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La foi chrétienne renouvelée par la Covid-19

Manifestation pour la messe durant le confinement en France
Un prêtre catholique écoute un fidèle sur une place à Nantes, durant le confinement le 15 novembre 2020. Sebastien SALOM-GOMIS / AFP

Des centaines de personnes se sont massées devant des églises, un peu partout en France, au cours du week-end des 14 et 15 novembre. Leur revendication : pouvoir célébrer la messe ensemble. Ces manifestations ont donné lieu à de nombreux échanges politiques, déjà amorcés durant l’été comme le relève un rapport du Sénat. Le ministre de l’Intérieur recevait lundi 16 au matin les représentants des cultes pour débattre de ces questions sensibles. Au cœur, une interrogation : quelle place donner aux religions dans cette pandémie ?

Certains ont accusé les rassemblements religieux d’être responsables de la propagation de la maladie, d’autres ont mis en avant les efforts des Églises pour venir en aide aux malades et aux États.

Notre étude, Les religions face aux épidémies de la peste à la Covid-19 (Paris, Cerf, 2020) tente dans ce contexte particulier de comprendre comment se vit la foi chrétienne.

Pour ce faire, nous avons enquêté entre mai et juillet 2020, auprès de 700 chrétiens belges et français : 60 % sont des femmes, 40 % des hommes. Les tranches d’âge sont équilibrées : 24%  entre 18 et 30 ans ; 21%  entre 31 et 45 ; 22%  entre 46 et 60 ; 33%  plus de 60 ans. Près de 65 % sont catholiques, les autres membres des différents courants protestants.

Tous sont des croyants pratiquants qui affirment leur identité. Les catholiques se décrivent « catholique romain », « catholique traditionnel », « catholique œcuménique », « catholique et fière de l’être », « catholique critique (mais j’ai horreur de Golias) », « catholique avec une tendance gallicane très affirmée », « catholique engagé »…

Les protestants sont tout aussi précis : « calviniste forcené », « luthérien réformé », « chrétien de l’Église protestante unie »… Autant de formulations qui sont des revendications en un temps où l’appartenance confessionnelle ne va plus de soi. Nos sondés nous révèlent la parole de chrétiens engagés.

Les Églises pourraient redonner du sens à la vie

Pour eux, être chrétien en temps de pandémie, c’est d’abord accepter le confinement : 75 % estiment que les mesures prises par les gouvernements sont parfaitement légitimes et 70 % qu’il n’appartient pas aux Églises de se prononcer sur les mesures gouvernementales.

Les avis sont moins nets en ce qui concerne les suites de la pandémie et la possibilité pour les Églises de retrouver le devant de la scène sociale

 : 49 % l’espèrent, 49 % n’y croient pas, 2 % refusent de se prononcer.

En revanche, une immense majorité (80 %) pensent que les Églises ont un rôle à jouer pour définir ce que sera « le monde d’après », au même titre que les économistes ou les intellectuels.

Pour eux, les religions sont une composante équilibrante, modératrice, apaisante. Elles devraient apporter des réponses à la crise que traverse l’humanité et au désarroi des dirigeants et des populations, non pas sur le mode de la « protection », aspect qui n’est pas évoqué dans les réponses, mais d’une quête de sens plus profonde que la simple crise sanitaire. Elles devaient « être le point de ralliement de ceux qui cherchent le sens de leur vie », espère un chef d’entreprise à la retraite.

Cela permettrait de favoriser la réflexion envers les fragilités de notre temps : personnes faibles, migrants ou handicapés, mais aussi planète malade.

Pour de nombreux croyants, un renouveau religieux permettrait de « re-spiritualiser » le monde. Ici à Nantes lors d’une manifestation de catholiques. Sebastien Salom-Gomis/AFP

La pandémie rappelle que l’homme n’est pas tout puissant, qu’il doit enfin prendre en compte les dangers qui le menacent mais qu’il ignore depuis si longtemps. La crise est un révélateur de l’urgence. Comme le décrit une sexagénaire belge impliquée dans une aumônerie :

« Les religions sont porteuses de valeurs et d’utopies qui, selon la manière dont on les aborde, peuvent s’avérer nourricières et inspiratrices dans nos sociétés en quête de souffle »

Les religions sont à même de « mettre en valeur le sens de la solidarité, des valeurs de vie, l’attention à autrui. Prendre en compte les grands défis de notre société », affirme une retraitée belge.

Appréhender la mort

Un défi majeur est la mort. Autant les mesures de confinement, de fermeture des lieux de culte, d’interdictions de grands rassemblements ont été bien acceptées, autant celles concernant les funérailles ont fait naître doutes et frustrations.

