaux (des plus partagés aux émergents) ont été identifiés à partir des documents d’organisations suivantes : des banques multilatérales, régionales ou bilatérales de développement (19), des agences des Nations unies et autres institutions supranationales (14), des organisations de la société civile (10) et du monde académique (11).

Alors que les narratifs 1 à 6 peuvent être présentés comme dominants et figurent à des degrés divers selon leur poids et leurs priorités dans la plupart des organisations sélectionnées, les narratifs 7 et 8, dits émergents, se concentrent sur un nombre plus restreint d’organisations.

1. Le prisme des vulnérabilités comme grille d’analyse et d’intervention des actions climatiques d’urgence

En matière de lutte contre les conséquences directes et indirectes (humanitaires) du changement climatique, l’intégration du genre dans les actions d’urgence est conçue comme une réponse aux vulnérabilités telles que la pauvreté, le manque de capacités/capabilités d’agir, l’analphabétisme ou un plus grand risque de violence sexiste et d’exploitation sexuelle qui viennent amplifier l’exposition aux catastrophes climatiques.

Changement climatique : les femmes, premières victimes (Euronews, 9 novembre 2021).

Cette approche se classe en première position pour quatre des cinq catégories d’acteurs : agences nationales de développement, ONG transnationales, organisations internationales de type nations unies et communautés académiques.

2. L’approche de l’économie intelligente (« smart economics ») comme opportunité de genrer l’agenda climatique

Les femmes (et les filles) sont de plus en plus considérées comme des agents économiques potentiels de la transition verte, pour progresser vers des économies et des sociétés neutres en carbone, résilientes au changement climatique et socialement et écologiquement durables.

Le narratif met ici l’accent sur l’accès au crédit, à l’éducation et à la formation, aux compétences numériques « vertes » et plus largement à l’autonomisation économique des femmes dans les domaines de la finance, du renforcement des capacités et de l’innovation comme des facteurs clés de l’agenda climatique.

3. Les outils d’intégration du genre (« gender mainstreaming ») dans l’agenda du changement climatique

L’intégration du genre n’est pas seulement une méthode et un outil d’analyse, mais aussi le moteur même de la dimension sexospécifique du changement climatique. Les outils d’intégration qui prennent en compte les rôles différents des femmes et des hommes, leurs besoins et leurs intérêts stratégiques respectifs et les structures inégalitaires de pouvoir jouent un rôle important dans la conception et la réalisation de politiques de changement climatique sensibles à l’égalité entre les femmes et les hommes.

4. L’autonomisation des femmes et des filles dans une perspective d’adaptation au climat

Pour dépasser la division sexuelle traditionnelle du travail reproductif et productif et ses conséquences sur des rôles sociaux inégalitaires, l’autonomisation des femmes est présentée comme essentielle pour renforcer l’adaptation et la résilience climatiques.

Ces femmes qui luttent contre le changement climatique, Oxfam International, 27 mars 2015.

Le narratif correspondant se focalise sur la propriété foncière, l’éducation et la prise de décision.

5. L’intégration du genre pour une action climatique transformatrice

Afin de tendre vers une plus grande justice climatique et accompagner une transition juste, l’approche de genre est considérée comme un levier de la transformation des relations de pouvoir inégalitaires entre les femmes et les hommes. Justice de genre et justice climatique sont très imbriquées dans une sorte de réciprocité entre les enjeux d’égalité femmes-hommes et les réponses aux défis du changement climatique.

C’est le récit d’un changement radical et profond qui est ici mobilisé essentiellement par les approches féministes et de genre pour viser une transformation structurelle plutôt que cosmétique.

6. La dimension des inégalités et des discriminations

Ce narratif met explicitement l’accent sur les facteurs cumulatifs de risque ou d’exposition aux inégalités au cœur de l’articulation genre et climat.

Le genre n’y est pas appréhendé sous l’angle de la vulnérabilité mais sous l’angle des inégalités et des discriminations croisées ou cumulatives telles que l’âge, le statut social, la situation de handicap ou encore l’ethnicité et vise donc à soutenir explicitement le développement de politiques plus inclusives dans la lutte contre le changement climatique, en tenant compte des groupes les plus marginalisés, y compris les populations autochtones, les travailleurs domestiques ou les personnes LGBT.

7. La dimension écoféministe : les femmes, gardiennes de la Terre-mère

Enraciné dans différents courants écoféministes liant les femmes à la préservation de la nature, ce récit s’appuie sur des métaphores pour associer la terre aux « traits féminins ».

Manifestantes tenant une banderole proclamant « Non à la masculinaisation de la terre »
Pendant la Marche des femmes pour le climat à Dakar, Sénégal, le 23 octobre 2021. Carmen Abd Ali/AFP

Dans ce type de récit en émergence, la contribution des femmes à la lutte contre le changement climatique consiste principalement dans la préservation des écosystèmes et des communautés locales, le maintien de moyens de subsistance durables et respectueux de l’environnement ainsi que dans leur perception présentée comme différente des risques induits par le changement climatique. On retrouve ce récit par exemple à l’USAID, à Christian Aid ou au Fonds Global pour l’Environnement (GEF).

8. Décoloniser le genre et l’action climatique

Ce récit ancré dans les études dites post-coloniales/décoloniales entend montrer que les voix des groupes autochtones, indigènes et autres groupes marginalisés et plus largement des populations et des femmes des Sud doivent être entendues et doivent participer à la construction d’une modernité écologique, en favorisant la diffusion des réflexions et la circulation des connaissances issues de ces géographies dans leur lutte contre le changement climatique.

Ce narratif encore marginal se retrouve par exemple à la Banque Interaméricaine de Développement ou à la Fondation David et Lucile Packard.

Des paroles aux actes

Les narratifs articulant les enjeux genre et climat révèlent que, au-delà des principaux récits les plus fréquemment exprimés à des degrés divers par les organisations, il existe des cadres interprétatifs complémentaires ou concurrents, définis sur la base de leur résonnance avec des projets de transformation plus profonde tant de l’action climatique que des rapports sociaux de sexe dans le cadre des politiques d’aide au développement.

Toutefois, si les parties prenantes au développement dans leur diversité ont depuis presque deux décennies eu la volonté de produire un ensemble de récits, qu’en est-il de leurs pratiques et de leurs interventions effectives ? Quelles en sont les limites ? Tout l’intérêt de l’étude est bien d’avoir posé les bases d’un référentiel permettant de mesurer le niveau de réalisation des engagements affichés.

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