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Une image semi-translucide d'une femme voilée vue derrière un homme.
Une photographie spirite prise par William Hope, autour de 1920. (National Media Museum Collection/Flickr)

La photographie spirite capte à la fois l'amour, le deuil et la nostalgie

La photographie a toujours eu un rapport avec le spiritisme, car elle ne montre pas ce qui est, mais plutôt ce qui a été.

Le processus par lequel la lumière doit rebondir sur le sujet et revenir vers l’appareil photo suggère que les photographies ont été en contact avec ce qui est montré et en gardent aussi la trace. Des chercheurs œuvrant dans des domaines allant de l’anthropologie à l’histoire de l’art ont exploré l’association entre les photographies et les fantômes.

Cette association est exagérée par la photographie spirite, c’est-à-dire les portraits qui réunissent visuellement les personnes endeuillées avec leurs êtres bien-aimés disparus, un phénomène que j’attribue à l’innovation créative d’une femme de Boston en 1861.

Le lecteur de notre époque peut être préoccupé par les motifs et les méthodes des photographes spirites, par exemple, leur utilisation de la double exposition, du tirage combiné ou de la manipulation numérique contemporaine pour produire des apparitions semi-translucides. Mais l’effet des photographies sur les personnes en deuil qui ont commandé ces portraits est bien plus intéressant. Au fond, l’intérêt des Victoriens pour la photographie spirite est une histoire d’amour, de deuil et de nostalgie.


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L’esprit de l’époque

Photo noir et blanc d’une femme assise à côté d’un enfant semi-translucide
Photographie spirite prise entre 1862 et 1875. (The Paul J. Getty Museum)

La photographie spirite s’est développée dans le contexte du spiritisme, un mouvement religieux du XIXe siècle. Selon le spiritisme, l’esprit survit au décès, ce qui rend possible le maintien de liens et d’une communication entre les défunts et les vivants.

En 1848, lorsque deux jeunes femmes de Hydesville, dans l’État de New York, ont affirmé avoir la capacité d’entendre et d’interpréter les coups frappés chez elles par un colporteur décédé, ces idées en matière de spiritisme étaient déjà largement répandues.

Certains artistes spirites du XIXe siècle considéraient que leur travail était inspiré par une présence invisible. Par exemple, l’artiste et médium britannique Georgianna Houghton produisait des aquarelles abstraites qu’elle appelait des « dessins spirites ». De même, environ 20 ans après l’apparition de la photographie comme médium, les photographes spirites ont commencé à attribuer le fruit de leur travail à une force extérieure, une présence qui les dépassait momentanément, voire les possédait. L’« ajout » spirituel qui apparaît aux côtés des personnes en deuil dans les photographies spirites — tantôt sous la forme distincte d’un visage, tantôt sous celle d’une silhouette ou d’un objet — doit être compris comme n’ayant pas été créé par des humains.

Associées à la nostalgie des personnes en deuil, les photographies spirites avaient le potentiel de devenir de véritables objets de mémoire profondément personnels et enchanteurs.

Liens soutenus

Photographie d’un homme assis avec une figure féminine vaporeuse se tenant à ses côtés
Photographie spirite prise autour de 1870. (Wikimedia)

Contrairement à la photographie post-mortem — pratique du XIXᵉ siècle consistant à photographier la personne défunte, généralement comme si elle dormait, les photographies spirites n’enferment pas l’être cher dans un moment de séparation après la mort. Au contraire, elles suggèrent un temps au-delà de la mort et par conséquent le potentiel de futurs moments partagés.

La photographie spirite a encouragé, puis facilité la résurgence de l’image animée du défunt. À une époque où de nombreuses technologies disponiblescomme le télégraphe, le téléphone et la machine à écrire — étaient employées pour communiquer avec les morts, la photographie spirite offrait une preuve visuelle de communication.

