Infirmières et docteures, héroïnes en séries

Une image extraite de la série Hippocrate. Allociné

Comme le commissariat, l’hôpital est un monde professionnel clos que traversent les drames et les crises de la société. Les séries ont bien compris qu’il s’agit là d’une formidable machine à histoires. Déjà, de 1961 à 1966, le Dr. Kildare (NBC, 190 ep.) et Ben Casey (ABC, 148 épisodes) se disputaient les faveurs du public. La France s’essayait au genre avec Jannique Aimée dès 1963, ou Le Chirurgien de Saint Chad en 1976.

La figure du docteur, sauveur de vies, domine grandement. À ses côtés, pour l’assister, l’infirmière représente la figure féminine accomplie du dévouement.

À l’image de la féminisation forte du secteur médical, les séries accordent aujourd’hui une place de plus en plus importante aux héroïnes.

Toutefois, cette évolution progressive des représentations n’est pas linéaire. Signalons par exemple les vives levées de boucliers lorsqu’une série montre des situations jugées trop clichés. De nouvelles héroïnes au tempérament révolté sont apparues également comme Nurse Jackie, ou Chloé dans Hippocrate. Elles sont très probablement le signe d’une plus grande exigence narrative mais aussi d’une mutation du regard sur les soignantes.

Urgences ou l’irruption des femmes

Pour les créateurs de séries ou pour le corps médical, il y a un avant et un après Urgences (1994-2009). La série, créée par Michael Crichton (ancien interne), avec le soutien de Steven Spielberg, impose un rythme effréné, une image bousculée quasi documentaire. Son souci d’exactitude est contrôlé de près par des consultants médecins pour une description beaucoup plus proche de la réalité.

Urgences.

Dans son générique on entend les sirènes des ambulances, les claquements des portes battantes, les brefs dialogues ponctués de termes techniques souvent incompréhensibles pour le spectateur non spécialiste.

Chaque épisode se focalise sur de nombreux patients (512 pour la Saison 1) et la relation patient-médecin (jusqu’à 80 % du pilote), même si les histoires amoureuses qui s’entrelacent au long des saisons passionnent le public aussi.

Le succès est immense et les récompenses nombreuses. Ce n’est qu’en 2019 que Grey’s Anatomy dépassera Urgences en longévité (331 Ep). C’est également une série chorale où l’héroïsme, porté par plusieurs personnages, a permis à différentes figures féminines complexes de faire entendre leurs voix.

Carol Hathaway (très marquante Julianna Margulies, S1-6) l’infirmière en chef, est un bon exemple. Désespérée par ses amours avec le Dr Ross, elle va beaucoup évoluer. Si ses problèmes sentimentaux perdurent, elle va aussi s’impliquer professionnellement et défendre la mise en place de consultations gratuites pour les femmes défavorisées. Autoritaire chef des internes puis des urgences, le Dr Keary suscite une forte animosité jusqu’à ce qu’elle se trouve confrontée à ses propres contradictions. Et il y en a bien d’autres. Avec 11 personnages féminins principaux pour 14 masculins, Urgences a proposé une nouvelle forme d’équilibre où l’impression de réalisme est au service d’un héroïsme revendiqué pour tous.

L’infirmière, invisible ou fantasmée

Cependant si l’héroïsme médical se diffuse sur tous, les infirmières restent majoritairement dans l’ombre des docteurs. Rappelons que, contrairement au médecin, la reconnaissance de leur métier a été tardive, portée par des pionnières comme Florence Nightingale ou Valérie de Gasparin.

Toutes les deux ont fondé au XIXe siècle des écoles d’infirmières et défini un vrai métier. Si la première parlait encore d’une vocation quasi religieuse, la seconde demandait un salaire. Au XXe siècle, les deux guerres mondiales ont accéléré l’évolution d’un métier qui reste encore aujourd’hui à 90 % féminin. Cependant la reconnaissance socio-économique tarde, loin du sommet de l’échelle salariale, et renvoie à une interprétation genrée de celle-ci. Associés au geste maternel, à une compétence qui serait biologiquement féminine, les métiers du « care » (le soin à autrui) se trouvent ainsi trop souvent dévalorisés.

« L’ingénierie émotionnelle est invisible » écrit la chercheuse américaine Arlie Massel Hoochschil en 1983 initiant un vaste champ de recherche. Comme ce qui est invisible ne se quantifie guère, cette situation génère des tensions. Elles sont évoquées avec subtilité dans Hippocrate, où les infirmières rappellent aux médecins qu’elles ne sont ni corvéables ni transparentes : ainsi, quand Chloé se sert un café chez les infirmières, celles-ci lui rappellent qu’une participation financière est demandée (ep. 4) car « tout le monde est fatigué ».

