La crise des « gilets jaunes », première crise climatique pour la France ?

Rupture de carburants à Montpellier, le 4 décembre 2018. Pascal Guyot/AFP

Dans un contexte de transition écologique où les économies cherchent à se libérer de leur dépendance aux énergies fossiles, les pays dits « développés » ne sont plus à l’abri de violences liées à l’usage des ressources naturelles. C’est ce à quoi nous semblons assister en France avec la grogne sociale des « gilets jaunes ».

Les économistes partent du postulat que les ressources naturelles sont bénéfiques pour la croissance et le développement. Si un pays dispose de pétrole – sur lequel repose en majeure partie la croissance de l’économie mondiale –, il va tirer des revenus de son exploitation (notamment ses exportations à l’étranger), de sa rente et ainsi augmenter ses revenus et sa croissance. Pour l’Arabie saoudite, par exemple, le secteur pétrolier contribue à 87 % de ses revenus et 42 % de son PIB.

Mais cela vaut pour les pays dont les institutions démocratiques sont solides. Dans le cas contraire, l’exploitation des ressources naturelles conduit à ce qu’on appelle la « malédiction des ressources ».

Au lieu d’accroître la croissance, les ressources disponibles en abondance génèrent corruption, problèmes de redistribution (il n’y a plus d’argent vers les infrastructures publiques, le système éducatif ou le système de santé, la diversification du système économique), problèmes d’appréciation du taux de change et de renchérissement des importations. Autant de facteurs qui nuisent au développement.

Quand s’y ajoutent de mauvaises politiques économiques, fiscales notamment, les pays concernés peuvent sombrer dans de graves crises économiques et sociales, comme au Venezuela ou en Angola.

Raréfaction des ressources

La « malédiction des ressources » touche principalement des pays dits « en développement » (ou émergents). Les pays riches, à l’image de la France, n’ont pour le moment pas été impactés par des problèmes liés aux ressources naturelles. Leurs économies sont diversifiées et leurs institutions généralement robustes.

Avec le réchauffement climatique, la situation est toutefois en train de changer. Il faut tout d’abord faire face à un problème de raréfaction des ressources : les fossiles non renouvelables, comme le pétrole, vont à moyen terme s’épuiser et subissent déjà des contraintes politiques et techniques. Leur prix ne pourra donc manquer de croître.

Dans une économie, comme celle de la France, qui n’a pas encore opéré pleinement sa mutation vers les énergies renouvelables (éolien, solaire, biomasse, etc.), le recours aux fossiles demeure nécessaire (principalement pour se déplacer et se chauffer), notamment pour les ménages et les entrepreneurs ruraux ou péri-urbains.

Une transition délicate

Certains pays, comme le Canada ou la France, ont pourtant mis en place une taxe carbone : il s’agit de renchérir le prix des énergies fossiles – donc le coût du chauffage ou de l’essence – par une taxe pour inciter les ménages à réduire leur consommation et à s’orienter vers d’autres modes de transport (en commun, voitures électriques) afin d’encourager le recours aux énergies renouvelables.

Le problème est que cette taxe vient s’ajouter à la hausse du prix de marché de l’essence, entamant le pouvoir d’achat. Sans communication au sujet de l’intérêt climatique d’une telle mesure, ni politique de soutien ou de redistribution, elle reste sous-optimale. Cette situation a précisément motivé la crise des gilets jaunes. Au point de se demander si nous n’assistons pas à la première crise des ressources et à la première crise climatique d’un pays développé.

La transition énergétique se prépare, elle ne se décrète pas, car ce passage à une économie « verte » peut s’avérer délicat : on dispose de ressources renouvelables mais on ne sait pas encore en optimiser l’usage. D’autant plus lorsque nos institutions et notre économie se trouvent fragilisées (perte de souveraineté ? gestion de la dette publique, obsolescence des infrastructures publiques…).

Redistribuer les revenus de la taxe

Les problèmes de gestion des ressources naturelles peuvent nuire à la croissance de certains pays en développement. Et le réchauffement climatique a des impacts sociaux dévastateurs dans ces mêmes pays : augmentation des conflits et guerres civiles, destruction des récoltes, famines, épidémies, migrations subies. Tout cela est aujourd’hui très bien documenté.

Ce que l’on sait moins, c’est que les pays développés peuvent désormais aussi être touchés. Dans le cas de la France, il ne s’agit pas d’un problème de surabondance des ressources fossiles mais plutôt d’un problème de raréfaction à venir de ces ressources, conjugué à un problème d’utilisation non encore optimale des ressources renouvelables (abondantes par définition).

Il est faux d’avancer que les ménages français et les gilets jaunes seraient contre les politiques climatiques. Mais comment respirer mieux quand on ne respire déjà plus ? Comment admettre qu’il faut payer une taxe pour aller travailler lorsque l’ISF est supprimé ? Comme le soulignait l’économiste Thomas Piketty dans son intervention télévisée du 2 décembre, ce n’est que parce que les revenus de la taxe carbone sont redistribués et permettent de créer d’autres infrastructures qu’elles fonctionnent.

À l’heure de la COP24, le défi climatique et énergétique qui attend le monde et la France s’avère périlleux. Sans une communication soignée et une politique publique d’accompagnement optimale, la transition écologique sera violente et brutale. Soit on est capable de rectifier politiquement le tir et de préparer une transition douce entre ressources fossiles et énergies renouvelables ; soit il faut se préparer à subir d’autres chocs climatiques, ô combien plus drastiques, dans les années à venir.

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