Cependant, dans les photographies spirites, les êtres bien-aimés apparaissent rarement dans une opacité totale. En utilisant la technique de la semi-translucidité, les photographes spirites dépeignent les esprits comme des êtres animés et « toujours avec nous ». Ils indiquent par ailleurs qu’ils ne sont qu’à « moitié » là. Les photographies spirites illustrent ainsi la présence persistante de l’être cher absent, de la manière dont elle est ressentie par la personne en deuil.

Les photographies spirites ne sont toutefois pas les premières à représenter des apparitions fantomatiques. Mais elles constituent le premier cas où ces « ajouts » vaporeux ont été commercialisés comme preuves d’un lien continu avec le défunt.

En tant que service rendu dans le cadre de l’industrie du deuil, les photographies spirites sont censées être associées au chagrin de la séparation, saisi par l’appareil photo, et non construit par une quelconque forme de supercherie.

Esprits dans le monde

Peinture à l’huile d’un voile au visage translucide
« Le Voile de Véronique, peinture à l’huile de Francisco de Zurbaran (1598-1664), photo prise au Musée national des beaux-arts de Stockholm. (Ninara/Flickr), CC BY

La croyance en l’apparition d’impressions miraculeuses de formes et de visages peut sembler nouvelle dans le médium émergent et la technologie photographique. Mais une tradition plus ancienne consistant à trouver un sens et un réconfort dans l’apparition de visages peut être observée dans les traditions chrétiennes de dévotion aux reliques, telles que le Voile de Véronique qui, selon la croyance populaire catholique et la légende, porte l’empreinte du visage du Christ avant sa crucifixion.

Même au XIXᵉ siècle, la reconnaissance de son être bien-aimé dans les photographies spirites était parfois assimilée à la paréidolie, soit la puissante tendance humaine à percevoir des motifs, des objets ou des visages, par exemple dans des reliques ou des objets aléatoires.

En 1863, le médecin et poète O. W. Holmes explique dans le périodique Atlantic Monthly, que le résultat de la photographie obtenue est sans importance pour les personnes en deuil qui commandent une photographie spirite :

Il suffit à la pauvre mère, dont les yeux sont aveuglés par les larmes, de voir une empreinte de draperie semblable à la robe d’un nourrisson, et une chose arrondie, comme une boule vaporeuse, qui tiendra lieu de visage, pour accepter le portrait spirite comme une révélation du monde des ombres.

Et si les méthodes du photographe étaient exposées, les personnes en deuil maintenaient toujours que leur photographie spirite était authentique. L’ambiguïté des silhouettes qui apparaissaient empêchait rarement les personnes en deuil de voir ce qu’elles espéraient. C’est cet acte de foi même qui a d’ailleurs suscité l’imagination nécessaire pour transformer ces photographies, par ailleurs incroyables, en véritables objets puissants et profondément personnels.

En 1962, une femme qui avait commandé une photographie de son défunt mari a confié au photographe spirite : « Tous ceux qui l’ont vue et qui ont connu mon mari sur Terre reconnaissent qu’il s’agit d’une ressemblance parfaite, et je suis moi-même convaincue que son esprit était présent, bien qu’invisible pour les mortels ».

Refrains envoûtants

Il a souvent été prouvé que les photographies spirites étaient produites par double exposition ou par tirage combiné. Il aurait donc été tout aussi possible de produire des photographies dans lesquelles le défunt apparaît pleinement aux côtés de la personne endeuillée, harmonieusement réunis. Pourtant, la tendance à présenter l’être disparu avec une opacité moindre a persisté, même dans les portraits composites contemporains.

L’utilisation de la semi-translucidité dans la représentation de l’être dont on se souvient est une indication délibérée d’une présence ressentie, mais non vue, sauf par ceux qui y sont sensibles.

Si les photographies spirites étaient vénérées comme des messages d’amour d’outre-tombe, elles étaient certainement aussi des messages d’amour à l’intention des défunts.

This article was originally published in English

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