Pour sa part, Nurse Jackie dit à sa stagiaire Zoé (ep. 1) : « Ils les [médecins] diagnostiquent. Nous on soigne », marquant une frontière qu’elle franchit régulièrement.

Cependant Jackie répète aussi : « On n’est pas des Saints. On fait juste notre travail. » Son éclairage est bienvenu, car s’il y a bien un métier qui oscille entre deux stéréotypes extrêmes, c’est bien le sien.

À l’infirmière sacralisée, sorte de superwoman – ainsi Nina si l’on en juge par les commentaires des infirmières – s’oppose la représentation sexualisée et fantasmée de la blouse blanche.

La plantureuse chef infirmière Margareth Hoolihan de la série MASH (1972-1983), surnommée « Hot Lips » (Lèvres en feu), en constitue la parodie même. Mais de façon plus ou moins accentuée, les infirmières ont longtemps été interprétées par de jeunes et jolies femmes. The Sopranos, (1999-2007) s’en amuse en ringardisant le fantasme. Ainsi lorsqu’un mafieux croit draguer une infirmière, celle-ci se révèle être un agent du FBI (S4E1). Tony Soprano croit rouler des œillades à une infirmière qui est l’agent de l’assurance chargée de le mettre dehors (S6E4).

Le double serment d’Hippocrate

À sa façon, Grey’s Anatomy, (359 ep. depuis 2005) crée par Shonda Rhimes, déconstruit également plusieurs stéréotypes. Série d’apprentissage, portée par la voix off de Meredith Grey, interne en chirurgie puis médecin, elle croise les parcours de la carriériste Cristina qui n’a pas du tout une approche « care », d’Izzie qui ne cesse de lutter pour ne pas être réduite à sa beauté ou de Miranda Bailey surnommée « The Nazy » pour ses méthodes de gestion inhumaines.

Aux postes de direction administrative, longtemps peu féminisées, commencent à apparaître des personnages réalistes, loin d’être des chefs. Ainsi, dans Hippocrate, Nathalie Ferrand, submergée par des injonctions institutionnelles contradictoires montre le peu de marge de manœuvre dont elle dispose. On s’éloigne de Miss Akatilus de Nurse Jackie qui pinaille sur des stylos ou de la fine Dr Cuddy qui gère efficacement le Dr House avec humour.

Les héroïnes actuelles apparaissent toujours vaillantes mais souvent fatiguées d’autant plus que les problématiques de la vie privée redoublent les devoirs du [serment d’Hippocrate](https://www.conseil-national.medecin.fr/medecin/devoirs-droits/serment-dhippocrate.%20Elles%20se%20trouvent%20complexifiés%20dans%20un%20univers%20très%20chronophage,%20clos%20[où%20l’on%20parle%20souvent%20d’homogamiet]u(https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01338867/file/2015iepp0036-bouchet-valat.pdf). Les scénaristes s’en donnent à cœur joie en croisant les relations amoureuses parfois jusqu’à l’improbable. Y a-t-il une vie privée possible au-dehors de l’univers professionnel ? Cela semble compliqué.

Mais ces vulnérabilités peuvent en cacher d’autres, plus intimes et moins exprimables car liées au sexisme. Le Dr House est l’un des rares héros à en faire état jusqu’à la caricature tout en répartissant uniformément ses sarcasmes entre les deux sexes.

D’autres formes de sexisme commencent juste à être évoquées. L’humour carabin (spécifique aux étudiants de médecine) est ainsi interrogé en filigrane dans Hippocrate. A la périphérie de scènes d’action, la caméra montre le réfectoire des internes aux fresques pornographiques, qui font écho à des reportages récents. Elle s’attarde également sur de curieuses cérémonies d’intronisation (E6). On entend juste quelques voix féminines protester timidement(E2). À suivre.

La fiction pour éviter l’oubli

Aujourd’hui la réalité a rattrapé la fiction et l’urgence de la situation sanitaire est prioritaire. Certaines séries encore en production, comme Grey’s Anatomy donnent leur matériel médical utilisable aux secours Thomas Lilti, le créateur d’Hippocrate, est redevenu médecin.

Alors que tout est stoppé, que les regards sont tournés vers le corps médical, s’écrit sous nos yeux une nouvelle histoire qu’il nous faudra déchiffrer.

De nombreuses séries nous ont montré l’héroïsme du monde de l’hôpital tout en pointant les difficultés sociales, la pression financière, la lutte quotidienne, la débrouillardise dont font preuve les soignants. Derrière la féminisation des professions, elles ont aussi distingué les situations des unes et des autres et commencé à évoquer les zones de non-dits.

Quand nous aurons passé cette terrible épreuve, elles seront là pour nous dire de ne pas nous contenter d’une admiration, très sincère, liée à l’urgence. La fiction sera là pour ne pas oublier la réalité.

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