La Chine se rêve en première puissance sanitaire mondiale

Le 13 mars 2020, des médecins chinois posent pour une photo de groupe après avoir atterri à l'aéroport international Fiumicino de Rome en provenance de Shanghai, apportant plusieurs tonnes d'aide médicale pour combattre l'épidémie deCovid-19 en Italie. Stringer/ANSA/AFP

Le Covid-19 est devenu une pandémie avec près de 10 000 morts dans le monde, surtout en Chine, Italie et Espagne. Populations confinées, chute des cours boursiers, déraillement de l’économie mondiale… les États adoptent des stratégies variées pour limiter la propagation du virus tout en soignant les patients. Après s’être excusée d’avoir pris tardivement la mesure du fléau, la Chine vole au secours de l’Iran, de l’Italie et de la France et fournit masques, matériel médical et personnel de santé. Un nouveau rêve de Xi Jinping ?

Fabrication de masques de protection, Nanjing, 18 février 2020. AFP

Une guerre de propagande

Le président de la Chine populaire l’avait annoncé dès son élection :

« Je crois que le plus grand rêve des Chinois, c’est la renaissance de leur nation dans les temps modernes. »

Un rêve qui devient un cauchemar avec l’apparition le 12 décembre 2019 dans la province de Wuhan, du virus qui fait sa première victime officiellement notifiée le 31 décembre. Pourtant dès les 2 et 3 janvier, le Dr. Li Wenliang et sept autres médecins avaient attiré l’attention sur l’existence dans le marché des fruits de mer d’une épidémie de pneumonie virale se propageant par le contact humain sur WeChat. Mais le 14 janvier, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) reprenait le discours officiel chinois, se fendant du tweet suivant :

Le médecin lanceur d’alerte et ses collègues furent censurés, réprimandés, arrêtés pour trouble à l’ordre public pour avoir lancé une fausse rumeur, et forcés à signer une lettre d’excuses.

Le décès du Dr. Wenliang des suites du virus le 6 février enflamma les réseaux sociaux Weibo et WeChat. En effet, c’est seulement le 25 janvier 2020 que la Chine adopta des mesures drastiques (dépistage, distance sociale, désinfection et quarantaine) et s’empressa de bâtir en 10 jours une structure de 1 000 lits, non sans en organiser la propagande sur la chaîne de télé nationale CCTV, sans oublier de filmer la prise en charge des patients équipés de masques par des médecins vêtus de combinaisons, gants et masques.

Aujourd’hui, du Cambodge aux Philippines, en passant par l’Italie, la France et l’Espagne, la Chine poursuit sa campagne de communication au point d’apparaître comme la bienfaitrice de la santé publique globale

Business et pandémie : la Chine, de partenaire commercial à bombe toxique

MERICS Silk Road v. Mercator Institute for China Studies

Énième illustration de son arsenal stratégique, Xi Jinping offre à l’Iran (11 000 cas, 600 morts) des fournitures antiépidémiques et une équipe d’experts médicaux « volontaires ». La Chine profite ainsi de la politique de l’administration Trump au Moyen-Orient pour marquer des points dans la guerre de propagande en se positionnant, là encore, comme la première puissance de la lutte anti Covid-19 et, au passage, tenter de maintenir à flot son projet de Nouvelle route de la soie.

Les relations sino-iraniennes sont en effet tendues depuis que la Chine a renoncé en octobre dernier à un projet gazier de 5 milliards de dollars, cédant ainsi à la pression étasunienne.

Or l’épicentre iranien de l’épidémie est la ville sainte de Qom (1 million d’habitants). La cité abrite des dizaines de sanctuaires religieux mais aussi des projets d’infrastructures financés par Pékin et construits par de nombreux ouvriers et de techniciens chinois (25 000). On se souvint aussi que cette Nouvelle route de la soie (projet OBOR pour « One Belt One Road ») est en réalité une initiative américaine qui a reçu le soutien de l’Italie en mai dernier. L’hypothèse d’une propagation du virus via ces 25 000 ouvriers est ouverte.

Désinfection du sanctuaire de Masumeh à Qom, Iran, le 25 février 2020 pour empêcher la propagation du coronavirus. Mehdi Marizaid/Fars News Agency/AFP

Une vraie championne des technologies de santé

C’est grâce à des applications mobiles déployées à Hangzhou et Shenzhen avec le concours d’Alibaba et Tencent que le statut sanitaire des Chinois a été géré pendant l’épidémie : vert, jaune ou rouge, le code couleur assigné à chacun dépendait de ses déplacements et de son historique médical. Avec 450 millions de caméras à 500 mégapixels, les mégadonnées sont recoupées et chaque individu atteint du virus sert de traceur pour remonter à la source de l’épidémie.

Quels sont les trajets effectués ? Les lieux visités ? Les personnes côtoyées ou les transports utilisés ? Toutes ces données sont exploitées. On comprend mieux l’empressement à construire des hôpitaux eux-mêmes équipés de la 5G : faire remonter les données du théâtre des opérations était vital, la diffusion en live de cette construction ne l’était pas moins, même si cette connexion ultrarapide aurait aussi permis de réaliser des télédiagnostics en mettant en relation des experts avec le personnel de terrain. Oui, les caméras à reconnaissance faciale tracent les personnes infectées et les contacts qu’elles ont eus pour les identifier, les diagnostiquer et remonter au patient zéro.

Un homme portant un masque facial passe devant une caméra mesurant la température corporelle à Shanghai le 10 mars 2020. Hector Retamal/AFP

La reconnaissance faciale et la prise de température par infrarouge ont donc servi à identifier les personnes infectées et deviennent une nouvelle source de business. Les données sont ensuite basculées par SMS aux agences de médias étatiques, les informant de l’identité des personnes infectées (y compris leur historique de déplacements) : des caméras de CCTV furent donc installées afin d’assurer que ces personnes n’accèdent pas aux bâtiments.

C’est un peu comme si le ministère de la Santé décidait de télécharger sur votre mobile une application développée par Amazon ou Facebook et gérait votre éventuelle embolie grâce à vos données personnelles : nom, prénom, géolocalisation, dossier médical, contacts… Quel effet cela vous ferait-t-il de recevoir un SMS vous invitant à un dépistage Covid-19 ? De voir votre droit à accéder aux transports en commun déterminé par un QR code ? Ou de voir vos allées et venues régies par l’intelligence artificielle ?

En outre, les technologies émergentes ont une solution au confinement avec la livraison de repas et médicaments par robots, comme c’est le cas pour ces passagers venus de Singapour maintenus en quarantaine dans un hôtel à Hangzhou.

Il est bien nécessaire que la lutte contre l’épidémie repose sur des données médicales, par définition sensibles, mais la mésutilisation des mégadonnées collectées à cette occasion (via des technologies dont l’encadrement juridique est incertain) ne risque-t-elle pas de nous faire entrer dans une relation de surveillance pour le moins problématique ?

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