La politique des otages sous l’Occupation

« Au camp des martyrs […] 1, Ténine ; 2. Michels; 3, Granet ; 4, Auffret ; 5, Guy Môquet ; 6, Pourchasse », L'Humanité, 22 octobre 1944 . Source RetroNews BnF

Nous vous proposons cet article en partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France.


Le 23 octobre 1941, partout en France, les quotidiens publient une liste de 48 otages fusillés par les autorités d’occupation allemande.

Dans Le Matin :

Dans Le Réveil du Nord :

Dans Le Petit Parisien :

Ces exécutions correspondent à une accélération dramatique de la répression menée par l’occupant allemand et plus spécifiquement à la mise en œuvre de la « politique des otages » [Sur le sujet, voir l’article de Dominique Tantin]. Au cours de l’été 1941, après l’entrée en guerre de l’Allemagne contre l’Union soviétique, le général Otto Von Stülpnagel, à la tête du Militärbefelshaber in Frankreich (MBF), décrète que toute activité communiste pourra être punie de la peine de mort. Le 21 août 1941, Pierre Georges, le futur colonel Fabien (voir sa biographie dans le Maitron) abat l’aspirant Moser au métro Barbès. Les autorités allemandes décident alors qu’« en cas de nouvel acte, un nombre d’otages correspondant à la gravité de l’acte commis, sera fusillé ». Depuis Berlin, les instructions d’Hitler, relayées par le maréchal Keitel, considèrent que « l’effet de terreur doit être accru par la méthode d’exécution » et envisagent « la peine de mort pour 50 à 100 communistes comme le châtiment convenable pour la mort d’un soldat allemand ». Ainsi, en France, le « code des otages » prévoit que, faute de pouvoir arrêter les coupables, l’occupant décidera de représailles massives, en priorité contre les communistes et les Juifs, considérés comme « idéologiquement coupables ».

Le 20 octobre, à Nantes, Karl Hotz est exécuté par un commando composé de Gilbert Brustlein et Spartaco Guisco, membres de l’Organisation spéciale de combat (OS) du Parti communiste clandestin. Aussitôt, Von Stülpnagel annonce l’exécution de 50 otages. Son avis est reproduit dans tous les quotidiens en France :

Ce sont finalement 48 otages qui sont exécutés en différents lieux : 27 à Châteaubriant, 16 au champ de tir du Bêle à Nantes et 5 au Mont-Valérien. L’avocat Fernand Ridel avait pu échapper à la mort.

La liste des otages, parmi lesquels figurent une majorité de communistes et de nombreux militants identifiés comme juifs, souligne l’application des critères idéologiques des autorités nazies. Mais on y retrouve également des militants socialistes, tels qu’Alexandre Fourny et d’autres identifiés comme gaullistes et très peu connus, à l’image de Michel Dabat et Jean‑Pierre Glou, tous deux âgés de 20 ans.

On pourra se reporter au Dictionnaire des fusillés, en ligne, pour retrouver l’intégralité de leurs biographies, et plus largement celles de l’ensemble des fusillés durant la période de l’Occupation, qu’ils aient été condamnés à mort, désignés comme otages ou exécutés sommairement (pour ces derniers, les recherches sont encore en cours).

Dès le 23 octobre, au micro de la BBC, le général de Gaulle évoque les exécutions de la veille et souligne le « crime » des autorités allemandes : « Nous étions certains que ce peuple déséquilibré ne contraindrait pas longtemps sa nature et qu’il irait tout droit au crime à la première crise de peur ou de colère. » Mais, il réitère aussi son désaccord avec la tactique des attentats individuels, qu’il juge inadaptée au rapport de force.

Dès le 21 octobre, un autre attentat a lieu à Bordeaux où le conseiller d’administration militaire Hans Reimers est abattu par Pierre Rebière, militant communiste et membre de l’Organisation spéciale (OS).

