La laïcité, sauvegarde de la paix civile

Ecole élémentaire Decamps, à Paris (XVIème). Celette/Wikimedia, CC BY-SA

C’est dans un contexte tourmenté, marqué par un conflit social d’une nature inédite, que se sont déroulées les « Controverses de Descartes » édition 2018, il y a quelques semaines, dans le Grand Amphithéâtre de la Sorbonne. La première controverse portait sur la question : « Peut-on concilier laïcité et spiritualité à l’école ? »

Elle a offert l’occasion de mieux comprendre ce qui fait de la laïcité une urgence pour aujourd’hui, en lui donnant son sens profond, à savoir : la sauvegarde de la paix civile.

La laïcité, comme défense contre les discours monolithiques

Dans une première et brillante intervention, Delphine Horvilleur, rabbin du Mouvement juif libéral de France (MJLF), s’est interrogée sur la réalité du « vide spirituel » que l’on déplore souvent aujourd’hui. Car, d’une part, la spiritualité n’a pas de contenu positif immédiat. Elle est de l’ordre du souffle, qui « plane sur les eaux ». Elle rend la réflexion féconde, mais n’impose pas un contenu particulier. Et, d’autre part, elle exige que l’on fasse une place, en soi, à l’autre, ce qui conduit à se délivrer de l’illusion de la certitude.

On comprend alors qu’il n’existe pas d’« authentiquement soi », qui serait immédiatement donné. Il n’y a, en réalité, que de l’altération, chacun ne devenant soi que dans la mesure où il est touché et altéré par les autres. La laïcité protège alors contre les discours monolithiques identitaires. Elle offre un bouclier contre l’obsession identitaire. Elle signifie que, dans une cité, personne ne peut avoir la prétention d’imposer aux autres une vérité dogmatique, qui ne laisserait aucune place au débat et à la libre réflexion.

La laïcité, comme espace de respiration citoyenne

Après avoir déploré que l’on tuât au nom des religions, Jean‑François Colosimo pris soin d’écarter la tentation du laïcisme. La laïcité n’entraîne nullement une mise à l’écart des religions. Il faut d’ailleurs déplorer aujourd’hui un déficit dans l’intelligence du religieux. En tant que telle, la religion ne mérite ni d’être combattue, ni d’être ignorée ou méconnue.

Philippe Meirieu put même montrer, en s’appuyant sur un texte de Ferdinand Buisson, en quel sens la prière pouvait avoir sa place à l’école ! Mais à s’enfermer dans un discours de part en part religieux, et à ne faire que l’éloge de la différence, on court le risque la guerre civile.

Abdennour Bidar, en s’interrogeant sur la pertinence de la séparation entre théologie et politique, fit progresser vers une identification de l’apport spécifique de la laïcité. Car le propre de l’analyse politique est de poser la question de la cité, et plus largement, de la vie, « justes ». Or, c’est dans une quête modeste, mais obstinée, du juste et du bien, que s’exerce l’esprit critique, qui permet de se prémunir des idoles.

Selon une belle formule, cette quête permet de « respirer hors de sa conviction ». Tel est l’apport propre de la laïcité qui, en sanctuarisant un espace de distance critique, garantit l’ouverture à la diversité du monde, et rend possible une respiration citoyenne.

La laïcité, comme affirmation de l’impérieuse nécessité de la paix civile

Mais alors, et c’est selon nous la grande leçon qui se dégage de cette controverse, bien qu’aucun des quatre intervenants ne l’ait exprimée comme telle, la laïcité possède son propre contenu, et affirme une vérité. Car finalement, et tout le paradoxe est là, bien que combattant l’illusion de la certitude, la laïcité n’en contient pas moins sa propre certitude ; et, nous oserons dire, sa vérité.

Mais cette certitude n’est pas celle d’un groupe d’individus (définis par leur appartenance communautaire) qui affirmeraient leur vérité contre celle des autres. Elle est celle qui permet de vivre ensemble, les uns et les autres. Elle est celle qui fait exister le citoyen, car, sans elle, il n’y a ni citoyen, ni cité.

En affirmant la prévalence de la loi républicaine sur la règle religieuse, la laïcité ne contraint que des comportements, et non des vies intérieures, marquées par des convictions personnelles. Spinoza a montré en ce sens que « dans un État libre il est loisible à chacun de penser ce qu’il veut et de dire ce qu’il pense », car « le droit du souverain de régler toutes choses tant sacrées que profanes se rapporte aux actions seulement » (Traité Théologico-Politique, chapitre XX).

La liberté de « juger et d’opiner » comme on veut étant inaliénable, si bien que, de ce point de vue, toutes les convictions se valent, de quel droit la laïcité pourrait-elle imposer une vision des choses ou une conviction particulières, à laquelle on pourrait toujours opposer librement une conviction contraire ? Du droit de ce qui fonde en nécessité le pacte social, où s’origine la cité. Écoutons encore Spinoza (id., chapitre XVI) :

« … à raison du fondement et de la fin de la Démocratie qui n’est autre, comme nous l’avons montré, que de soustraire les hommes à la domination absurde de l’Appétit et à les maintenir, autant qu’il est possible, dans les limites de la Raison, pour qu’ils vivent dans la concorde et dans la paix ; ôté ce fondement, tout l’édifice croule. »

La laïcité est, en ce sens, ce sans quoi il n’y a ni concorde ni paix civile possible. Sa conviction fondatrice, et qu’elle impose, et donc légitimement, à tous les membres de la cité (pour nous : de la république démocratique) est donc que le souverain bien réside dans la paix civile.

À l’heure où notre société tend à se fracturer, où la haine se développe, et où « tout l’édifice » pourrait crouler, cela n’est-il pas, plus que jamais, d’actualité ?