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John Maynard Keynes, un personnage romanesque ?

De gauche à droite Angelica Garnett, Vanessa Bell, Clive Bell, Virginia Woolf, John Maynard Keynes and Lydia Lopokova. Virginia Woolf Monk's House photograph album

Au premier coup d’œil, l’austère économie de Keynes (1883-1946) n’a pas grand-chose de romanesque. Si la « théorie du multiplicateur » a beaucoup fait parler d’elle, elle n’a fait rêver personne. N’importe quel étudiant en économie le confirmera. L’épithète de « keynésiennes » accolée à tort et à travers aux politiques économiques de relance n’aurait-elle pas fini par dépersonnaliser l’auteur de ces théories ?

Le caractère « romanesque » du personnage ne lui est pas accordé avec autant d’évidence qu’à ses amis du groupe de Bloomsbury, fondé au début du XXe siècle dans le quartier éponyme de Londres. Plusieurs films – The Hours, Vita et Virginia, Carrington – ont mis en scène quelques-uns de ses autres membres, et même la fin tragique de Virginia Woolf [1]. La série britannique « Life in Squares » consacrée au groupe n’accorde à Keynes qu’un rôle secondaire.

Lui-même s’était pourtant posé en « héros » dans son récit Dr Melchior : un ennemi vaincu, d’abord lu à ses amis de Bloomsbury au début des années 1920 puis publié après sa mort. L’économiste y mettait en scène certains épisodes dramatiques et croustillants de la Conférence de Paris (1919) ainsi que son amitié naissante avec Carl Melchior, un banquier juif de la délégation allemande. « D’une certaine manière, j’étais amoureux de lui » écrivait-il.

Comme le souligne le traducteur et préfacier de l’édition française, Maël Renouard : « Même s’il ne s’agit pas de fiction, le récit se lit comme une nouvelle ou un petit roman ». La très sévère Virginia Woolf, qui n’épargnait pas grand-chose à « Maynard », avait trouvé « magnifique » la description que Keynes faisait de ses personnages.

La Conférence de Paris, qu’il dénoncera par ailleurs dans Les conséquences économiques de la paix, n’est pas le seul décor historique du « roman » keynésien. Melchior n’est qu’un des nombreux personnages, souvent célèbres, parfois puissants, qu’il fréquenta dans sa vie privée ou dans sa carrière d’universitaire, de mécène, de collectionneur, de financier et d’homme d’État. Ses pérégrinations, qui traversent un demi-siècle tragique, nous disent beaucoup sur les passions humaines : l’amour, l’amitié, l’argent, le pouvoir, la jalousie, l’ambition.

Il convient maintenant d’évoquer quelques-unes des tranches de vie parmi les plus romanesques de Keynes, intimistes ou publiques.

Relations passionnées

Commençons par les passions sentimentales. La période post-victorienne fermait les yeux sur les pratiques sexuelles « immorales » dès lors qu’elles restaient discrètes et réservées aux classes supérieures. À Bloomsbury, les couples étaient unis mais libres jusqu’à former des figures géométriques non conventionnelles et variées. L’amour était charnel ou platonique, hétéro-, homo – ou bisexuel.

Un mystère demeure : quel type de relation unissait Keynes à son ancien amant, le peintre Duncan Grant et à sa compagne, Vanessa Bell, sœur ainée de Virginia Woolf ? Ce fut sans doute une forme inédite d’amitié aux contours flous. Elle s’écornera quand les amours transgressives de Keynes prendront une orientation plus conventionnelle avec l’entrée en scène d’une nouvelle héroïne, la fantasque Lydia Lopokova, danseuse vedette des Ballets russes. Ce ne fut pas un mariage de façade derrière lequel Keynes aurait dissimulé son homosexualité mais bien un véritable amour charnel qui déclenchera d’autres de passions humaines qui, bien que désolantes, n’épargnent pas les intellectuels progressistes de Bloomsbury : la jalousie, le rejet de l’étrangère, la crainte de la dépossession… La danseuse russe à l’accent infernal ne leur ravissait-elle pas leur Maynard ?

Keynes fut aussi un homme de pouvoir ce qui prédispose aux passions, aux manipulations et aux petits complots. Il fréquenta à peu près tous les Premiers ministres et politiciens de son temps. Virginia Woolf voyait même en lui un inévitable ministre – ce qu’il ne fut pas. Il n’eut même pas besoin d’intriguer pour être anobli et siéger à la Chambre des Lords – ce qui put être vexant pour les autres.