Pour nos sondés, comme pour l’ensemble de la société, les limitations aux manifestations de deuil ont été mal vécues : pas de gestes physiques de consolation, peu de personnes présentes, mise en bière très rapides, offices supprimés… Les proches des défunts ont senti un manque. Cela a provoqué une prise de conscience. Des rites qui, jusque là, étaient parfois faits sans grande réflexion mais dont on a mesuré la portée et l’importance.

En leur for privé, nos chrétiens ont développé leurs « Églises domestiques ».

La crise n’a pas inventé leur prière à domicile, ils y recouraient déjà massivement, elle l’a transformée.

Saint Roch, patron des pèlerins
Saint Roch, patron des pèlerins et des malades. Wikimedia, CC BY

Les catholiques ont leurs intercesseurs privilégiés ; la Vierge, Dieu et le Christ. Les saints, y compris les anti-pesteux comme Roch ou Sébastien, sont négligés alors que bien des évêques les ont mobilisés dans leurs sermons ou lettres pastorales. Les fidèles manifestent une religiosité trinitaire et mariale.

La prière est largement ouverte. Lorsqu’on leur demande qu’elle est la première raison de l’oraison, à peine 15 % assurent demander la protection pour eux ou les leurs ; ils préfèrent implorer pour les malades et les soignants (46 %), demander que le monde s’améliore (32 %)… Ils ne cherchent pas la protection personnelle mais rêvent d’un monde meilleur.

Des communautés virtuelles renforcées

Privés de réunions collectives, de nombreux pratiquants ont adapté (71 %) leurs habitudes en recourant largement au distanciel : groupes de discussion ou de prières en ligne, échanges par WhatsApp, cours de formation biblique…

La majorité (62 %) a apprécié ces nouvelles modalités et souhaite en tirer des enseignements. Ils ont aussi beaucoup réfléchi sur le culte : quel sens donner à des messes en ligne sans eucharistie, ce point central de la messe marqué par la transsubstantiation ?

Commet apprécier pleinement la Cène sans communauté réelle ? Tous appellent les Églises à se rénover de l’intérieur. Ils rêvent d’un « retour à des communautés plus proches et plus fraternelles », débarrassées d’un certain ritualisme, comme l’explique une retraitée française impliquée depuis cinquante ans dans l’Action catholique des Indépendants (ACI). Les fidèles souhaitent des rapports moins hiérarchiques, des occasions de rencontres plus fraternelles. Le cadre liturgique ne leur a finalement que peu manqué.

Tous affirment des convictions bien différentes de celles de leurs ancêtres. Ceux-ci, subissant la peste, espéraient que le ciel pourrait apaiser la maladie, considérée comme une manifestation de la colère divine. Cette approche est totalement négligée.

Ouverture au monde et approfondissement intime

Aujourd’hui, le religieux est sollicité pour donner sens et profondeur de l’existence, ouverture au monde et approfondissement intime. Pour ces chrétiens, ces besoins correspondent à un monde qui ne se pense qu’au présent ; ils veulent arrêter le temps pour laisser la réflexion se construire.

Pour eux, la religion est un apport à une société même s’ils ont parfaitement admis l’autonomie de la médecine et de la politique.

Messe en ligne à Lyon.

Vers une prise de conscience des Églises

Ils veulent que leurs valeurs (charité, ouverture à l’autre, temps de la pensée…) provoquent une responsabilisation des populations et des prises de conscience au sein de leur Églises.

Cet appel sera-t-il entendu ? Mgr Mario Grech, pro-secrétaire général du Synode des évêques rappelait le 15 octobre dernier que si l’Eucharistie est la « source et le sommet de la vie chrétienne », elle n’est pas la seule possibilité dont dispose le chrétien pour rencontrer Jésus.

Il cite Paul VI qui assurait que :

« Dans l’Eucharistie, la présence du Christ est “réelle”, non par exclusion, comme si les autres n’étaient pas “réelles” ». Il conclut que ce serait « un suicide si, après la pandémie, nous revenons aux mêmes modèles pastoraux. »

En d’autres termes, imaginer de nouvelles formes de piété et d’action.

Le théologien et professeur d’éthique à Genève, François Dermange engageait récemment les Églises à « sortir de leur timidité, il est de leur devoir de proclamer leur espérance en des temps si troublés : la mort n’a pas le dernier mot. »

Autant de propos qui sont en résonnance avec les espoirs de nos sondés. S’ils ne sont pas écoutés, le monde chrétien perdra une occasion d’évoluer et d’entendre les plus convaincus de ses membres.

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