Un nouvel avis des autorités allemandes est aussitôt diffusé :

Le 24 octobre, ce sont cette fois 50 otages qui sont fusillés au camp de Souge. À nouveau, les communistes sont majoritaires parmi les victimes.

Quelques semaines plus tard, la presse clandestine du Parti communiste se fait à son tour l’écho de l’événement, pour évoquer le souvenir des « martyrs », et en particulier des fusillés de Châteaubriant. En zone nord, dès l’édition du 1er novembre 1941, L’Humanité clandestine rend hommage aux fusillés et conclut :

« Adieu, chers camarades, adieu chers compagnons de combat : vous êtes morts pour la France, et la cause pour laquelle vous êtes tombés triomphera. Les traîtres de Vichy ont beau vouloir faire du mouchardage pro-allemand une obligation, le peuple de France restera lui-même, plein de haine pour les oppresseurs, et leurs valets, plein de haine pour vos assassins.

Adieu camarades, frères : votre souvenir vit dans la mémoire de tout un peuple qui vous vengera et qui redonnera à la France sa liberté et son indépendance. »

En zone sud, on trouve également un nouvel hommage dans l’édition du 16 novembre 1941.

La répression continuera de s’intensifier dans les semaines suivantes, avec notamment 95 exécutions le 15 décembre 1941 (69 au Mont-Valérien, 13 à Caen, 9 à Châteaubriant et 4 à Fontevrault), parmi lesquelles celles des députés communistes Gabriel Péri et Lucien Sampaix. Au total, 243 otages sont fusillés entre septembre et décembre 1941.

Comme le montre la presse clandestine, dès l’automne 1941, certaines de ces victimes sont plus particulièrement mises en avant, notamment parce qu’il s’agissait de militants déjà connus avant-guerre, en tant qu’élus ou dirigeants syndicaux. D’autres, comme Émile David et Guy Môquet, tous deux fils de dirigeants du PCF, frappent les esprits par leur jeunesse. Ils s’inscriront durablement dans la mémoire communiste.

Ainsi, L’Humanité du 22 octobre 1944 rend plus particulièrement hommage aux 27 de Châteaubriant, érigés en symboles de la répression et de l’engagement des communistes dans la Résistance. En une figure une photographie d’un groupe d’internés du camp de Choiseul où est soulignée la présence de Maurice Ténine, Charles Michels, Désiré Granet, Jules Auffret, Guy Môquet et Henri Pourchasse.

Mais la guerre n’est pas encore terminée et l’éditorial de Georges Cogniot souligne la nécessité de poursuivre le combat, traçant une continuité entre la lutte clandestine et la conduite de la guerre :

« C’étaient des soldats. Soyons soldats avant tout. Subordonnons chaque acte et chaque pensée à l’effort de guerre, c’est-à-dire à l’effort de liquidation des nids de résistance hitlériens à Lorient, à Saint-Nazaire, à La Rochelle, à la pointe de Grave, en même temps à la délivrance de l’Alsace et de la Lorraine, à l’invasion du Reich, à l’écrasement militaire de l’Allemagne nazie par l’armée française nouvelle issue de l’amalgame des F.F.I. et de l’armée de débarquement d’Afrique. »

Un autre texte, rédigé par l’enseignante Jacqueline Marchand, militante antifasciste et résistante, adopte un registre plus émotionnel. Elle y évoque ses propres souvenirs de l’annonce des exécutions dans la presse et souligne d’ailleurs qu’elle fut directement affectée de constater la mort d’un militant qu’elle avait côtoyé dans le Loiret – peut-être l’instituteur Raymond Laforge ou l’imprimeur Raymond Tellier :

« Les journaux publiaient encore les listes d’otages fusillés. J’ai lu ces 48 noms – et parmi eux celui d’un vieux camarade du Loiret – dans la rue, un soir d’automne, avec un ami, fusillé depuis, en juillet dernier. »

En évoquant un « ami, fusillé depuis », elle souligne également que les victimes de la répression furent encore nombreuses par la suite, jusqu’à la fin de l’Occupation.

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