Un homme obsédé par le pouvoir… intellectuel

Car Keynes recherchait moins le pouvoir politique que l’influence. Il mettra sa force de conviction au service de l’Angleterre pendant et après les deux guerres. Au grand cirque de Bretton Woods (1944), Keynes sut argumenter mais pas retourner en sa faveur un rapport de force trop inégal entre l’Angleterre et les États-Unis.

Keynes était obsédé par le pouvoir intellectuel. Il le conquiert par ses écrits, bien sûr, mais aussi auprès de ses collègues, de ses étudiants de Cambridge et de cette très intrigante Conversazione Society qui choisit ses apôtres parmi les recrues les plus brillantes. Dans les années 1930, ce magistère est pourtant remis en cause par la radicalisation de Cambridge. Drame intime : son protégé, Julian Bell, fils ainé de sa grande amie Vanessa Bell (et donc neveu de Virginia Woolf) ose proclamer qu’il en est fini de son aura. Keynes est un homme du passé. Les meilleurs de Cambridge ne sont-ils pas tous « communistes ou presque communistes » ? Sans cette remise en cause par ses proches convertis au marxisme Keynes aurait-il écrit la Théorie Générale qui fonda le keynésianisme ? Peut-être pas.

Certes, Keynes n’est pas un personnage fictif ! Néanmoins, malgré des biographies bien documentées, sa vie comporte des zones blanches où pourrait sans mal s’introduire une forme particulière de fiction, la fiction « plausible ».

Des zones blanches dans sa biographie

Ainsi, les années noires du stalinisme, qui inspireront entre autres Soljenitsyne, Grossman ou Koestler, atteignirent aussi les Keynes au-delà même de l’influence soviétique dans le monde intellectuel.

Lydia avait laissé à Leningrad deux frères et une sœur, danseurs et chorégraphe. Parfois accompagnée de Keynes, elle s’y rendait autant que possible. Le couple connaissait ainsi des réalités que le pouvoir soviétique niait et que ne voulaient pas connaitre les intellectuels de Cambridge ou d’ailleurs. Le frère aîné de Lydia, le chorégraphe Fedor Lopoukhov connaitra d’ailleurs les foudres de Staline pour un ballet (Le ruisseau limpide) composé par Chostakovitch. Tout comme son co-librettiste, Adrian Piotrovski, il aurait pu être exécuté, mais il ne fut « que » démis de ses fonctions au Bolchoï. Fut-il sauvé par son influent beau-frère, par ailleurs « ami » de l’ambassadeur Ivan Maïsky ? On peut l’imaginer. En contrepartie, Keynes aurait bien pu s’abstenir de dénoncer publiquement le totalitarisme stalinien.

Les romans de John le Carré, de Graham Greene et de Robert Littell se sont inspirés des célèbres « cinq espions de Cambridge ». Keynes connaissait la plupart d’entre eux. Il avait même contribué à en faire élire deux dans la Conversazione Society, Anthony Blunt et Guy Burgess, des amis très proches de Julian Bell – engagé dans la guerre civile espagnole comme ambulancier dans une unité sanitaire britannique sera tué en juillet 1937. Burgess glissa même le nom de Keynes dans la longue liste des recrues possibles transmise à son officier traitant ! Toutefois, ce serait pousser trop loin la fiction que d’imaginer Keynes en « taupe ». Guy Burgess, un temps producteur à la BBC, n’espérait-il pas faire de Lydia Keynes une source (involontaire) d’informations en lui confiant des émissions radiophoniques qui le rapprochait d’elle ?


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Le roman d’espionnage ne s’arrête pas aux réseaux anglais. Durant les cinq dernières années de sa vie, Keynes bataillera avec un haut fonctionnaire du Trésor américain, Harry Dexter White, d’abord pour négocier des « prêts-bails » américains puis, à Bretton Woods, pour fonder le FMI, la Banque Mondiale et les règles du nouveau système monétaire international. Il est maintenant acquis qu’il fut lui aussi, un agent d’influence et un informateur du NKVD (ancêtre du KGB). Keynes se doutait-il de la duplicité de son interlocuteur ? [5]

Keynes fut ainsi un des seuls, sinon le seul, à côtoyer de près les protagonistes des deux plus grands scandales d’espionnage de l’après-guerre, les « 5 de Cambridge » et le réseau Silvermaster auquel appartenait White, et… consolider ainsi son statut de héros romanesque !


Jean-Marc Siroën, Professeur émérite à l’Université PSL-Paris Dauphine a publié en 2021 une « saga » historique en trois tomes, « Mr Keynes et les extravagants » (éditions Librinova).

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